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Définition de : MORT, philosophie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MORT, philosophie La mort marque pour tous les êtres vivants la cessation définitive de la vie. Pour les animaux elle implique la fin de toute sensation. L'homme est toutefois le seul être conscient de devoir mourir, et cette conscience affecte diversement son existence. La mort ne se réduit donc pas pour lui à un simple fait biologique. La pensée de la mort comme fin définitive et irréversible de l'existence humaine n'est cependant pas consubstantielle à l'humanité et ne fait que tardivement son apparition au cours de l'histoire. Lorsque Platon fait dire à Socrate « personne ne sait rien de la mort », il marque la fin d'un âge de l'humanité durant lequel les hommes s'en sont remis à des mythes et des traditions archaïques d'après lesquels la mort ne serait pas tant le terme ultime de toute existence que le passage à un autre mode d'existence, souvent associé à l'idée de réincarnation. Socrate crée ainsi la possibilité d'une pensée philosophique de la mort dont l'enjeu est à la fois théorique et pratique : « Philosopher, c'est apprendre à mourir. » Assumer la mort dans sa pensée et sa conduite est une initiative ouverte à la liberté de l'existant. Platon développe dans le Phédon (385-370 av. J.-C.) l'idée, promise à une immense postérité, selon laquelle la mort pourrait même être pour l'homme le plus grand des biens, pour autant qu'elle consiste dans une séparation de l'âme d'avec le corps, qui est son « tombeau ».
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MORT, philosophie

La mort marque pour tous les êtres vivants la cessation définitive de la vie. Pour les animaux elle implique la fin de toute sensation. L'homme est toutefois le seul être conscient de devoir mourir, et cette conscience affecte diversement son existence. La mort ne se réduit donc pas pour lui à un simple fait biologique. La pensée de la mort comme fin définitive et irréversible de l'existence humaine n'est cependant pas consubstantielle à l'humanité et ne fait que tardivement son apparition au cours de l'histoire. Lorsque Platon fait dire à Socrate « personne ne sait rien de la mort », il marque la fin d'un âge de l'humanité durant lequel les hommes s'en sont remis à des mythes et des traditions archaïques d'après lesquels la mort ne serait pas tant le terme ultime de toute existence que le passage à un autre mode d'existence, souvent associé à l'idée de réincarnation. Socrate crée ainsi la possibilité d'une pensée philosophique de la mort dont l'enjeu est à la fois théorique et pratique : « Philosopher, c'est apprendre à mourir. » Assumer la mort dans sa pensée et sa conduite est une initiative ouverte à la liberté de l'existant.

Platon développe dans le Phédon (385-370 av. J.-C.) l'idée, promise à une immense postérité, selon laquelle la mort pourrait même être pour l'homme le plus grand des biens, pour autant qu'elle consiste dans une séparation de l'âme d'avec le corps, qui est son « tombeau ». La mort libère ce qu'il y a d'éternel en l'homme ; son âme, nécessairement liée à l'idée de vie, doit rejoindre l'intelligible. La mort est en ce sens le commencement de la vie. Mais Platon ne renie pas pour autant la tradition religieuse, puisqu'il considère que l'âme, essentiellement soumise au principe de justice, doit expier les fautes de sa vie antérieure. Une telle pensée de la mort doit libérer l'homme de la crainte et lui ouvrir la voie de la sagesse.

Épicure considère lui aussi que la peur de la mort – entretenue par la religion, selon son lointain disciple Lucrèce – est la principale cause du malheur des hommes, qui peuvent en être libérés par une véritable connaissance de la nature. L'âme est, comme toutes choses, composée d'atomes, particulièrement subtils dans son cas. Leur séparation et leur dispersion dans le vide mettent un terme à l'existence individuelle, dissoute dans la totalité infinie et éternelle. « La mort n'est rien par rapport à nous, puisque, quand nous sommes, la mort n'est pas là, et, quand la mort est là, nous ne sommes plus. » L'idée de la mort doit être opposée à l'imagination et à la superstition, elle nous détache du ressassement de la peur et de ses motifs.

Le stoïcisme enseigne qu'il faut apprendre à mourir. Sénèque invite son lecteur à fortifier son âme en se rappelant les maximes des sages et en pensant à tous ceux qui ont su mépriser la mort. Il faut arracher à la mort son masque d'épouvante et lui rendre son vrai visage ; penser à la mort, c'est penser à la liberté.

Avec le christianisme, l'idée de la mort passe d'une problématique de la sagesse et de la liberté du sage à une problématique du salut de l'âme. La mort est considérée comme une conséquence de la chute, elle est une « peine du péché ». Pour Augustin, l'âme se sait immortelle, au sens où elle ne peut cesser de vivre, puisqu'elle est le principe même de la vie du corps (conformément au Phédon de Platon) ; sa mort consiste à être délaissée par Dieu. Il y a donc une mort du corps, lorsque l'âme le délaisse, et une mort de l'âme ; il y a une première mort de tout l'homme. Une « seconde mort » pourra survenir, après que le corps aura été indissolublement uni à l'âme, sous la forme de « l'éternel supplice », au terme du Jugement dernier.

Toutefois, pour Descartes, en vertu de la distinction réelle entre la substance étendue (la matière) et la substance pensante (l'âme), la mort ne peut être le fait de l'âme quittant le corps. C'est au contraire la cessation de la chaleur du corps qui provoque le départ de l'âme. La philosophie reste à l'écart de toute révélation dans l'usage qu'elle fait de la raison. Sans entrer en contradiction avec la détermination scientifique du fait de la mort, elle s'efforce de penser le sens de la finitude humaine. Elle peut alors, par des moyens propres, converger avec le christianisme, comme dans l'idéalisme allemand, qui développe l'idée que la mort est bien plutôt une libération impliquée dans la contradiction, constitutive de l'homme, entre sa singularité comme existant et le fait d'être en soi l'universel, le genre : « La mort de la vitalité singulière est la venue au jour de l'esprit » (Hegel). Mais la dimension spéculative ne fait-elle pas, toutefois, trop rapidement l'impasse sur la douleur de l'existence qui se sait fragile et se voit confrontée à la mort des êtres aimés ? « Nous rencontrons la mort dans le visage d'autrui », écrit Emmanuel Lévinas.

Les termes dans lesquels Pascal évoque la condition naturelle de l'homme peuvent alors ouvrir la voie à une nouvelle approche philosophique de la mort : « Qu'on s'imagine alors un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. »

L'idée de la mort est moins une pensée parmi d'autres que l'épreuve réitérée de la singularité de notre existence, toujours menacée de désespoir, marquée par le sentiment de l'absurde et de la perte irrémédiable. C'est sur cette expérience que les philosophies de l'existence mettent l'accent. Pour Kierkegaard, la mort est le maître du sérieux ; elle s'adresse en propre à l'individu singulier et le confronte à l'enjeu éthique ou religieux de son existence à travers l'épreuve de la décision. L'angoisse est alors le mode d'appréhension de l'avenir.

Martin Heidegger voit lui aussi dans l'angoisse une expérience privilégiée du rapport de l'« être-là » à la mort (Être et Temps, 1927). Distincte de la peur en ce qu'elle n'a pas d'objet déterminé, elle s'éprouve comme « un glissement de l'être en son entier » qui nous confronte au néant. L'assumer comme telle, c'est refuser de se dissimuler à soi-même « l'être-pour-la-mort, cet être possédé absolument en propre » et vivre de ce fait une existence authentique, devant laquelle les fausses valeurs s'estompent, y compris la mort comme fait.

Jean-Paul Sartre, pour qui l'angoisse est la conscience de la liberté et de la responsabilité, considère tout au contraire que la disparition contingente ne peut jamais être intériorisée, et que la mort « est tout simplement absurde pour moi » (L'Être et le Néant, 1943). Nous ne pouvons la penser, elle est négation absolue qui n'ouvre à aucun absolu.

À l'opposé d'une telle extériorité radicale de la mort (« elle vient à nous du dehors »), Sigmund Freud, dans Au-delà du principe de plaisir (1920), avait développé l'idée que la « pulsion de mort » est en l'homme une tendance à détruire toutes choses, dont le but final est de « ramener ce qui vit à l'état inorganique », et qui finit par l'emporter sur la pulsion de vie ; en ce sens, la mort viendrait plutôt « du dedans ».

La mort renvoyée à une altérité absolue n'est-elle pas rejetée, éludée ? Anthropologues et historiens s'accordent à reconnaître un phénomène d'occultation de la mort dans les sociétés modernes, objectivée, anonyme et banalisée quand elle n'est pas cachée. La fascination de la mort, quant à elle, ne paraît pas plus recommandable. Loin de l'oubli comme de l'obsession, la pensée de la mort exhorte l'homme à prendre sa vie en charge.

Auteur: OLE HANSEN-LOVE
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