Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition de : LUMIÈRES

De
5 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis LUMIÈRES Définir globalement les Lumières comme une rupture radicale intervenue e dans la pensée au xviii siècle serait les priver de leur généalogie et des antécédences qui les ont rendues possibles. C'est bien la continuité entre lumière de la foi, conduisant au salut éternel, et lumière de la raison, donnant accès au bonheur temporel, qui se lit jusque dans les pratiques d'écriture et dans l'œuvre de « mission » des philosophes, confesseurs du nouveau message. Les fondements des Lumières Sécularisation d'un concept théologique, les Lumières procèdent d'un décrochement de l'illumination divine arrachée aux cieux et investie dans les ressources de la raison humaine. De l'être de lumière, biblique et intemporel, à l'esprit « éclairé », laïc et historiquement daté, on observe le glissement de la métaphysique vers le savoir expérimental. Si « les Lumières de la raison » sont insuffisantes pour révéler la Vérité aux hommes de foi, elles permettent aux philosophes d'expliquer, sans recours à des mythologies romanesques, les « lois » qui régissent l'univers et le fonctionnement mécanique et psychologique des hommes. Les Lumières de la raison, célébrées depuis l'Antiquité comme antidote aux superstitions et source de toute connaissance e positive, se sont épanouies dans un siècle spécifique, le xviii , par l'intermédiaire des philosophes.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

LUMIÈRES

Définir globalement les Lumières comme une rupture radicale intervenue dans la pensée au xviiie siècle serait les priver de leur généalogie et des antécédences qui les ont rendues possibles. C'est bien la continuité entre lumière de la foi, conduisant au salut éternel, et lumière de la raison, donnant accès au bonheur temporel, qui se lit jusque dans les pratiques d'écriture et dans l'œuvre de « mission » des philosophes, confesseurs du nouveau message.

Les fondements des Lumières

Sécularisation d'un concept théologique, les Lumières procèdent d'un décrochement de l'illumination divine arrachée aux cieux et investie dans les ressources de la raison humaine. De l'être de lumière, biblique et intemporel, à l'esprit « éclairé », laïc et historiquement daté, on observe le glissement de la métaphysique vers le savoir expérimental. Si « les Lumières de la raison » sont insuffisantes pour révéler la Vérité aux hommes de foi, elles permettent aux philosophes d'expliquer, sans recours à des mythologies romanesques, les « lois » qui régissent l'univers et le fonctionnement mécanique et psychologique des hommes. Les Lumières de la raison, célébrées depuis l'Antiquité comme antidote aux superstitions et source de toute connaissance positive, se sont épanouies dans un siècle spécifique, le xviiie, par l'intermédiaire des philosophes. Le « siècle des Lumières » désigne la succession de générations qui, de Locke à Newton, de Montesquieu à Voltaire, Condorcet et Kant, vit s'affirmer la confiance dans le progrès par l'approfondissement et la diffusion de tous les savoirs. Ceux-ci se combinent pour repousser l'obscurantisme, expliquer la nature, conjurer les fantasmagories et faire reculer les limites des facultés humaines. Ainsi devait s'étendre la connaissance et la maîtrise du monde jusqu'au terme final, la victoire sur la mort annoncée par Condorcet (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1795). Cet optimisme investissait tous les champs du politique et du social (amélioration des terroirs agricoles et des techniques artisanales), du religieux aussi, avec la croyance rationnelle en un Être suprême, inspiré du déisme (d'origine britannique et repris par Voltaire) qui tente de prouver la rationalité de l'existence de Dieu. Un courant résolument athéiste et matérialiste, initié par Diderot et le baron d'Holbach, nie même que l'on doive avoir recours à l'existence de Dieu pour expliquer la genèse et l'évolution du monde.

Les Lumières procèdent d'abord de l'inventaire encyclopédique (Robert Darnton, L'Aventure de l'Encyclopédie. Un best-seller au siècle des Lumières, 1982). Établir le constat de toutes les connaissances positives est l'étape nécessaire vers l'accélération des découvertes et permet le télescopage décisif entre sciences et techniques d'où dérivent toutes les inventions. Celles-ci ouvrent des voies illimitées à des applications technologiques et à leur exploitation à des fins utilitaires, facteurs de progrès économique et social. Les Lumières ont donc opéré une révolution (préparée depuis longtemps, mais de façon souterraine, par des esprits audacieux et souvent persécutés, comme les « libertins érudits » du xviie siècle) en introduisant la rationalité dans les sciences humaines aussi bien que dans le champ du politique.

Quelle diffusion des Lumières ?

Les Lumières sont certes une idéologie nouvelle, mais elles sont aussi une pratique et une action disposant de supports et de relais qui en assurent le rayonnement. Elles devaient donc utiliser sans complexe tous les moyens légaux ou tolérés pour se diffuser, afin de faire émerger un homme nouveau, autonome et responsable, délivré de toutes les tyrannies et comptable seulement de son respect de la loi. Le livre, malgré la censure, et les correspondances privées sont les instruments privilégiés de la propagande. L'éventail des formes utilisées, du traité didactique au roman populaire, et l'emploi de genres « féminins » (dialogues, contes) révèlent la volonté d'éclairer toutes les couches de la société. La diffusion se fait aussi par le truchement de sociétés privilégiées plus ou moins secrètes comme les loges maçonniques, et par les « salons » mondains, vitrines sociales des Lumières.

Dépourvues de spécificités géographique et nationale, les Lumières doivent à l'Angleterre leur intrusion sur le continent mais prennent rapidement une coloration française. Le prestige dont jouissent les philosophes, l'universalité de la langue de Racine et de Voltaire, et le cosmopolitisme des esprits éclairés justifient l'assimilation des Lumières à la France. Mais le prosélytisme, les échanges, les voyageurs diffusent l'esprit des Lumières parmi les élites de toute l'Europe et d'ailleurs, qui assimilent le mouvement et parfois contribuent à l'accélérer. L'historiographie récente des Lumières porte une attention particulière aux conditions et raisons de l'influence culturelle de la France sur les autres nations. Au-delà d'un certain gallocentrisme qui présente les autres pays comme des terres d'exportation des Lumières, la visée universelle de ces dernières encourage au comparatisme. Dans la continuité de L'Europe des Lumières : cosmopolitisme et unité européenne de René Pomeau (1972), l'Allemand Jochen Schlobach conclut qu'il n'y eut pas de « modèle français des Lumières » pour l'Europe.

Les souverains formés par la pensée des Lumières, lecteurs des philosophes, et parfois eux-mêmes écrivains de langue française, se sont engagés dans la voie des réformes – concept opératoire de l'outillage intellectuel des élites de l'Europe éclairée – davantage pour donner au monde une image flatteuse de leur règne que pour favoriser une véritable amélioration de la condition de leurs sujets. Le « despotisme éclairé », qui substitue à la notion de « salut » celle de « bonheur », ne fut finalement qu'un alibi pour renforcer le pouvoir discrétionnaire du monarque. Frédéric II de Prusse comme Catherine II de Russie furent plus tyrans que pionniers magnanimes de la libération des masses opprimées. Mais les philosophes, tel Voltaire, les encensèrent, sensibles à leurs efforts en faveur de la tolérance religieuse, mot clé des Lumières, et parce qu'ils considéraient que ce mode autoritaire de gouvernement était nécessaire pour passer de la barbarie à la civilisation. La modernisation de l'État, ou plutôt la tentative de rénovation de la monarchie absolue, s'accompagna d'une longue sujétion des populations et rendit ambigu le bilan de ce type de régime qu'on s'est accordé à qualifier, à partir du xixe siècle, de despotisme éclairé.

Toute tentative de définition des Lumières débouche sur une contradiction. La religion du progrès, la rationalisation du politique libéré de la transcendance n'ont pas évité autrefois les extravagances des illuminismes, les excès de la révolution jacobine ni, plus récemment, les affrontements meurtriers. L'histoire du xxe siècle a rétrospectivement mis à mal l'optimisme kantien et contribué à jeter le discrédit sur les Lumières. Cependant, leur apport peut-être le plus décisif, l'invention des droits de l'homme, qui n'est pas une idéologie mais un idéalisme, consacre leur vitalité, leur universalisme et leur modernité.

Auteur: Guy CHAUSSINAND-NOGARET