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Définition de : MATIÈRE, philosophie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MATIÈRE, philosophie De même que le mot latin natura « nature » vient de nasci, « naître », materia qui a donné le français matière est issu de mater, « mère » : la matière désigne ce dont une chose provient, la substance dont elle est faite, le principe qui la constitue. L'idée philosophique de matière apparaît chez les penseurs présocratiques ioniens. Leurs efforts spéculatifs tendent à déterminer la nature en elle-même, à l'encontre de l'anthropomorphisme mythologique, à partir de principes immanents aux corps sensibles qui procèdent d'eux. La « matière » désignée est posée comme éternelle, divine, en mouvement et vivante (hylozoïsme). C'est ainsi que pour Thalès (env. 625-547 av. J.-C.), toutes choses sont issues de l'eau ; pour Anaximandre (env. 610-547 av. J.-C.), de l'illimité, pour Anaximène (env. 556-480 av. J.-C.), de l'air. Héraclite d'Éphèse (env. 550- 480 av. J.-C.) voit cet élément premier dans le feu. Le développement de cette spéculation va conduire à l'idée d'éléments multiples et inaltérables, dont les mouvements ont une cause et provoquent une modification du monde sensible. Empédocle (env. 490-430 av. J.-C.) assimile cette matière aux quatre éléments (l'eau, la terre, l'air, le feu), tandis que pour Démocrite (env. 460-370 av. J.-C.), repris par Épicure (env. 341-270 av. J.-C.
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MATIÈRE, philosophie

De même que le mot latin natura « nature » vient de nasci, « naître », materia qui a donné le français matière est issu de mater, « mère » : la matière désigne ce dont une chose provient, la substance dont elle est faite, le principe qui la constitue.

L'idée philosophique de matière apparaît chez les penseurs présocratiques ioniens. Leurs efforts spéculatifs tendent à déterminer la nature en elle-même, à l'encontre de l'anthropomorphisme mythologique, à partir de principes immanents aux corps sensibles qui procèdent d'eux. La « matière » désignée est posée comme éternelle, divine, en mouvement et vivante (hylozoïsme). C'est ainsi que pour Thalès (env. 625-547 av. J.-C.), toutes choses sont issues de l'eau ; pour Anaximandre (env. 610-547 av. J.-C.), de l'illimité, pour Anaximène (env. 556-480 av. J.-C.), de l'air. Héraclite d'Éphèse (env. 550-480 av. J.-C.) voit cet élément premier dans le feu. Le développement de cette spéculation va conduire à l'idée d'éléments multiples et inaltérables, dont les mouvements ont une cause et provoquent une modification du monde sensible. Empédocle (env. 490-430 av. J.-C.) assimile cette matière aux quatre éléments (l'eau, la terre, l'air, le feu), tandis que pour Démocrite (env. 460-370 av. J.-C.), repris par Épicure (env. 341-270 av. J.-C.), elle consiste dans une infinité d'atomes insécables, homogènes et éternels, en mouvement dans le vide, formant des corps en s'agrégeant par rencontre, dans une Nature éternelle et infinie.

La critique des présocratiques et du platonisme conduit Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) à élaborer une physique qui va jouer un rôle prépondérant du Moyen Âge aux Temps modernes. Les substances sensibles individuelles, qui sont en mouvement et sujettes au changement, se composent de matière et de forme. La matière des corps sensibles est toujours déterminée par l'empreinte de la forme lors de sa génération. Cette matière ne peut être considérée à part de la forme que par abstraction ; la matière première ne saurait avoir d'apparence sensible. Elle est éternelle et se caractérise par sa capacité à être déterminée par une forme. En elle-même, elle est puissance et non acte. Cette passivité n'exclut toutefois pas une sorte de résistance qui rend compte d'une certaine indétermination dans la nature, dont les êtres monstrueux, non entièrement conformes aux propriétés de l'espèce, sont une illustration.

La science nouvelle

La révolution galiléenne, avec la loi de la chute des corps et le principe d'inertie, introduit une conception radicalement nouvelle du donné, marquée cette fois par la mathématisation de la physique (inconcevable pour Aristote) et la quantification de la matière. Contemporain de Galilée, René Descartes (1596-1650) comprend que la physique va bouleverser le rapport de l'homme à la nature, en lui et hors de lui. Sa conception de la matière, conformément à sa recherche d'un fondement absolument certain, est métaphysique et physique. Il l'oppose à l'esprit ou pensée, et affirme leur radicale hétérogénéité en distinguant la substance pensante, qui est l'âme, et la substance étendue, qui est la matière. Cette dernière ne peut être pertinemment déterminée par les qualités sensibles des choses ; celles-ci, sur le plan métaphysique, nous font toutefois expérimenter en nous-même que « tout ce que nous sentons vient de quelque autre chose que de notre pensée », parce qu'il n'est pas en notre pouvoir d'éprouver telle sensation plutôt que telle autre, et elles éveillent en notre pensée l'idée claire et distincte d'une matière étendue en longueur, largeur et profondeur, dont nous devons admettre l'existence, dans la mesure où Dieu ne saurait nous tromper. Le vide est nié ; l'étendue n'a pas de limite assignable, la pluralité changeante de ses parties est elle aussi indéfinie et le mouvement local de ces parties, qui se produit depuis sa création, doit rendre compte de tous les effets observables. Il n'y a pas de finalité dans la matière.

La philosophie après Descartes va entreprendre une révision de cette conception, qui s'oriente tantôt vers une affirmation du dynamisme de la matière (G. W. Leibniz (1646-1716)), tantôt vers un matérialisme moniste (Julien Offroy de La Mettrie (1709-1751), Pierre Henri d'Holbach (1723-1789)), tantôt vers un immatérialisme radical (George Berkeley (1685-1753)), tantôt encore vers un empirisme qui réduit la matière aux phénomènes sensibles (David Hume (1711-1776)). Avec cette dernière orientation, la philosophie se rapproche plus particulièrement de la science newtonienne. La mécanique de Newton (notions de la masse et de la force, lois de la dynamique, théorie de la gravitation) rend l'univers intelligible.

La matière dispersée

La critique kantienne de l'empirisme porte en partie sur l'interprétation de la révolution newtonienne. En effet, dans la mesure où, pour Kant, ce n'est pas « l'esprit qui se règle sur les choses », mais « les choses qui se règlent sur l'esprit », la matière doit être référée à l'ordre des phénomènes, c'est-à-dire du réel tel qu'il est par rapport à notre faculté de connaître. « J'appelle matière, dans le phénomène, ce qui correspond à la sensation ; mais ce qui fait que le divers du phénomène peut être ordonné, je l'appelle la forme du phénomène » : la matière renvoie donc ici au pur divers de la sensation, en ce qu'il n'est pas encore mis en forme par l'esprit mais l'affecte. Par ailleurs, l'explication des phénomènes exige un support permanent et unitaire de l'expérience. En ce sens, la matière est pensée comme occupant tout l'espace. À ce titre elle est chose en soi, et comme telle inconnaissable, aucune intuition ne pouvant lui correspondre.

Du xixe au xxe siècle, la multiplication et la diversification des sciences de la nature affaiblissent considérablement la pertinence scientifique du concept de matière. Sa détermination fondamentale résidait en effet dans le principe de son unité substantielle en tant que réalité extérieure à l'esprit. C'est précisément ce caractère qui se voit remis en cause par le développement des sciences ; l'idée même d'une réalité physique indépendante de l'humain devient matière à débat (Bernard d'Espagnat), soit au point de vue ontologique de son existence, soit au point de vue épistémologique de son accessibilité.

Le matérialisme marxiste représente une tentative pour restaurer à nouveaux frais la dignité ontologique de la matière. Le matérialisme historique ou « science » des formations sociales établit la société à partir des conditions matérielles de l'existence humaine (développement des forces productives et rapports de production), dont dépendent les « superstructures » (institutions, idéologies, culture). Mais cette infrastructure matérielle inclut la praxis humaine ; elle est centrée sur la transformation par l'homme du milieu dans lequel il produit ses moyens de subsistance et n'a pas d'existence indépendante de l'activité pratique, qui inclut les représentations de l'homme agissant. Quant au matérialisme dialectique, il réduit avec Friedrich Engels (1820-1895) la matière, par opposition aux êtres matériels déterminés, à une abstraction, pure création de l'esprit. Lénine (1870-1924), pour qui la matière a pour seule propriété d'être une réalité objective « copiée par nos sensations », et d'exister hors de la conscience, la réduit du même coup à une notion du sens commun.

Les développements du positivisme et de l'empirisme en épistémologie depuis la seconde moitié du xixe siècle, qui réduisent l'expérience aux sensations et aux fonctions qui les relient, et tendent à éliminer les notions métaphysiques, comme la matière et la substance ; la mise en équivalence de la matière et de l'énergie par Albert Einstein (1879-1955), l'idéalité de la « quantité indivisible » dans la théorie des quanta : autant de circonstances qui conduisent le physicien à écrire que « le concept de matière n'est pratiquement d'aucune utilité pour la formulation de la physique » (Bernard d'Espagnat, À la recherche du réel. Le regard d'un physicien, 1979). Mais c'est pour ajouter aussitôt qu'elle est « implicite dans la description des dispositifs expérimentaux » et « essentielle à l'exercice quotidien de la pensée ». Lui reste-t-il un avenir philosophique ? François Dagognet relève que la philosophie a dévalorisé la matière, quand elle n'en a pas fait une arme contre la spiritualité ; il nous invite à la rapprocher de l'esprit et à y déceler des « traces du divin », à l'instar des artistes contemporains qui nous sensibilisent à ses richesses.

Auteur: OLE HANSEN-LOVE