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Définition de : NARCISSISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis NARCISSISME Les multiples acceptions du terme « narcissisme » dans la littérature psychanalytique cherchent pour la plupart à rendre compte du caractère libidinal du moi en s'appuyant sur le mythe grec de Narcisse. D'après la version qu'en donne, quelques années avant le début de l'ère chrétienne, le poète latin Ovide (Métamorphoses, livre III), Narcisse était un jeune homme d'une beauté éclatante, insensible aux sentiments d'amour des nymphes. Le divin Tirésias avait déclaré que Narcisse vivrait tant qu'il ne se connaîtrait pas. Cherchant à se désaltérer, Narcisse tomba amoureux du reflet de son image dans les eaux. Séduit par sa beauté, « il prit pour un corps ce qui n'était qu'une ombre ». Incapable de l'atteindre comme de s'en détacher, il mourut de langueur. HHiissttoorriiqquuee dduu tteerrmmee Le médecin et psychologue français Alfred Binet fut le premier, dans son livre Le Fétichisme dans l'amour (1887), à utiliser « la fable du beau Narcisse » pour illustrer la psychopathologie, à propos d'une forme particulière du fétichisme « engendrée par un plaisir personnel, égoïste », où l'objet d'adoration était soi-même. En 1898, Henry Havellock Ellis se servit également du mythe pour faire allusion à ce type de pathologie amoureuse. Sur ses traces, l'année suivante, Paul Näcke inventa le terme « narzissmus », pour définir une perversion où le sujet traitait son propre corps comme un objet sexuel.
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NARCISSISME

Les multiples acceptions du terme « narcissisme » dans la littérature psychanalytique cherchent pour la plupart à rendre compte du caractère libidinal du moi en s'appuyant sur le mythe grec de Narcisse. D'après la version qu'en donne, quelques années avant le début de l'ère chrétienne, le poète latin Ovide (Métamorphoses, livre III), Narcisse était un jeune homme d'une beauté éclatante, insensible aux sentiments d'amour des nymphes. Le divin Tirésias avait déclaré que Narcisse vivrait tant qu'il ne se connaîtrait pas. Cherchant à se désaltérer, Narcisse tomba amoureux du reflet de son image dans les eaux. Séduit par sa beauté, « il prit pour un corps ce qui n'était qu'une ombre ». Incapable de l'atteindre comme de s'en détacher, il mourut de langueur.

Historique du terme

Le médecin et psychologue français Alfred Binet fut le premier, dans son livre Le Fétichisme dans l'amour (1887), à utiliser « la fable du beau Narcisse » pour illustrer la psychopathologie, à propos d'une forme particulière du fétichisme « engendrée par un plaisir personnel, égoïste », où l'objet d'adoration était soi-même. En 1898, Henry Havellock Ellis se servit également du mythe pour faire allusion à ce type de pathologie amoureuse. Sur ses traces, l'année suivante, Paul Näcke inventa le terme « narzissmus », pour définir une perversion où le sujet traitait son propre corps comme un objet sexuel. Quelques années plus tard, Freud commença à s'intéresser dans le cadre des psychoses au problème du reflux vers le moi de la libido placée dans les objets. En 1907, dans une lettre à Carl Gustav Jung, il décrivait les investissements libidinaux des objets et du moi comme étant dans une « relation de compensation ». Jung s'étant montré peu réceptif, Freud continua le dialogue avec Karl Abraham, lequel publia en 1908 les premières idées sur cette question.

Mais c'est un autre disciple de Freud, Isidor Sadger, qui utilise dans un article la même année le terme de narcissisme pour la première fois en psychanalyse, le présentant comme « symptôme » du jeu d'identifications précoces avec la mère. Lors d'une présentation à la Société psychanalytique de Vienne, le 5 novembre 1909, à propos d'un cas de perversion multiforme, Sadger redéfinit le narcissisme comme une espèce d'auto-érotisme : « Dans les types de personnes qu'il aime on peut reconnaître, outre les traits des personnes aimées de façon homosexuelle et hétérosexuelle, aussi les traits de sa propre personne ». Commentant l'exposé, Freud reprend le terme à son compte et esquisse immédiatement ce qui devait être la base de sa théorie en la matière : « Le narcissisme n'est pas ici un phénomène isolé, mais un pas nécessaire du développement dans la transition entre l'auto-érotisme et l'amour d'objet. » En 1909, Freud revient encore à deux reprises sur le rôle du narcissisme – désormais explicitement mentionné – dans la genèse de l'homosexualité masculine : dans la deuxième édition des Trois Essais sur la théorie de la sexualité et dans son travail sur Léonard de Vinci, publiés en 1910.

En 1911, dans son essai intitulé Le Président Schreber. Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa, Freud reprend ses idées sur la psychose par le biais du narcissisme. Depuis 1895, il concevait l'énergie psychique selon un schéma économique représentant la « circulation » à travers le corps de quantités d'excitation déterminées. En 1905, dans les Trois Essais, il avait même utilisé une métaphore hydraulique : la libido (l'énergie de la pulsion sexuelle), dont le flux est au début de la vie anarchique et auto-érotique, doit être « endiguée » par la sublimation, ce qui permet d'abandonner la satisfaction sur son propre corps pour investir d'autres objets. Dans l'analyse du « cas Schreber », Freud interpose entre cet auto-érotisme originel et l'amour d'objet allo-érotique, un stade narcissique homosexuel, où le sujet dépasse le chaos des pulsions partielles en se prenant lui-même comme objet sexuel unifié. Chez l'individu dit « normal », ce stade serait définitivement abandonné par sublimation, alors que dans la paranoïa, en raison d'une fixation du développement, un « raz de marée » libidinal causé par la frustration est susceptible de « rompre la digue » des sublimations et de provoquer, par régression, un reflux de la libido sur le moi.

Le narcissisme dans la théorie freudienne

En 1914, Freud se décide à placer ce concept dans l'ensemble de sa théorie, dans son célèbre Pour introduire le narcissisme. Dans ce texte, le narcissisme n'est plus seulement une étape du développement psychosexuel, mais aussi un état permanent, voire une stase de la libido, ce qui présuppose l'existence d'une instance capable de la contenir. De ce fait, le moi commence à être conçu comme « un grand réservoir de libido » comparé à « un animalcule protoplasmique » chargé d'énergie sexuelle. Après un investissement originaire du moi de l'enfant (narcissisme primaire), il y aurait donc une cession partielle de libido aux objets, dont le cas extrême serait la passion amoureuse. À l'inverse, cette libido peut toujours refluer sur le moi, ce qui constitue le narcissisme secondaire.

Si le moi infantile représente selon Freud toutes les perfections, son développement « consiste à s'éloigner du narcissisme primaire » en déplaçant son « amour de soi » vers un idéal du moi « imposé de l'extérieur ». Cet idéal, auquel le moi commence à se mesurer, devient alors « le substitut du narcissisme perdu » de l'enfance. Ainsi l'investissement des objets, lorsqu'ils sont idéalisés, peut ne pas appauvrir le moi mais augmenter l'estime de soi. Cela explique que ce qui n'est pas conforme à l'idéal ait tendance à être refoulé en tant que menace pour le moi.

L'introduction du narcissisme comme « complément libidinal à l'égoïsme de la pulsion d'autoconservation » pose un problème pour la théorie des pulsions. Si les pulsions d'autoconservation sont celles du moi, comment est-il possible que le moi reçoive également un investissement d'ordre sexuel ? À partir des années 1920, Freud répond à cette question en réunissant les pulsions de vie (sexuelles et du moi), pour les opposer aux pulsions de mort. En 1921, dans Psychologie des masses et analyse du moi, il remanie ses théories sur le moi et le narcissisme : la naissance marque la fin du narcissisme primaire, dont le modèle semble être celui de la vie intra-utérine. En 1923, dans Le Moi et le Ça, il est encore forcé de redéfinir les deux théories. Le ça étant l'origine unique de tout l'appareil psychique, il devient maintenant le réservoir primaire de la libido. Celle-ci passe d'abord par d'autres objets érotiques avant d'investir le moi, qui se différencie tardivement du ça. « Le narcissisme du moi est donc un narcissisme secondaire, retiré aux objets ». En revanche, le narcissisme primaire est préalable à la constitution du moi et à tout investissement objectal, ce qui le fait coïncider avec l'auto-érotisme, sinon le précéder. Freud restera ambigu à cet égard, ses écrits des années 1930 donnant parfois l'impression de revenir à ses premières conceptions.

Le narcissisme après Freud

Ce concept, déjà polysémique dans l'œuvre freudienne, recevra de multiples interprétations de la part de ses continuateurs. Melanie Klein, par exemple, ne concevra pas l'existence du stade du narcissisme, mais plutôt d'états narcissiques, d'autant plus qu'elle affirmera l'existence initiale de relations d'objet. Bien au contraire, surtout dans le freudisme américain, le mythe de Narcisse remplacera celui d'Œdipe comme inspirateur de la théorie, et le narcissisme deviendra une clé pour comprendre les conduites, les attitudes, les types de personnalité ainsi que toute une série de pathologies dites « narcissiques ». En France, Jacques Lacan s'attardera sur le sujet pour montrer à quel point tout ce qui relève de l'identification au semblable s'inscrit dans un registre de fiction, fondé sur la méconnaissance des déterminismes symboliques de l'inconscient.

De nos jours, le narcissisme a cessé d'être seulement un terme savant pour passer dans le langage courant. Ainsi, le mot est-il souvent utilisé pour faire allusion à l'estime de soi, au culte de son corps, au soin de l'image personnelle et à toute une série de phénomènes concomitants qui caractérisent la civilisation contemporaine.

Auteur: Alejandro DAGFAL