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Définition de : LIBERTÉ DE CONSCIENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis LIBERTÉ DE CONSCIENCE La notion de liberté de conscience est particulièrement délicate à appréhender, en raison de son épaisseur sémantique, historique et géographique. Mettant en jeu deux concepts complexes, et déjà âprement controversés au cours des siècles, la liberté et la conscience, sa définition a fait l'objet de multiples débats qui ne sont pas épuisés encore aujourd'hui. Elle entretient par ailleurs des liens étroits avec les notions voisines de liberté de religion, de liberté d'opinion, de liberté de culte et de tolérance, avec lesquelles elle a été parfois confondue. En raison de l'importance actuelle et des enjeux historiques, idéologiques et théologiques attachés à cette notion, il importe de retracer les étapes de sa construction au cours de l'histoire du monde occidental dans lequel elle s'est d'abord développée. Ce qu'est – et ce que n'est pas – la liberté de conscience Si l'on admet que la liberté est le droit que possède l'homme d'agir selon son gré et non sous la pression d'une contrainte extérieure et que la conscience se définit comme le sentiment que l'homme a de lui-même ou de son existence, la liberté de conscience pourrait alors se caractériser par la faculté laissée à chacun d'adopter librement les doctrines religieuses ou philosophiques qu'il juge bonnes, et d'agir en conséquence de ce choix.
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LIBERTÉ DE CONSCIENCE

La notion de liberté de conscience est particulièrement délicate à appréhender, en raison de son épaisseur sémantique, historique et géographique. Mettant en jeu deux concepts complexes, et déjà âprement controversés au cours des siècles, la liberté et la conscience, sa définition a fait l'objet de multiples débats qui ne sont pas épuisés encore aujourd'hui. Elle entretient par ailleurs des liens étroits avec les notions voisines de liberté de religion, de liberté d'opinion, de liberté de culte et de tolérance, avec lesquelles elle a été parfois confondue. En raison de l'importance actuelle et des enjeux historiques, idéologiques et théologiques attachés à cette notion, il importe de retracer les étapes de sa construction au cours de l'histoire du monde occidental dans lequel elle s'est d'abord développée.

Ce qu'est – et ce que n'est pas – la liberté de conscience

Si l'on admet que la liberté est le droit que possède l'homme d'agir selon son gré et non sous la pression d'une contrainte extérieure et que la conscience se définit comme le sentiment que l'homme a de lui-même ou de son existence, la liberté de conscience pourrait alors se caractériser par la faculté laissée à chacun d'adopter librement les doctrines religieuses ou philosophiques qu'il juge bonnes, et d'agir en conséquence de ce choix. C'est cette acception qui a été retenue dans l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, qui affirme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. » Comme on peut le voir, les différentes notions énumérées dans cet article ne sont pas clairement différenciées, ce qui témoigne d'un certain embarras de l'énonciateur, ou tout au moins d'une volonté de préserver l'universalité de ce droit de l'être humain en essayant de ne pas entrer dans une controverse qui pourrait peut-être contribuer à le restreindre.

La liberté de conscience est, tout d'abord, une liberté individuelle en ce sens qu'elle est un droit pour tout citoyen de ne pas être privé de sa liberté, sauf dans les cas et selon les formes prévus par la loi. Mais la liberté de conscience est aussi une liberté morale qui fait de la moralité la condition essentielle de l'expression de cette liberté.

Il faut d'abord lever un premier malentendu. La liberté de conscience, en tant qu'expression personnelle et intime de la conscience morale et religieuse, n'a jamais été combattue en tant que telle à aucune époque de l'histoire. Que ce soit dans la Bible, dans les Évangiles, dans les enseignements philosophiques grecs ou dans le droit romain, la liberté intime (c'est-à-dire secrète) de la conscience humaine a toujours été promue comme le premier signe de l'humanité de l'homme en opposition au monde animal. Ce qui a posé très souvent problème, en revanche, c'est la possibilité de l'expression publique de cette conscience dans une société religieuse ou politique donnée. Quand la liberté de conscience a paru être déniée, c'est plutôt ce que nous appelons la liberté de culte (pratiquer publiquement sa religion) qui était visée. Et le combat millénaire pour la « liberté de conscience » est, en fait, celui qui est mené pour la liberté de religion comprise comme étant la conjonction parfaite de deux libertés complémentaires : de conscience (les convictions) et de culte (la pratique).

Plus récemment, la notion de liberté de pensée a contribué à préciser, en la sécularisant, celle de liberté de conscience. Dans un sens vieilli, la liberté de penser était le droit de manifester sa pensée, même de manière téméraire. Dans une société chrétienne où l'athéisme a longtemps été pratiquement impensable, le professer publiquement (et même intérieurement) était considéré comme une transgression. La liberté de penser a donc pris ce sens de liberté de croire en une transcendance ou pas, et donc de pouvoir changer de religion (ou de confession), ou même d'aller jusqu'à abandonner toute croyance religieuse.

Une liberté essentiellement moderne

Si l'on pose que la liberté de conscience, telle qu'elle a été jugée au cours de l'histoire, est en fait la liberté de religion, on admet généralement qu'elle n'a pris cette valeur éminemment positive qu'à partir de l'époque moderne. Sous l'Antiquité, la liberté de religion n'a jamais été considérée comme un droit. La religion qui se confondait avec l'État s'imposait à tous les citoyens quelles que soient leurs convictions profondes. À part le court moment où plusieurs convictions religieuses étaient tolérées dans l'Empire romain, dès que le christianisme est devenu la religion de l'État sous Théodose Ier (346-395), la liberté de religion a été vivement combattue à la fois par les empereurs et par l'Église elle-même. On en trouve les traces dans les écrits polémiques des Pères de l'Église, en particulier ceux d'Augustin (354-430), l'évêque d'Hippone, et dans les décisions des premiers conciles. Toutes les propositions doctrinales ou ecclésiales hétérodoxes se sont vues accusées d'hérésie, qualifiées de schismatiques et ont été frappées d'anathème. Au Moyen Âge, en dépit d'une activité intellectuelle, artistique et religieuse intense et multiforme, la promotion de l'unité de la foi a contré toute revendication de liberté en cette matière. Magistralement épaulée par les écrits de Thomas d'Aquin (1225-1274), la législation ecclésiastique et civile n'a cessé de se préciser et de se durcir envers les dissidents. Une institution spéciale, l'Inquisition, a notamment été créée en 1231 par le pape Grégoire IX dans le but de préserver par des moyens coercitifs le contenu de la « vraie foi ». Car il s'agit bien du problème de la Vérité du message divin proposé par l'Église, et c'est le salut de ses fidèles qui est en jeu. Pour les théologiens catholiques, et ce jusqu'au décret sur la liberté religieuse pris par le deuxième concile du Vatican en 1965, l'absolue indépendance de la conscience est chose à la fois absurde et impossible pour un être créé et racheté par Dieu. L'Église catholique s'est aussi longtemps présentée comme le garant absolu de l'authenticité de la foi et le moyen de passage obligé pour l'adhésion des fidèles à la Vérité révélée. Si elle n'a jamais considéré comme licite de forcer quelqu'un à croire (qu'il soit païen ou infidèle), elle a toujours affirmé qu'une personne ayant reçu le baptême catholique ne peut s'autoriser en aucune façon, au risque d'être damnée et de compromettre le salut de ses proches, à le discuter, le contester, ou même le réfuter en sa conscience.

C'est la définition (pourtant encore restrictive) du libre examen par Martin Luther et le succès des différentes Réformes au xvie siècle qui ont permis un changement progressif d'interprétation dans ce domaine. Et ce sont les philosophies libérales puis des Lumières des xviie et xviiie siècles qui ont préparé la promotion de la liberté de conscience telle qu'elle est entendue actuellement dans nos sociétés démocratiques et pluralistes. Abandonnant le seul terrain religieux, la liberté de conscience s'est sécularisée à partir du xixe siècle. C'est ainsi que l'on peut actuellement parler du combat pour la liberté de conscience comme de celui mené par les mentalités modernes pour exiger de la part de toutes les institutions (religieuses, politiques ou sociales) que la conscience individuelle de chaque être humain soit reconnue dans son intégrité et son individualité. Cette reconnaissance et ce respect mutuel concédés sont considérés comme indispensables à l'homme afin qu'il puisse adhérer librement aux convictions religieuses, politiques ou morales dont il a besoin pour donner un sens à son existence ou à son action. C'est ce sens-là qui, pour la première fois, est exprimé dans la Déclaration d'indépendance américaine de 1776 et dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

Auteur: Valentine ZUBER
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