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Définition de : MICRO-HISTOIRE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MICRO-HISTOIRE Réduire l'objet pour poser des questions larges Le succès de la micro-histoire n'est pas allé sans malentendus. La micro- histoire ne constitue ni une réhabilitation de la monographie traditionnelle, ni un rejet de l'histoire quantitative, ni une affirmation douteuse de la toute- puissance individuelle. Il faut, pour le comprendre, revenir à ses fondements. La micro-histoire naît, au cours des années 1970, des réflexions d'un groupe d'historiens rassemblés autour de la revue Quaderni storici et d'une collection éditoriale d'Einaudi, Microstorie. Leur cible est la réforme de l'histoire culturelle (Carlo Ginzburg) et celle de l'histoire économique et sociale (Edoardo Grendi, Giovanni Levi, Carlo Poni). La micro-histoire ne constitue ni une théorie sociale, ni une idéologie. Elle repose sur une sensibilité de recherche alliant érudition et sciences sociales, connaissance du terrain et souci de produire, plutôt qu'un savoir généralisable, des outils, des notions et des problématiques susceptibles d'être utiles pour la compréhension d'autres situations historiques. La micro-histoire participe d'un mouvement général e aux sciences sociales à la fin du xx siècle : l'importance conférée aux pratiques, servant ici à mieux comprendre les parcours individuels, la coagulation des groupes sociaux, les dynamiques institutionnelles et, non sans référence à Karl Polanyi, le fonctionnement des marchés.
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MICRO-HISTOIRE

La « micro-histoire », traduction de la microstoria italienne, est devenue en France un courant historiographique majeur, à partir de la fin des années 1980. Les certitudes de la « nouvelle histoire », dominante depuis deux décennies, étaient alors remises en cause : les grandes déterminations économiques (tradition « labroussienne ») ou culturelles (histoire des mentalités) paraissaient soudain trop générales, trop figées, trop oublieuses des pratiques et des expériences individuelles. Le regain d'intérêt pour le récit historique appelait, quant à lui, des modes d'écriture plus complexes et moins linéaires. Les solutions proposées par les historiens transalpins furent considérées comme une réponse directe à ces nouvelles attentes. À la domination unilatérale du « macroscopique », c'est-à-dire de l'environnement économique, social et culturel général, et au primat des grands schémas de transformation du monde (la « modernisation », l'industrialisation, la montée en puissance de l'État) ils opposaient, selon l'intitulé du livre dirigé par Jacques Revel en 1996, les « jeux d'échelles » dans lesquels est imbriquée toute action humaine (Jeux d'échelles. La micro-analyse à l'expérience). À l'heure de l'effondrement des grandes idéologies, la micro-histoire se fondait sur un principe de curiosité et de fraîcheur face au monde. En se référant, enfin, aux grandes expériences narratives du xxe siècle, de Henry James à Italo Calvino, du formalisme russe au roman policier, elle proposait une mise en scène nouvelle du scénario historique, à la fois déconcertante et complice.

Réduire l'objet pour poser des questions larges

Le succès de la micro-histoire n'est pas allé sans malentendus. La micro-histoire ne constitue ni une réhabilitation de la monographie traditionnelle, ni un rejet de l'histoire quantitative, ni une affirmation douteuse de la toute-puissance individuelle. Il faut, pour le comprendre, revenir à ses fondements. La micro-histoire naît, au cours des années 1970, des réflexions d'un groupe d'historiens rassemblés autour de la revue Quaderni storici et d'une collection éditoriale d'Einaudi, Microstorie. Leur cible est la réforme de l'histoire culturelle (Carlo Ginzburg) et celle de l'histoire économique et sociale (Edoardo Grendi, Giovanni Levi, Carlo Poni). La micro-histoire ne constitue ni une théorie sociale, ni une idéologie. Elle repose sur une sensibilité de recherche alliant érudition et sciences sociales, connaissance du terrain et souci de produire, plutôt qu'un savoir généralisable, des outils, des notions et des problématiques susceptibles d'être utiles pour la compréhension d'autres situations historiques. La micro-histoire participe d'un mouvement général aux sciences sociales à la fin du xxe siècle : l'importance conférée aux pratiques, servant ici à mieux comprendre les parcours individuels, la coagulation des groupes sociaux, les dynamiques institutionnelles et, non sans référence à Karl Polanyi, le fonctionnement des marchés.

Au cœur de la micro-histoire repose le principe de la réduction d'objet : il consiste à appréhender un phénomène historique d'ampleur à travers un filtre, un terrain contrôlable, de taille limitée mais doté d'une grande valeur heuristique. Par l'étude de parcours de vie dans la région de Biella au xixe siècle, Franco Ramella en 1984 écrit une histoire « décalée », insistant sur le rôle de la terre et des communautés locales dans la révolution industrielle (Terra e telai). Un an plus tard, Giovanni Levi reconstitue la hiérarchie sociale d'un village piémontais du xviie siècle, ses structures de parenté, son marché foncier, à partir de l'étude de la clientèle d'un exorciste, et dégage des propositions nouvelles sur l'État moderne (Le Pouvoir au village, 1985).

Une hybridation entre histoire et sciences sociales

Les micro-historiens prolongent, bien sûr, certaines traditions historiographiques, à commencer par l'œuvre du grand historien britannique Edward P. Thompson (1924-1993), pionnier dans l'attention portée aux constructions cognitives et idéologiques des plus humbles et dans l'étude de la formation des groupes sociaux. Mais leur éclectisme leur fait repousser les frontières des sciences historiques. Du Tolstoï de Guerre et Paix, la micro-histoire retient les faux-semblants d'une hiérarchie souvent contrainte d'entériner les micro-décisions prises par ses subordonnés. Surtout, elle s'appuie sur une lecture approfondie de l'anthropologie sociale britannique. L'école dite de Manchester qui, sous la direction de Max Gluckman (1911-1975), a analysé, dans le deuxième tiers du xxe siècle, l'entrée de l'Afrique australe dans la modernité urbaine, inspire une approche ethnographique, où des situations à la fois banales et révélatrices (l'inauguration d'un pont par exemple) bouleversent les découpages traditionnels entre le politique, le social, l'économique. Un des dérivés de cette école est l'analyse des réseaux sociaux qui, refusant l'opposition entre individualisme et holisme, promeut l'étude des nœuds de relations. Contrairement à une idée reçue, la micro-histoire se situe à l'échelle de la configuration (Norbert Elias) et non de l'individu : elle insère les personnes dans un tissu de liens qui, simultanément, les aident et les contraignent, en conditionnant leur marge de manœuvre. Une autre inspiration déterminante a été celle de l'anthropologue norvégien Fredrik Barth. Les micro-historiens reprendront plusieurs préceptes de ses ouvrages antistructuralistes des années 1960 : l'attention portée aux échelles, aux processus d'engendrement des formes sociales, à l'incertitude préalable à toute action, au pouvoir heuristique des formes rares. De ce dernier, Carlo Ginzburg donnera une illustration célèbre, en 1976, avec Le Fromage et les vers : l'étude d'un meunier hérétique du Frioul ayant inventé une cosmologie tout à fait singulière permet à l'auteur de reconstituer la culture savante et populaire du xvie siècle. La notion d'« exceptionnel normal », forgée, en 1977, par Edoardo Grendi, formalisera cet intérêt pour les formes limites.

De Barth, la micro-histoire retient aussi une forme de positivisme redoublant la sensibilité matérialiste d'une partie de ses fondateurs. La micro-histoire partage la méfiance des sciences sociales de son époque à l'égard des catégories acquises. Mais, au lieu de les déconstruire par une généalogie des savoirs, selon la voie ouverte par Michel Foucault (1926-1984), elle compte sur l'observation approfondie des expériences individuelles pour produire des connaissances neuves, non sans irrévérence pour l'historiographie qui la précède. L'importance donnée à la démarche empirique et aux archives, qui verse parfois dans l'orgueil de la table rase, est servie en Italie par un fonds documentaire exceptionnel, qu'il s'agisse des sources relatives aux personnes et aux familles de tous les milieux sociaux ou des archives judiciaires.

Ni théorie ni ensemble de recettes toutes faites, la micro-histoire constitue plutôt un appel à la curiosité, à l'ingéniosité et au courage du savant face à ses sources. Elle représente aussi l'une des plus parfaites hybridations entre histoire et sciences sociales, ce qui distingue la microstoria d'autres traditions micro-historiques européennes, allemande et britannique notamment, qui plaident pour la valeur exemplaire des monographies détaillées.

Auteur: Paul-André ROSENTAL
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