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Définition de : MARCHÉ

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MARCHÉ Par « marché » on entend habituellement plusieurs choses, qui correspondent à des degrés d'abstraction différents. Au départ, il y a l'idée d'un lieu où se retrouvent des acheteurs et des vendeurs, qui effectuent des échanges sur la base de prix, fixés par l'une des parties ou après marchandage. À un niveau d'abstraction plus élevé, le mot marché désigne l'ensemble des transactions concernant un bien, ou un type de biens, dans une zone géographique définie (ville, région, pays, etc.), par exemple le marché immobilier à Paris. De façon encore plus générale, l'expression « économie de marché » sert à caractériser des sociétés où la plus grande partie des transactions se réalisent sur la base de prix établis par les échangistes. Certains vont même jusqu'à parler du marché comme s'il était une personne, qui « fait » ceci ou cela, qui est « optimiste » ou « pessimiste », etc. Le marché est alors conçu comme la résultante des décisions d'une multitude de personnes, dont il traduit les humeurs ou les comportements dominants, ou majoritaires – on songe ici au marché boursier, sorte de plaque sensible de l'économie. Toutes ces acceptions du mot marché – sauf, peut-être, la dernière – ont en commun le fait qu'elles accordent un rôle essentiel aux échanges par le biais de prix. Comment ces derniers sont-ils fixés ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question, tellement les situations peuvent être différentes.
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MARCHÉ

Par « marché » on entend habituellement plusieurs choses, qui correspondent à des degrés d'abstraction différents. Au départ, il y a l'idée d'un lieu où se retrouvent des acheteurs et des vendeurs, qui effectuent des échanges sur la base de prix, fixés par l'une des parties ou après marchandage. À un niveau d'abstraction plus élevé, le mot marché désigne l'ensemble des transactions concernant un bien, ou un type de biens, dans une zone géographique définie (ville, région, pays, etc.), par exemple le marché immobilier à Paris. De façon encore plus générale, l'expression « économie de marché » sert à caractériser des sociétés où la plus grande partie des transactions se réalisent sur la base de prix établis par les échangistes. Certains vont même jusqu'à parler du marché comme s'il était une personne, qui « fait » ceci ou cela, qui est « optimiste » ou « pessimiste », etc. Le marché est alors conçu comme la résultante des décisions d'une multitude de personnes, dont il traduit les humeurs ou les comportements dominants, ou majoritaires – on songe ici au marché boursier, sorte de plaque sensible de l'économie.

Toutes ces acceptions du mot marché – sauf, peut-être, la dernière – ont en commun le fait qu'elles accordent un rôle essentiel aux échanges par le biais de prix. Comment ces derniers sont-ils fixés ? Il n'y a pas de réponse simple à cette question, tellement les situations peuvent être différentes. Ainsi, pendant très longtemps, la coutume a joué un rôle très important dans la détermination des prix (John Stuart Mill a particulièrement insisté sur ce point, notamment dans ses Principes d'économie politique, 1848). Elle continue d'ailleurs à le faire de nos jours, à des degrés divers, selon les biens et les pays ; son rôle stabilisateur, normalisateur, est souvent assuré par l'État, qui fixe des règles, veille à ce qu'elles soient respectées, arbitre entre les parties, surveille certains prix – dans les secteurs considérés comme importants, pour les individus ou pour la nation (domaines alimentaire, sanitaire, industriel, technique).

Marché et marchandage

L'étude des coutumes relève de l'anthropologue, ou du sociologue. Elle demande à être conduite pratiquement au cas par cas, avec, éventuellement, l'espoir d'en tirer quelques propriétés générales. L'économiste, quant à lui, ne retient qu'un aspect du comportement humain : la propension à préférer plus à moins, à obtenir la plus grande satisfaction à partir de ressources données ou, ce qui est équivalent, à atteindre un objectif donné avec le minimum possible de ressources. C'est ce que les économistes appellent le principe de rationalité. Le marché est alors pour eux l'ensemble des relations qui s'établissent sur la base de ce principe, à travers un système de prix. La notion de marché est ainsi étroitement associée à celle de marchandage : les échanges étant, par hypothèse, volontaires – ils n'ont lieu que s'ils sont bénéfiques à toutes les parties concernées –, chacun va chercher à en obtenir le plus grand gain possible, le vendeur en proposant le prix le plus élevé (ou prix de réserve) que peut accepter l'acheteur, ce dernier cherchant au contraire à imposer le prix minimal qu'accepte le vendeur (son prix de réserve).

Dans les économies dites de marché, la grande majorité des transactions ne donnent pas lieu, toutefois, à marchandage – les prix sont généralement affichés, dans les magasins par exemple. Mais un magasin se fournit auprès de grossistes, ou de producteurs, souvent après un marchandage. Sinon, celui-ci a lieu forcément à un autre niveau (par exemple, négociation entre une centrale d'achat et un syndicat de producteurs). Il y a donc toujours marchandage au bout du compte – ce marchandage pouvant éventuellement prendre la forme d'enchères.

Le marchandage pose toutefois, du moins au théoricien, un problème fondamental : son résultat est indéterminé – tout prix compris entre les prix de réserve de chacune des parties est a priori acceptable par les deux, l'échange procurant à chacune un gain, plus ou moins grand.

Marché et théorie

Pour lever cette indétermination, la théorie doit être complétée. Plusieurs voies sont – ou ont été – proposées. L'une d'entre elles consiste à prendre comme étalon, ou comme norme, le temps de travail passé à produire les biens. C'est la théorie de la valeur travail. Les prix fluctuent (ou gravitent) alors, au gré de perturbations passagères, autour de cette valeur. Cette théorie – dont se réclament notamment Adam Smith, David Ricardo, Karl Marx et John Stuart Mill – pose néanmoins des problèmes, dont l'existence de types différents de travail (selon qu'il est plus ou moins qualifié) et du travail qui est incorporé dans les machines et les autres biens durables, en tant que capital (travail passé).

Une autre façon de lever l'indétermination du marchandage consiste à supposer la présence d'une entité extérieure aux candidats à l'échange – un secrétaire de marché ou commissaire-priseur – qui propose des prix et recueille les offres et les demandes à ces prix, puis cherche « en tâtonnant » les prix d'équilibre (qui égalisent les offres aux demandes, prises dans leur ensemble). Ce modèle – dit de concurrence parfaite, et auquel sont associés, entre autres, les noms de Léon Walras, Kenneth Arrow et Gérard Debreu – est généralement présenté comme celui du marché idéal, ou parfait, avec des prix qui varient sans contrainte au gré des offres et des demandes. Il est pourtant difficile de voir un marché dans ce système où il n'y a jamais d'échanges directs entre les participants – y compris pendant le tâtonnement (dont rien n'assure qu'il aboutisse, d'ailleurs) – et où aucun d'entre eux n'est autorisé à proposer des prix (seul le commissaire-priseur peut le faire). Pourquoi accorder alors une quelconque importance à ce modèle ? D'une part, parce qu'il est relativement simple au niveau du traitement mathématique (il se ramène à l'étude des fonctions d'offre et de demande, qui ne dépendent que des seuls prix) ; d'autre part, et surtout, parce que l'affectation des ressources par le commissaire-priseur à partir des offres et des demandes aux prix d'équilibre est optimale (il ne subsiste plus d'échanges mutuellement avantageux). Cette propriété souhaitable – d'un point de vue normatif –, et à laquelle est associé le nom de Vilfredo Pareto, n'est toutefois vérifiée que s'il y a un commissaire-priseur qui organise tout, et sans coût. Souvent, la métaphore, due à Smith, d'une « main invisible » bienveillante est utilisée à propos de l'optimalité des équilibres de ce modèle – ce qui est paradoxal, vu le rôle qu'y joue la main bien visible du commissaire-priseur.

D'autres représentations du marché – qui se veulent plus proches de la réalité – sont proposées par les théoriciens en introduisant des imperfections dans le modèle de concurrence parfaite. Tel est le cas des modèles du duopole (auxquels sont notamment associés les noms de Augustin Cournot, Joseph Bertrand et Heinrich von Stackelberg), de l'oligopole et de la concurrence monopoliste (Edward Chamberlin et Joan Robinson), où certains producteurs font des conjectures sur le comportement des autres – sans se contenter d'être des preneurs de prix passifs. Leurs croyances deviennent alors un élément essentiel des modèles. Ceux-ci gardent toutefois une forme d'organisation axée autour d'une figure de type commissaire-priseur, la plupart des intervenants étant supposés demeurer preneurs de prix ; sinon, on retombe fatalement sur un marchandage, et donc sur une indétermination.

Marchés et institutions

Le marché parfait des économistes est donc, paradoxalement, un système extrêmement organisé, avec des règles très précises (dictées par le commissaire-priseur). Rien n'empêche, évidemment, d'envisager une situation sans règles (si ce n'est le caractère volontaire des échanges), où chacun fait ce qu'il veut, comme bon lui semble. Mais le théoricien ne peut alors qu'avouer son impuissance : il ne peut pas dire grand-chose, si ce n'est qu'il va y avoir une succession d'échanges dont l'issue dépend de l'ordre de rencontre des candidats à l'échange et de leur pouvoir de négociation. S'il se tourne vers la réalité qui l'entoure, il constate qu'elle est fort éloignée – sauf cas particuliers – de cette situation de négociation généralisée. Pour plusieurs raisons. D'abord, il y a le temps et les ressources absorbés par ce processus : temps de recherche de ceux qui ont intérêt à faire des échanges (l'existence d'une monnaie acceptée de tous facilite beaucoup les choses), temps de négociation, stockage des biens ne trouvant pas preneur, etc. Ensuite, il y a les diverses procédures ou accords (implicites ou explicites) destinés à éviter de trop fortes fluctuations de prix. En effet, des prix variant au jour le jour, comme à la Bourse, rendent difficile tout calcul économique à moyen ou long terme, au point de paralyser les décideurs autres que les spéculateurs. Enfin, il y a les règles mises en place pour éviter les blocages qui peuvent résulter de l'asymétrie d'information (des échanges bénéfiques n'ont pas lieu car une partie se méfie de l'autre, mieux informée qu'elle), pour prévenir des guerres de prix meurtrières (lorsqu'il y a, par exemple, plusieurs producteurs d'un même bien) ou la domination de certains sur d'autres, pour protéger les consommateurs, etc.

Les économies dites de marché comportent donc, inévitablement, des systèmes de réglementations, des instances collectives (comme les syndicats), des organismes de contrôle et de régulation (pour, par exemple, préserver la concurrence ou éviter les fraudes), qui participent tous à la formation des prix, en leur assurant une certaine stabilité. On constate également l'existence d'une forme d'organisation au moins aussi importante que le marché : l'entreprise, où les relations sont de type hiérarchique ou coopératif – sans intervention, donc, de prix. Les coûts, dits de transaction, inhérents à l'établissement d'un système de prix (par marchandage ou par un autre moyen, de type contractuel par exemple) et à la recherche de partenaires, n'y ont pas de raison d'être (Ronald Coase a tout particulièrement attiré l'attention sur l'importance que peuvent avoir les coûts de transaction). Ainsi, lorsqu'une entreprise absorbe un de ses fournisseurs, ce genre de coût disparaît, mais il y a augmentation des coûts inhérents à l'organisation de l'entreprise – du fait de son élargissement. Le contraire arrive, évidemment, lorsqu'une entreprise décide de confier à d'autres certaines de ses activités (comptabilité, entretien des locaux et du matériel, etc.). La frontière entre ces deux types d'organisation que sont le marché et l'entreprise peut donc varier dans le temps et l'espace, au gré des circonstances.

Auteur: Bernard GUERRIEN