Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition de : NATION, histoire

De
5 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis NATION, histoire En France, comme dans la plupart des pays, les manuels scolaires décrivent la nation comme le cadre naturel et principal du mouvement de l'Histoire. L'enseignement a été conçu ou refondu au moment où les États nationaux se sont construits sur un principe d'adéquation entre un territoire, un peuple et un e État souverain. C'est au xix siècle que le droit des nationalités devient en Europe une revendication politique prioritaire. Dans certains pays, comme la France ou la Grande-Bretagne, où un État souverain apparaît très tôt, l'idée nationale prend corps dès le Moyen Âge. En France, le terme nation désigne e jusqu'au xviii siècle des milieux spécialisés, comme les marchands ou les étudiants, regroupés par leur région d'origine. En 1694 déjà, Louis XIV parle de la nation pour désigner ses sujets. Mais il faut attendre la Révolution et la proclamation de la souveraineté populaire pour que le terme s'applique au peuple considéré comme corps politique. Quand Fichte, en 1807, s'adresse à la Nation allemande, il désigne en revanche un peuple uni par sa langue, son hérédité et son héritage spirituel, qui doit se rassembler face à l'envahisseur français pour exister comme volonté politique. Ces visions discordantes vont durer. Après la défaite française de 1870 contre la Prusse, Fustel de Coulanges, faisant écho à Ernest Renan (Qu'est-ce qu'une nation ?
Voir plus Voir moins
NATION, histoire

En France, comme dans la plupart des pays, les manuels scolaires décrivent la nation comme le cadre naturel et principal du mouvement de l'Histoire. L'enseignement a été conçu ou refondu au moment où les États nationaux se sont construits sur un principe d'adéquation entre un territoire, un peuple et un État souverain. C'est au xixe siècle que le droit des nationalités devient en Europe une revendication politique prioritaire. Dans certains pays, comme la France ou la Grande-Bretagne, où un État souverain apparaît très tôt, l'idée nationale prend corps dès le Moyen Âge. En France, le terme nation désigne jusqu'au xviiie siècle des milieux spécialisés, comme les marchands ou les étudiants, regroupés par leur région d'origine.

En 1694 déjà, Louis XIV parle de la nation pour désigner ses sujets. Mais il faut attendre la Révolution et la proclamation de la souveraineté populaire pour que le terme s'applique au peuple considéré comme corps politique. Quand Fichte, en 1807, s'adresse à la Nation allemande, il désigne en revanche un peuple uni par sa langue, son hérédité et son héritage spirituel, qui doit se rassembler face à l'envahisseur français pour exister comme volonté politique. Ces visions discordantes vont durer. Après la défaite française de 1870 contre la Prusse, Fustel de Coulanges, faisant écho à Ernest Renan (Qu'est-ce qu'une nation ?, 1882), définit la nation comme un vouloir vivre ensemble, une volonté politique et une communauté de destin, alors que l'historien allemand Theodor Mommsen y voit un héritage obligatoire.

Vouloir vivre ensemble ou héritage ?

Cette différence peut s'expliquer par l'histoire. En 1789, la France existe depuis longtemps comme territoire et comme État souverain. Chez les révolutionnaires, l'identité nationale se confond avec ce qu'ils ont conquis : la liberté et la citoyenneté. À la même époque, les Allemands se reconnaissent par leur langue et leur culture communes. L'appartenance à un même État et à un même territoire est en revanche encore à construire. C'est pourquoi ils fondent leur identité nationale sur un héritage culturel, non sur une volonté politique.

Cependant, toutes les nations justifient leur existence par un imaginaire généalogique qui reproduit le modèle de la filiation, seul fondement d'un lien social légitime et exclusif. Elles se sont toutes donné des origines plus ou moins légendaires en mobilisant les historiens. C'est sans doute en France que naît l'histoire nationale comme genre littéraire avec les Chroniques de France, commandées à partir du xiiie siècle par la royauté. Ces Chroniques rapportent les hauts faits royaux en identifiant le roi à son peuple. La vision de l'histoire de France rompt avec cette identification dans la seconde moitié du xvie siècle, quand les deux camps extrêmes, le parti protestant et le parti ligueur ultra-catholique, contestent la légitimité du souverain. Un courant de juristes comme Étienne Pasquier, François-Auguste de Thou, Lancelot de La Popelinière, Jean Bodin, se réclamant d'une « histoire parfaite », cherche à définir la France en dehors de ses rois. La France, selon eux, existe comme peuple avant de s'identifier à ses rois. Elle doit son identité à ses origines gauloises, à ses traditions : le droit coutumier, les patois et le folklore, qui ont gardé la trace de la culture gauloise. Ce courant s'efface au xviie siècle devant la glorification des Bourbons qui renouent avec le thème des origines franques de la royauté.

La Révolution fait table rase du passé pour contribuer à la régénération de la nation. Elle apporte néanmoins un élément décisif à la reconstitution du passé comme passé national : la souveraineté du peuple. La génération des historiens libéraux des années 1820, François Guizot, Augustin Thierry, Jules Michelet, nostalgiques d'une Révolution qu'ils n'ont pas vécue, donne son assise définitive à l'histoire nationale. De la vieille théorie aristocratique de Henri de Boulainvilliers sur le rôle fondateur de la conquête franque (Essais sur la noblesse de France, 1732), ils retiennent l'idée que la France a hérité de la violence de la conquête à la fois son unité politique et sa division sociale puisque les Gaulois conquis deviennent les paysans soumis à la domination des conquérants francs, ancêtres de la noblesse.

Un modèle d'histoire nationale universel

À la différence de bien des historiographies nationales d'Europe centrale et balkanique, enfermées dans des questions d'origine ou de partage ethnique, l'histoire nationale en France revendique une mission universelle. Elle ouvre la marche de l'humanité vers la liberté comme l'atteste la Révolution. Entre la marche de l'histoire de France et celle des autres nations, il n'y a pour les historiens français qu'un décalage de temps. Le caractère téléologique de la construction nationale n'est pas particulier au cas français. Chaque nation se croit investie d'une mission particulière qui la singularise et lui donne une responsabilité à l'égard de l'humanité tout entière.

Penser le fait national oblige les historiens français à rompre avec le mythe de l'universalité du modèle français pour expliquer les raisons de sa singularité. Car le processus national est toujours la construction d'une culture et d'une société particulières. Cette singularité est-elle purement subjective ? C'est l'hypothèse suivie par ceux qui identifient la nation au sentiment national. Certains historiens le voient naître après Bouvines (1214), quand le peuple allume des feux de joie sur le passage du roi Philippe Auguste victorieux. Pour d'autres, comme Eugen Weber (La Fin des terroirs, 1983), il n'apparaît que sous la IIIe République avec la scolarité et le service militaire obligatoires. Ce sentiment d'identité est-il essentiellement mémoriel ? Dans Les Lieux de mémoire (1984), Pierre Nora conçoit l'histoire nationale comme la reconstruction permanente d'une mémoire collective qui célèbre, en fonction des besoins politiques du moment, la communion des Français dans un passé qui les rassemble.

Plusieurs historiens appartenant au courant des Annales ont abordé récemment l'histoire de France et le fait national comme un problème. Les nations ne sont pas un don du ciel ou de la terre, mais elles ne sont pas pour autant un produit de l'imagination. Elles sont un produit de l'histoire. Elles résultent d'un processus de singularisation des populations commandé par les particularités de leur parcours historique. Pour comprendre ce qui est français dans l'histoire de France, Fernand Braudel insiste, dans L'Identité de la France (1986), sur les données et le remodelage de son espace. Pour Pierre Chaunu, dans La France (1982), l'ancienneté et l'importance de son peuplement ont favorisé l'implantation précoce d'une structure étatique stable. Dans leur Histoire de la France (1989), André Burguière et Jacques Revel insistent également sur la précocité de l'État qui a construit la nation en imposant sa marque, dans le même mouvement de longue durée, à la configuration particulière de la société, de la culture et de l'espace français. C'est au moment où le cadre national est mis en question par la construction d'une Europe politique et par la pression grandissante de la mondialisation qu'il devient un objet de réflexion pour les historiens et non plus un sujet d'incantation.

Auteur: André BURGUIÈRE
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin