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Définition de libertinage

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Article publié par Encyclopaedia Universalis sur le Libertinage. Vous trouverez dans ce document la définition très précise du libertinage, avec l'origine de ce terme, son utilisation et plein d'autres information très utile lorsque l'on recherche des informations sur le terme libertinage.
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LIBERTINAGE

Le terme « libertin » est employé par Calvin, dans un texte de 1545, à propos d'un courant anabaptiste auquel il reprochait de professer une foi d'inspiration panthéiste et une morale conforme aux lois de la nature. Mais c'est au début du xviie siècle, sous la plume des Pères jésuites, qu'il revêt tout son sens, – celui d'« athée » et de « dissolu », en référence à certains milieux lettrés. L'acte de naissance de cette idée d'un libertinage des hommes de lettres est La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps (1623) du Père François Garasse, violente diatribe contre les auteurs du Parnasse des poètes satyriques (1622), et notamment contre Théophile de Viau (1590-1626), considéré comme le principal inspirateur de ce recueil de poèmes licencieux. À la suite du scandale soulevé par Garasse, Théophile est accusé lors d'un procès retentissant et incarcéré pendant deux ans. Dès lors, les auteurs dont les œuvres révèlent un penchant à l'impiété et à la débauche sont taxés de « libertinage », et risquent des poursuites judiciaires menant parfois jusqu'au bûcher. Cet emploi polémique du terme se maintient tout au long du xviie siècle, et traverse aussi l'âge des Lumières, avec une accentuation, toutefois, des aspects liés aux mœurs. Le libertinage devient alors, au premier chef, la recherche immodérée du plaisir. À partir du xixe siècle, et jusqu'à nos jours, ce sont ces aspects qui marquent l'acception commune du mot « libertin ».

Le discrédit véhément qui, au cours des xviie et xviiie siècles, s'est attaché au libertinage a eu des répercussions décisives quant à la possibilité d'en proposer une définition positive. Aucun écrivain de l'époque n'ayant pu se revendiquer comme libertin en raison de la censure, les historiens ont dû adopter, dans une large mesure, les critères de distinction utilisés par les apologistes de la foi catholique. Mais s'il n'a jamais pu se constituer en une doctrine à part entière, cela ne signifie pas pour autant que le libertinage soit un pur produit de l'apologétique religieuse ou de l'historiographie littéraire et philosophique. Quoique dissimulée derrière des stratégies prudentielles d'écriture et de publication, l'existence d'une mouvance qui, au long de l'Ancien Régime, poursuit une critique radicale des interdits moraux et des croyances religieuses est illustrée par une masse imposante de textes et de documents. On peut ainsi parler d'un libertinage dont l'identité se définirait de façon réactive, dans un rapport de tension dialectique avec la censure et la persécution.

Selon les époques et les auteurs, la mouvance libertine s'oriente vers des formes d'écriture différentes. À l'intérieur du corpus libertin du xviie siècle, les traités philosophiques de Pierre Gassendi, Gabriel Naudé ou François La Mothe Le Vayer côtoient des ouvrages littéraires centrés sur une thématique érotique, comme l'Histoire comique de Francion (1623-1633) de Charles Sorel et L'École des Filles (1655), ce qui a amené certains spécialistes à opérer un net partage entre « libertinage d'esprit » et « libertinage de mœurs ». Les auteurs libertins du xviiie siècle s'inscrivent en partie dans le prolongement de cette littérature licencieuse, et s'expriment de préférence à travers les genres du roman à la première personne et du roman épistolaire, grâce à un jeu de formes spécifiques proposées par Crébillon fils (Les Égarements du cœur et de l'esprit, 1736). Cependant, la thèse d'une opposition entre libertinage de mœurs et libertinage d'esprit, ou entre un libertinage littéraire et un libertinage philosophique, risque d'entraîner une simplification historique abusive. Au xviie siècle comme au xviiie, la critique des interdits sexuels et les attaques contre la religion procèdent d'un même horizon culturel, et sont souvent menées de concert. Ainsi, un auteur comme La Mothe Le Vayer (1588-1672), considéré comme un représentant du libertinage d'esprit, n'hésite pas à publier un recueil de dialogues au contenu scabreux, L'Hexameron rustique (1671). Inversement, certains parmi les romans les plus scandaleux du xviiie siècle, comme Le Portier des Chartreux (1741) et Thérèse philosophe (1748), unissent le goût de l'évocation obscène à une critique philosophique du christianisme.

Étant donné le lien indissoluble qui unit la notion de libertinage à l'institution de la censure, il n'est pas étonnant que, en règle générale, l'on fasse coïncider la fin du courant libertin avec la chute de l'Ancien Régime, et tout particulièrement avec l'œuvre de Sade (1740-1814), qui pousse à ses extrêmes limites la transgression des dogmes religieux et des normes morales (La Philosophie dans le boudoir, 1795). Et bien que les restrictions à la liberté d'expression ne disparaissent pas au xixe siècle – à preuve le procès fait à Baudelaire lors de la parution des Fleurs du mal –, l'ancienne dialectique entre répression et révolte qui avait engendré et nourri le libertinage paraît alors définitivement brisée. Cette césure historique soulève la question de la survivance de l'héritage libertin, dans des sociétés où la critique des principes moraux et religieux dominants n'est que très rarement sanctionnée par des formes de censure institutionnelle. Dès lors, le libertinage moderne semble se réduire à une vague recherche de libération sexuelle, quand il ne rejoint pas la panoplie des stéréotypes érotiques.

Si, dans un tel contexte, le libertinage peut encore garder une actualité, il faut plutôt en chercher la trace dans les enjeux épistémologiques intrinsèques aux pratiques libertines de la dissimulation, en s'interrogeant sur les raisons historiques et anthropologiques pour lesquelles la liberté d'expression a longtemps fait l'objet d'une sévère répression, et en se demandant si une culture peut véritablement prétendre à la transparence. C'est en ce sens, et non en définissant le libertinage comme la recherche d'une supposée et confuse liberté, qu'on gagnerait à reprendre le terme.

Auteur: FILIPPO D ANGELO
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