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Définition de : LIEU DE MÉMOIRE, arts et architecture

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Article publié par Encyclopaedia Universalis LIEU DE MÉMOIRE, arts et architecture L'expression « lieu de mémoire » remonte à une longue tradition illustrée à Rome par le rhéteur Quintilien (36-96), qui faisait de la question de la mémoire de l'orateur l'un des chapitres les plus important de son traité De institutione oratoria (Sur la formation de l'orateur). Le moyen mnémotechnique le plus efficace par lequel l'orateur pouvait organiser les grandes divisions de son discours consistait à passer en revue une série d'arguments associés à la géographie d'un lieu familier (Frances Yates, L'Art de la mémoire, 1966, e trad. franç., 1975). Le système fut enseigné jusqu'au xix siècle. La construction des Lieux de mémoire C'est la perspective de la célébration du bicentenaire de la Révolution française qui a suscité chez les historiens la résurgence de l'antique notion dans une acception élargie. Pierre Nora, dans l'introduction de l'œuvre collective qu'il a dirigée sous le titre Les Lieux de mémoire (tome 1, La République, 1984) en rappelle les circonstances. Face à « l'affaiblissement rapide de la mémoire nationale, [il s'agissait de faire un] inventaire des lieux où elle s'est électivement incarnée, et qui, par la volonté des hommes et le travail des siècles, en sont restés comme les éclatants symboles : fêtes, emblèmes, monuments et commémorations, mais aussi éloges, dictionnaires et musées ».
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LIEU DE MÉMOIRE, arts et architecture

L'expression « lieu de mémoire » remonte à une longue tradition illustrée à Rome par le rhéteur Quintilien (36-96), qui faisait de la question de la mémoire de l'orateur l'un des chapitres les plus important de son traité De institutione oratoria (Sur la formation de l'orateur). Le moyen mnémotechnique le plus efficace par lequel l'orateur pouvait organiser les grandes divisions de son discours consistait à passer en revue une série d'arguments associés à la géographie d'un lieu familier (Frances Yates, L'Art de la mémoire, 1966, trad. franç., 1975). Le système fut enseigné jusqu'au xixe siècle.

La construction des Lieux de mémoire

C'est la perspective de la célébration du bicentenaire de la Révolution française qui a suscité chez les historiens la résurgence de l'antique notion dans une acception élargie. Pierre Nora, dans l'introduction de l'œuvre collective qu'il a dirigée sous le titre Les Lieux de mémoire (tome 1, La République, 1984) en rappelle les circonstances. Face à « l'affaiblissement rapide de la mémoire nationale, [il s'agissait de faire un] inventaire des lieux où elle s'est électivement incarnée, et qui, par la volonté des hommes et le travail des siècles, en sont restés comme les éclatants symboles : fêtes, emblèmes, monuments et commémorations, mais aussi éloges, dictionnaires et musées ». Au cours du séminaire qu'il anima, de 1978 à 1981, à l'École des hautes études en sciences sociales, les meilleurs historiens français visitèrent ces points de cristallisation. Dans cette topographie emblématique de la République, cohabitent des institutions politiques et des pratiques sociales, de vastes entreprises intellectuelles (le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse) et des modes de transmission du savoir (l'École normale supérieure), des monuments de remémoration non intentionnels (le château de Versailles) et des monuments commémoratifs intentionnels (la Tour Eiffel).

L'évolution de la notion

Dans le troisième tome de la série (La Nation. 2 : Le Territoire, l'État, le patrimoine, 1986), la définition du patrimoine monumental comme lieu privilégié de la remémoration faisait l'objet d'une contribution fondatrice d'André Chastel. Une sorte de contamination ou de confusion s'opéra alors, entre la définition d'une topographie symbolique et celle d'une topographie matérielle. Aussi les responsables de la protection juridique des édifices appliquèrent-ils désormais la dénomination de « lieu de mémoire » à des sites où la remémoration renvoyait à des événements plus récents et faisant appel à la mémoire vivante. Si le monument historique, outre la valeur d'art qu'il peut posséder, évoque des épisodes consacrés par une Histoire construite par l'institution, le lieu de mémoire est pour sa part un activateur d'émotion ou de nostalgie, en ce qu'il ravive des souvenirs intimes. Cet appel à l'empathie a suscité une floraison de musées d'histoire, spécificité française : sur 1 050 musées existants en France, 480 sont des musées d'histoire, dont 50 consacrés à la Première Guerre mondiale, et 140 à la Seconde.

Les « mémoires » concernées peuvent appartenir à des catégories très diverses : s'il s'agit le plus souvent d'une mémoire tragique (celle des protestants dans les Cévennes, celle de la Shoah) ; ont aussi été protégés des sites au contenu plus frivole, tel le café Fouquet's, à Paris, inscrit monument historique en 1990, avec l'appui du ministre de la Culture, sous la dénomination « lieu de mémoire associé à la vie littéraire et cinématographique ».

Des concurrences mémorielles ont pu apparaître : ainsi à la cité de la Muette à Drancy, où les premiers spécimen de logement social dans des tours à structure métallique (1933-1934) ont accueilli à partir de juin 1940 près de 76 000 juifs raflés à Paris avant leur départ pour les camps d'extermination. La restauration de ces édifices très dégradés hésitait entre un retour à l'état originel de la construction selon ses architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods, et, pour une partie de l'édifice, la restitution de son aspect de camp d'internement.

La maison de l'homme célèbre, notamment celle de l'écrivain (plus de 200 maisons-musées sont répertoriées en France) s'est trouvée également au centre de concurrences : il a fallu parfois choisir entre la valeur d'art de l'édifice et la valeur de mémoire attachée aux souvenirs littéraires. Ainsi, la maison d'Ernest Renan (1823-1892) à Tréguier, qui a retrouvé son décor de pan-de-bois médiéval, ne ressemble plus à ce que l'écrivain décrit dans ses souvenirs.

Cette nouvelle topographie de la mémoire nationale, balisée par de nombreux sites, constitue sans doute une réponse à la dématérialisation d'un quotidien dont les philosophes observent ou dénoncent aujourd'hui le caractère virtuel, global et indifférencié. Pour répondre au besoin de nouveaux repères, des lieux de mémoire sont fabriqués, ou au moins se reconstituent, telle la chambre du poète Joë Bousquet, dans un édifice médiéval de Carcassonne, ou celle de Marcel Proust, reconstituée au musée Carnavalet à Paris, qui sont de véritables simulacres.

Ces lieux peuvent se multiplier à l'infini en fonction des strates successives ou juxtaposées de mémoire, pour former des systèmes propres à chaque région, chaque communauté, chaque génération... ou connaître le dépérissement après disparition des contemporains, tels maints lieux de la mémoire industrielle.

L'exemple allemand

À la suite de l'entreprise lancée par Pierre Nora en France, un projet allemand a repris le concept originel de Quintilien. Voulant reconstruire une identité commune après un siècle de turbulences politiques et de déplacements des frontières, les historiens conduits par Étienne François et Hagen Schulze ont interrogé l'expérience française pour établir leur propre topographie mémorielle. Plus que sur des continuités, celle-ci s'est fondée sur des ruptures traumatisantes, qui constituent des pôles d'identité négative, mais aussi sur les relations entretenues avec d'autres nations. Dans la publication en trois volumes issue du projet allemand, intitulée Deutsche Erinnerungsorte (2001), la place des arts (ils concernent un cinquième des lieux identifiés) est bien plus importante que dans la topographie française élaborée précédemment : témoins les statues gothiques de Bamberg, le château de Warburg significativement restauré au xixe siècle, ou la figure de Jean-Sébastien Bach, qui incarne un absolu de la musique.

Or la comparaison des deux entreprises, la française et l'allemande, témoigne moins de la différence entre les sensibilités nationales et les mémoires politiques que de l'évolution récente des relations existant entre les peuples dans l'espace européen. D'où l'hypothèse d'un futur lieu de mémoire de l'Europe ?

Auteur: Françoise HAMON
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