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Définition de : MÉMOIRE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis M É M O I R E Au sens courant, la notion de mémoire est d'abord appliquée dans le champ mental, caractérisant aussi bien la capacité de se souvenir que les souvenirs eux-mêmes. L'ensemble des expériences retenues, en définissant l'individualité psychique du sujet, est indispensable à celui-ci pour interpréter son expérience présente et guider ses comportements. L'appropriation d'une mémoire collective lui est en outre nécessaire pour s'intégrer dans le groupe où il vit. L'héritage platonicien et aristotélicien a fait de la mémoire une analyse poussée, notamment de son rapport à la sensation, de sa valeur comme source de connaissance, en même temps qu'un objet inséparable de conditions matérielles, initialement approchées de manière métaphorique sur le modèle de l'empreinte dans la cire. e À partir de la fin du xix siècle, la psychologie expérimentale et les études cliniques révèlent la mémoire comme multiple, la classification des mémoires se faisant en fonction de critères temporels (mémoires à court terme, à long terme), selon la nature de l'information mémorisée (épisodique, sémantique) ou encore de celle de l'activité mnésique (déclarative, procédurale). Parallèlement à cette taxinomie, toujours discutée, s'affirme alors, avec le paradigme neuronal, l'idée d'une plasticité sous-jacente des connexions entre les cellules nerveuses (synapses).
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MÉMOIRE

Au sens courant, la notion de mémoire est d'abord appliquée dans le champ mental, caractérisant aussi bien la capacité de se souvenir que les souvenirs eux-mêmes. L'ensemble des expériences retenues, en définissant l'individualité psychique du sujet, est indispensable à celui-ci pour interpréter son expérience présente et guider ses comportements. L'appropriation d'une mémoire collective lui est en outre nécessaire pour s'intégrer dans le groupe où il vit.

L'héritage platonicien et aristotélicien a fait de la mémoire une analyse poussée, notamment de son rapport à la sensation, de sa valeur comme source de connaissance, en même temps qu'un objet inséparable de conditions matérielles, initialement approchées de manière métaphorique sur le modèle de l'empreinte dans la cire.

À partir de la fin du xixe siècle, la psychologie expérimentale et les études cliniques révèlent la mémoire comme multiple, la classification des mémoires se faisant en fonction de critères temporels (mémoires à court terme, à long terme), selon la nature de l'information mémorisée (épisodique, sémantique) ou encore de celle de l'activité mnésique (déclarative, procédurale). Parallèlement à cette taxinomie, toujours discutée, s'affirme alors, avec le paradigme neuronal, l'idée d'une plasticité sous-jacente des connexions entre les cellules nerveuses (synapses). D'innombrables expériences sur l'apprentissage chez l'animal réalisées depuis lors, les tests de mémoire combinés aux apports de l'imagerie fonctionnelle du cerveau humain en vue de l'établissement de cartes fonctionnelles des régions activées et pour la découverte des liens fonctionnels avec les autres capacités cognitives, la recherche ensuite de corrélats neurobiologiques jusqu'au niveau moléculaire, enfin les travaux de simulation de réseaux neuronaux plastiques destinés à tester les mécanismes de formation des traces mnésiques convergent aujourd'hui vers la difficile constitution d'une neurobiologie de la mémoire.

Les neurosciences ou la neuropsychologie ne recouvrent cependant pas toute l'extension du concept de mémoire. Dans le langage du paradigme informatique, aujourd'hui généralisé, celle-ci est devenue soit la capacité pour un système (vivant ou non) d'acquérir, de conserver, de restituer et d'utiliser des informations, soit la somme de ces informations elles-mêmes. La mémoire conserve donc les deux volets de sa définition initiale, même si elle désigne parfois le support ou le dispositif physique lui-même, surtout lorsqu'elle s'applique aux machines (mémoire informatique). Cependant, ainsi redéfinie, elle peut caractériser les organismes dans leur dimension non plus seulement psychologique (mémoire psychique), mais aussi biologique (mémoire génétique, mémoire immunitaire). La mémoire devient une propriété présente à différents niveaux d'organisation des systèmes vivants, propriété évidemment susceptible d'une description matérielle.

Cette caractérisation est particulièrement perceptible dès le xviiie siècle, où coexistent théories organiques de l'hérédité (Maupertuis, Buffon) et théories organiques de la mémoire psychique (David Hartley). Ces théories organiques de l'hérédité, d'une part, et de la mémoire, d'autre part, se distinguent des théories de la mémoire organique. Le dernier quart du xixe siècle vit naître ce concept particulier, à la jonction de la biologie et de la psychologie, identifiant l'une à l'autre, au-delà d'un simple rapprochement, mémoire héréditaire et mémoire mentale, qui étaient alors censées relever d'un substrat commun. La mémoire organique eut dans les milieux scientifiques, médicaux et littéraires de l'époque un retentissement considérable. C'est le physiologiste viennois Ewald Hering qui l'exprima le mieux dans sa fameuse dissertation sur « La Mémoire comme fonction universelle de la matière organisée » (1870). La mémoire ne concernait pas que le tissu nerveux, elle s'étendait à toutes les cellules corporelles, incluant les cellules germinales, et devenait ainsi le support organique de l'hérédité des caractères acquis. Alors que Hering limitait la mémoire organique aux produits cellulaires, le zoologiste allemand Ernst Haeckel l'étendit à toutes les molécules complexes, même inorganiques. La mémoire organique expliquait donc non seulement l'hérédité, mais aussi, par exemple, des phénomènes physiques comme la cristallisation. En vertu de la loi de la récapitulation, c'est d'ailleurs l'ensemble de la phylogénie et de l'ontogénie qui était susceptible de relever de la mémoire organique ; celle-ci devenait ainsi un principe naturel unifiant une théorie de l'hérédité, une théorie de l'évolution et une théorie psychologique.

Le procès de l'hérédité de l'acquis, et les progrès conjoints de la génétique mendélo-morganienne et de la neurophysiologie, en différenciant les supports de la mémoire des informations héréditaires (gènes) et de celle des informations acquises (synapses), vont signer le déclin progressif de cette théorie.

Les études sur la mémoire renvoient bien aujourd'hui à deux registres clairement distincts : neurobiologique, celui de la biologie de la mémoire, et génétique, celui de la mémoire biologique. Cependant, outre qu'elles opèrent certains rapprochements théoriques (sélection clonale et stabilisation sélective des synapses, selon Gerald Edelman) et qu'elles emploient toutes deux certains termes du vocabulaire des sciences de l'information (codage), les disciplines concernées par les diverses modalités de la mémoire biologique (immunogénétique, neurogénétique, neuro-immunologie) et de la mémoire mentale (neuropsychologie, neurosciences cognitives, intelligence artificielle) doivent découvrir des mécanismes spécifiques et construire leurs modèles à partir de données multiples et intriquées.

Auteur: Jean-Claude DUPONT