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Définition de : NATUREL /ARTIFICIEL, chimie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis NATUREL /ARTIFICIEL, chimie Ce qui est naturel est, aux yeux de certains, paré de toutes les vertus, tandis que l'artificiel leur apparaît au mieux moins accompli, au pire dangereux et funeste. Retenons, un temps, cette opinion, pour mieux lui apporter les nuances nécessaires. La chimie provoquerait donc une production incontrôlée et dangereuse (pollution de l'environnement, explosions et autres catastrophes) de produits artificiels, d'ersatz se substituant aux substances naturelles, et pas forcément pour un mieux-être. Prenons l'exemple d'une tasse de café, qu'on sucre avant de le boire. On peut y mettre du sucre, justement, ou bien un édulcorant de synthèse. Cet exemple banal et familier est riche en leçons. À supposer qu'on ait mis dans la tasse le produit artificiel, ce geste exprime une défiance vis-à-vis du produit naturel, tout au moins vis-à-vis de son apport calorique. Mais, à y réfléchir, si le sucre nous apparaît naturel, c'est par la force de l'habitude. Au Moyen Âge, les hommes usaient du miel pour sucrer leurs boissons et aliments. Le sucre de canne est pour des Européens une denrée d'origine exotique, puisque la canne à sucre n'est pas une plante du Vieux Continent, faisant partie intégrante de l'écologie et du paysage.
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NATUREL /ARTIFICIEL, chimie

Ce qui est naturel est, aux yeux de certains, paré de toutes les vertus, tandis que l'artificiel leur apparaît au mieux moins accompli, au pire dangereux et funeste. Retenons, un temps, cette opinion, pour mieux lui apporter les nuances nécessaires.

La chimie provoquerait donc une production incontrôlée et dangereuse (pollution de l'environnement, explosions et autres catastrophes) de produits artificiels, d'ersatz se substituant aux substances naturelles, et pas forcément pour un mieux-être.

Prenons l'exemple d'une tasse de café, qu'on sucre avant de le boire. On peut y mettre du sucre, justement, ou bien un édulcorant de synthèse. Cet exemple banal et familier est riche en leçons. À supposer qu'on ait mis dans la tasse le produit artificiel, ce geste exprime une défiance vis-à-vis du produit naturel, tout au moins vis-à-vis de son apport calorique. Mais, à y réfléchir, si le sucre nous apparaît naturel, c'est par la force de l'habitude. Au Moyen Âge, les hommes usaient du miel pour sucrer leurs boissons et aliments. Le sucre de canne est pour des Européens une denrée d'origine exotique, puisque la canne à sucre n'est pas une plante du Vieux Continent, faisant partie intégrante de l'écologie et du paysage. Et l'on pourrait défendre la thèse suivant laquelle le sucre de betterave, son substitut depuis le Blocus continental, est moins naturel, compte tenu des plus nombreuses manipulations que comporte sa production.

Le sucre, bien que plus ou moins « naturel », n'est pas forcément bon pour la santé. Son cas n'est évidemment pas isolé ; et l'on compte au nombre des substances naturelles de redoutables toxines, telles que la botuline (dans des boîtes de conserve et nourritures frelatées), mortelle, et l'aflatoxine (dans les dattes ou les cacahuètes), cause majeure de cancers du foie. N'omettons pas de citer ces substances naturelles habituelles et banales, mais néanmoins pernicieuses, que sont l'alcool et la nicotine.

Mais n'existe-t-il pas toute une thérapeutique à base végétale ? N'est-il pas vrai que des extraits végétaux protègent notre organisme, et que l'on peut préserver une bonne santé ou se guérir par les plantes ? Si certains extraits végétaux peuvent être bénéfiques, d'autres peuvent être nocifs. Toute plante n'a-t-elle pas à se défendre de ses prédateurs, tels que chèvres, moutons et bovins ? Aussi, durant le processus de sélection naturelle, s'est-elle dotée d'efficaces armes chimiques, dont certaines sont redoutables : dicoumarine de la luzerne et du foin, alcaloïdes des feuilles de solanacées, ou encore narcotiques du bulbe de la jonquille ou du narcisse.

Mais qu'entend-on au juste par l'adjectif « naturel » ? Le sel de mer est-il naturel ? Avant de donner la réponse affirmative qui semble aller de soi, observons que ce sel contient assurément, et certes à l'état de traces, des éléments radioactifs artificiels, provenant des essais nucléaires dans l'atmosphère auxquels divers pays procédèrent durant les dernières décennies. Sans avoir à invoquer le nucléaire, civil ou militaire, il faut préciser que les paludiers produisent le sel dans les marais salants après avoir fait cristalliser séparément, dans d'autres bassins, d'autres sels impropres à la consommation, tels que le chlorure de potassium ou le sulfate de calcium. Le sel peut-il être réellement qualifié de naturel, après de telles manipulations ?

On s'aperçoit ainsi que le qualificatif « naturel » est approprié à une activité de cueillette. Or celle-ci, révolue depuis l'arrivée de l'agriculture en Europe il y a plusieurs millénaires, serait bien incapable de nourrir les populations actuelles. Ainsi, l'adjectif « naturel » n'a plus guère de réalité depuis la disparition des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique ou la perte du jardin d'Éden. L'homme, en son activité prométhéenne de domestication et de conquête de la nature, a mis de l'artificiel partout dans la nature – les organismes génétiquement modifiés ne sont pas d'aujourd'hui, ni même d'hier, ils remontent eux aussi au moins au Néolithique.

La démarcation entre le naturel et l'artificiel s'estompe encore lorsque la chimie vient assister la nature, pour en améliorer ou en augmenter les productions. Le taxol, précieux médicament anticancéreux, provient d'une espèce d'if qu'on trouve seulement dans les forêts du nord-ouest des États-Unis. Abattre ces arbres pour leur taxol aurait de désastreuses conséquences écologiques, et condamnerait à la disparition au moins une espèce de rapace. Les chimistes aidèrent les pharmacologues en synthétisant partiellement ce médicament. Leur matière première provient des aiguilles (qu'il suffit de récolter) de l'if Taxus baccata, un arbre qui abonde dans les régions tempérées de l'hémisphère Nord.

Le fétichisme du naturel atteint son paroxysme avec la vanilline, numéro un des ventes mondiales d'arômes, en raison surtout du succès des glaces à la vanille. La substance naturelle vient des vanilliers, que l'on cultive dans les îles de l'océan Indien (Madagascar, Réunion, Maurice). Mais l'industrie chimique fabrique aussi aisément cette même molécule. La législation américaine autorise les fabricants de certaines denrées alimentaires à fixer des prix supérieurs lorsque les ingrédients sont d'origine naturelle. Aussi, la vanilline des vanilliers se vend-elle 50 000 dollars le kilogramme, contre une quinzaine de dollars seulement pour la vanilline de synthèse. Un tel écart encourage la fraude, endémique. Sa répression doit faire appel à des techniques hautement sophistiquées permettant de détecter de minuscules différences de composition isotopique entre la molécule naturelle et sa jumelle artificielle.

Pour quelles raisons l'homme, cet animal dénaturé, éprouve-t-il une telle méfiance à l'égard de l'artificiel ? Elle est abondamment justifiée si l'on rappelle certains désastres environnementaux récents. L'utilisation du DDT comme insecticide fut bénéfique, par l'éradication de la malaria qu'elle a permise presque partout. Mais la contamination de l'océan qui s'ensuivit et l'atteinte à de nombreuses chaînes alimentaires portèrent un coup fatal à certaines espèces animales, d'oiseaux en particulier. De même, la raréfaction au-dessus des pôles de la couche protectrice d'ozone stratosphérique est due à l'émission de composés artificiels, les chlorofluorocarbures (CFC), à présent eux aussi bannis. Pour donner un dernier exemple des méfaits imputables à certains produits chimiques, la défoliation par l'agent Orange de forêts au Vietnam, durant la guerre qu'y menèrent les Américains, pèse encore aujourd'hui sur la santé publique dans certaines régions du pays.

Devant de telles bavures, on ne peut s'empêcher de penser à L'Apprenti sorcier. Est-ce à dire qu'il faille condamner en bloc l'industrie chimique, plaque tournante de toute l'activité manufacturière et principale pourvoyeuse de notre bien-être, à commencer par notre santé ? Si l'espérance de vie, dans les pays riches, continue d'augmenter d'environ un trimestre chaque année, c'est, entre autres, grâce à la prise de molécules artificielles, les médicaments d'origine chimique.

Nous vivons en une chimiosphère, telle est la réalité. Pourquoi se voiler la face devant cet état de fait, et vouloir trouver refuge dans une attitude passéiste ? Ira-t-on jusqu'à refuser les médicaments chimiques ? Se priver de savons, détergents et shampoings ? Rouler avec des véhicules munis de roues en bois jantées de fer ? Se déplacer en bateau à voile et s'éclairer par la lampe à huile ?

Peut-on, à l'inverse, accorder son entière confiance aux fabrications des chimistes ? Poser la question est y répondre. Les deux positions contraires ont en commun non seulement leur aspect outrancier, mais aussi une forme d'inconscience de la part du consommateur, qui refuse d'ouvrir les yeux. Le vrai danger c'est l'ignorance.

Auteur: Pierre LASZLO
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