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MÉTAPHORE /MÉTONYMIE, linguistique

Depuis l'Antiquité, la tradition rhétorique a distingué divers types de figures, c'est-à-dire d'emplois d'expressions de la langue qui, d'une manière ou d'une autre, sont jugés s'écarter de l'usage courant ou normal de ces expressions : la définition la plus répandue de la figure de rhétorique est celle d'un écart par rapport à un emploi considéré comme premier.

Parmi les nombreuses figures de rhétorique, la métaphore et la métonymie occupent une place de choix. On parle de métaphore lorsqu'une expression est employée dans un sens qui ressemble à son sens habituel, tout en en différant ; par exemple lorsqu'un mot concret (selon son sens propre) exprime une notion abstraite (au sens figuré) : ainsi « brûler » dans « Il brûle d'amour », ou « dévorant » dans « Un remords dévorant le saisit ». Par extension, la métaphore désigne l'emploi d'une expression en lieu et place d'une autre, à laquelle elle est assimilée en l'absence de tout terme de comparaison explicite : ainsi le terme « lion » dans « Pierre est un lion » signifiant « Pierre est fort et courageux », c'est-à-dire « Pierre est un homme fort et courageux comme un lion est un animal fort et courageux ». Une métaphore est dite « filée » si elle conduit à une succession homogène de rapprochements ; à l'inverse, une métaphore est dite « brisée » si elle conduit à une suite hétérogène de rapprochements incompatibles.

On parle de métonymie lorsqu'une expression est employée pour renvoyer à un objet ou à une propriété qui, bien que distincts de la référence habituelle de cette expression, entretiennent néanmoins avec celle-ci un rapport logique : rapport de la partie au tout (« apercevoir une voile » = « un navire »), de contenant à contenu (« boire un verre » = « le contenu d'un verre »), de cause à effet, etc.

Pour la rhétorique classique, la métaphore et la métonymie participent des figures appelées tropes, où l'expression en emploi figuré est considérée comme changeant de sens par rapport à son sens de base.

Le couple métaphore /métonymie a été popularisé en linguistique à la suite de l'article de Roman Jakobson paru en 1956 et intitulé « Deux Aspects du langage et deux types d'aphasie » (repris dans Essais de linguistique générale, 1963). La métaphore y est décrite comme relevant du travail de sélection et de substitution d'entités de la langue qu'opère le sujet parlant sur l'axe paradigmatique, alors que la métonymie procéderait de la combinaison de ces entités en unités plus larges le long de l'axe syntagmatique. Selon Jakobson, ces deux figures s'opposeraient donc l'une à l'autre, en renvoyant respectivement aux deux dimensions polaires constitutives du fonctionnement langagier : à savoir, d'un côté la dimension virtuelle du paradigme et du code, et de l'autre la dimension effective du syntagme et du message. À chacune de ces deux dimensions serait associé, selon Jakobson, un type spécifique de dysfonctionnement possible chez l'individu : la disparition de l'usage de la métaphore correspondrait à un trouble de la similarité (déficience de la sélection et de la substitution paradigmatique), celle de la métonymie à un trouble de la contiguïté (déficience de la combinaison et de la contexture). Deux types opposés d'aphasie seraient ainsi signalés par la perte – totale ou partielle – du fonctionnement métaphorique et du fonctionnement métonymique.

Si cette analyse a pu être discutée par la suite en aphasiologie, elle n'en a pas moins contribué à attirer l'attention sur les deux figures centrales que constituent la métaphore et la métonymie. De nombreux travaux linguistiques leur ont été consacrés depuis les années 1960, tant en syntaxe et en sémantique qu'en sémiotique et en poétique (Tzvetan Todorov, « Tropes et figures », in Littérature et signification, 1967 ; Gérard Genette, Figures, 1966-2002 ; ou Jean Cohen, Structure du langage poétique, 1966) – sans parler de la fortune qu'ont connue ces deux figures dans la littérature psychanalytique, par exemple chez Jacques Lacan, selon lequel la « condensation » (où se dirait le sens refoulé du désir) serait une métaphore, et le « déplacement » (où se marquerait le désir comme désir d'autre chose qui toujours manquerait) serait une métonymie.

La réflexion linguistique sur les figures a conduit notamment à mettre en question la notion de sens propre et la caractérisation du sens figuré en termes d'écart par rapport au sens propre. Si l'on considère, en particulier, qu'à une expression linguistique n'est associé en langue qu'un potentiel sémantique qui peut se déployer différemment selon les contextes d'emploi, alors la métaphore n'est plus qu'un cas parmi d'autres de polysémie : un terme comme « lion » évoquerait simplement les propriétés « force » et « courage » qui, selon les contextes, s'appliqueraient à un animal ou à un homme, sans que l'une de ces significations soit nécessairement première par rapport à l'autre.

Par ailleurs, la métaphore et la métonymie ont également fait l'objet d'analyses renouvelées dans les travaux récents consacrés au processus dit de grammaticalisation, dans une perspective diachronique. S'intéressant aux changements de sens qui affectent les termes de la langue au cours de leur histoire et qui conduisent progressivement certains termes lexicaux à fonctionner comme des morphèmes grammaticaux, les diachroniciens ont épinglé deux types principaux de déplacements sémantiques attestés dans un très grand nombre de langues. Le plus fréquent est la métaphorisation : ainsi le passage d'un sens spatial à un sens temporel (on dit, par exemple, qu'un événement passé est « derrière nous » ou qu'il « vient de se produire », et qu'un événement futur est « devant nous » ou qu'il « va se produire »). Le second type est la métonymisation : ainsi le passage d'un sens temporel à un sens causal (comme l'expression « dès lors que » signifiant d'abord « dès le moment où », et qui en vient ensuite à signifier « du fait que »).

Qu'il s'agisse d'approches synchroniques ou diachroniques, on voit que les études linguistiques ont permis de dépasser la conception classique des figures comme caractéristiques du langage poétique et de réintégrer la métaphore et la métonymie comme constitutives du fonctionnement de la langue dans son usage le plus banal. Au sein du courant récent dit des grammaires cognitives, George Lakoff va même jusqu'à défendre l'idée selon laquelle la métaphore, qui occupe une place centrale dans le langage usuel, constitue de fait un mécanisme cognitif très général, à l'œuvre dans tous les domaines de la pensée, y compris dans le développement des sciences mathématiques.

Auteur: Catherine FUCHS
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