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Définition de : MONDIALISATION, géographie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MONDIALISATION, géographie Trop utilisée en slogans (pour, contre, autrement), la notion de mondialisation se perd en stéréotypes mal maîtrisés, entre l'État comme instrument universel de l'identité et de la puissance, et l'économie comme mode d'évaluation. Si l'analyse utilitaire et morale qui justifia in fine l'européanisation (puis l'américanisation) du monde a pu laisser croire à une rationalité partagée et du même coup à une hiérarchie dans l'efficacité des « peuples » et de leur culture, le processus de mondialisation, depuis quelques millénaires qu'il est à l'œuvre, laisse voir un mouvement plus complexe d'humanisation de la Terre. Ce processus marque la liberté gagnée par le règne humain sur son support physique ; il l'y ramène par la conscience d'une unité problématique à la fois écologique et civilisationnelle. Penser le monde Abusivement confondue avec la globalization du vocabulaire anglo- américain, la mondialisation est souvent réduite à une unification par le marché, instance finale d'évaluation de tous les biens matériels et immatériels. La conséquence en serait l'uniformisation des idées et des valeurs. Par ailleurs, les identités nationales qui avaient historiquement permis le dépassement des particularismes au profit d'organisations abstraites, les États, seraient à leur tour dépassées par un ordre supérieur dont les acteurs n'auraient nul besoin d'organisation pour se reconnaître et agir : en un mot le capital.
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MONDIALISATION, géographie

Trop utilisée en slogans (pour, contre, autrement), la notion de mondialisation se perd en stéréotypes mal maîtrisés, entre l'État comme instrument universel de l'identité et de la puissance, et l'économie comme mode d'évaluation. Si l'analyse utilitaire et morale qui justifia in fine l'européanisation (puis l'américanisation) du monde a pu laisser croire à une rationalité partagée et du même coup à une hiérarchie dans l'efficacité des « peuples » et de leur culture, le processus de mondialisation, depuis quelques millénaires qu'il est à l'œuvre, laisse voir un mouvement plus complexe d'humanisation de la Terre. Ce processus marque la liberté gagnée par le règne humain sur son support physique ; il l'y ramène par la conscience d'une unité problématique à la fois écologique et civilisationnelle.

Penser le monde

Abusivement confondue avec la globalization du vocabulaire anglo-américain, la mondialisation est souvent réduite à une unification par le marché, instance finale d'évaluation de tous les biens matériels et immatériels. La conséquence en serait l'uniformisation des idées et des valeurs. Par ailleurs, les identités nationales qui avaient historiquement permis le dépassement des particularismes au profit d'organisations abstraites, les États, seraient à leur tour dépassées par un ordre supérieur dont les acteurs n'auraient nul besoin d'organisation pour se reconnaître et agir : en un mot le capital. La mondialisation comme globalisation ratifierait la victoire définitive de l'économique sur le politique. C'est sans compter avec d'autres voies tout aussi significatives (Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation, 2002).

Réduite à la globalisation, la mondialisation apparaît à certains comme le stade suprême de l'impérialisme. C'est le thème privilégié de l'anti-mondialisation après 1989, lorsque la pensée du monde reste en suspens conceptuel, entre une vision « géopolitique », qui fait des puissances les champions d'options idéologiques concurrentes, et une vision géo-culturelle, qui rêve d'un retour à des harmonies locales dont les échanges avec l'extérieur resteraient marginaux. Entre les deux pourtant, que ce soit dans le conflit des civilisations et de leurs valeurs ou dans le conflit des puissances et dans la lutte pour l'exploitation des ressources localisées, un plan négligé s'est progressivement établi, qui touche aussi bien la sphère des valeurs que celle des objets, celui de l'information ou encore de la connaissance. Les territoires et leurs frontières n'en sont pas les organisateurs sinon par le refus et les jeux différentiels : la part mondialisée du monde est transnationale et les villes en sont les lieux privilégiés (Marc Augé, Pour une anthropologie des mondes contemporains, 1994).

Avec l'européanisation du monde qui résulta des grandes découvertes puis des conquêtes coloniales, le problème de la « civilisation » et de l'universalité s'est posé. En dépit des interrogations précoces de Montaigne ou de Las Casas, le doute sur le sens de cette domination n'a guère travaillé l'Occident et ses prolongements. C'est dans des termes européens que la question de l'unité du monde s'est donc posée, prenant en compte sa diversité plutôt que la dichotomie, aussi présente dans la pensée européenne d'ailleurs, de la civilisation et de la barbarie. Or c'est là que la problématique de la mondialisation prend tout son sens, beaucoup plus que dans le résumé très provisoire de la globalisation par la planète financière ou l'Empire américain souvent confondus. Ce que nous pouvons aujourd'hui reconnaître, c'est un processus de très longue durée à trois phases au moins – dispersion, unification, hiérarchisation –, suivi d'un plateau à l'horizon incertain : le monde mondialisé (Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé, Le Monde, espaces et systèmes, 1992).

Le pouvoir en suspens

La dispersion ou diffusion exprime l'humanisation de la planète Terre au sens où le genre humain a pris possession d'un habitat, qu'il lui fût ou non destiné. L'unification porte le dépassement des distances physiques qui isolaient les diverses solutions culturelles de l'humanisation de la planète, rendant nécessaire l'échange, éventuellement par la force, et jouant sur les différentiels d'efficacité au regard de ce qui peut le plus facilement s'échanger, les produits matériels, qui ne sont pas sans entraîner des produits culturels marchandisés. La civilisation masque alors la culture, dont les fonds encore variés idéologiquement restent des prétextes possibles à l'affrontement. Quoi qu'il en soit, une hiérarchie a pris forme par la puissance matérielle. Mais si son évaluation est devenue principalement économique et financière, il est d'autres registres autour desquels s'agrègent des idées et des actions laissant voir se constituer une « société mondiale ». L'écologie politique et la « géo-culture » en sont les expressions les plus visibles et médiatisées bien que souvent réduites à des protestations sommaires. Il convient alors de changer de système d'interprétation.

Qu'il s'agisse de diffusion, d'unification ou de hiérarchisation, la mondialisation de longue durée a semblé tenir dans un simple changement d'échelle, du terroir au pays et au territoire de l'État national, sans compter les aires culturelles ou même les continents. Après que la Terre a été un monde à découvrir dans l'inconnu de l'horizon, après qu'elle a été une référence de localisation et d'identité par la géographie, elle est (re)devenue un habitat, un terroir à la dimension finie mais sans frontières, le lieu de l'humanité (Augustin Berque, Être humains sur la Terre, 1996). C'est la difficulté conceptuelle qui s'impose : comment penser le monde qui, comme la Terre, est devenu sphérique (Charles-Pierre Péguy, L'Horizontal et le Vertical, 1996) ? La mondialisation serait alors ce processus qui mène à la conscience de l'unité de référence malgré les vieux sentiments territoriaux attachés à une erreur méthodologique qui fut, un long temps, porteuse de progrès : la carte qui donne à croire que le monde est plat et qu'il est toujours possible de choisir la fuite (vers les périphéries) ou la conquête. Cette carte, destinée à devenir territoire par quoi toute mesure est possible, est inefficace dans la définition de la mondialisation.

Sur une sphère, il n'est pas de centre, du moins en surface, mais un accommodement pour la survie qui ne peut être que politique : ce qui fait encore défaut au monde. La nature du contrat reste en suspens, que certains imaginent au plus large entre l'humanité prométhéenne et la Terre (Michel Serres, Le Contrat naturel, 1990). Encore faudrait-il avoir dépassé les obstacles dits civilisationnels, c'est-à-dire inventé une « cosmopolitique » (Jürgen Habermas, Après l'État-nation, 1998). La responsabilité en serait le concept central surplombant l'idée de souveraineté. La gouvernance (arbitrage dans les réseaux de décisions) serait la forme de son exercice dans l'improbabilité d'un gouvernement mondial. La question du pouvoir, quant à elle, reste inexplorée. Ce n'est pourtant pas la moindre.

Auteur: Denis RETAILLÉ