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Article publié par Encyclopaedia Universalis NOBLESSE Sans remonter à l'Antiquité (Eupatrides athéniens, sénateurs romains), l'Europe a, du Moyen Âge à la fin des Temps modernes, établi une distinction entre noblesse et roture. La noblesse fonde son identité sur trois critères primitifs – statut, distinction, autorité – auxquels s'ajoutent, au cours du temps, des justifications destinées à consacrer son exemplarité et son exception. Sa perception relève de l'idéologie autant que de l'histoire et oscille entre mythe et réalité. De la chevalerie à la noblesse de service L'origine de la noblesse est opaque mais peut être attribuée à deux traditions : le métier des armes (noblesse d'épée) et l'héritage des dignités de l'Empire romain (noblesse de robe) (Karl Ferdinand Werner, Naissance de la noblesse, 1998). La société féodale et la formation des seigneuries encouragèrent le recrutement massif de fidèles regroupés autour du prince et du seigneur pour la défense, la conquête et le conseil en échange d'avantages divers, dons de terre et privilèges. Même lorsque la noblesse renouvelée aura perdu sinon les codes, du moins la substance de cette première chevalerie, elle demeurera le symbole de la vocation militaire qu'elle avait incarnée.
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NOBLESSE

Sans remonter à l'Antiquité (Eupatrides athéniens, sénateurs romains), l'Europe a, du Moyen Âge à la fin des Temps modernes, établi une distinction entre noblesse et roture. La noblesse fonde son identité sur trois critères primitifs – statut, distinction, autorité – auxquels s'ajoutent, au cours du temps, des justifications destinées à consacrer son exemplarité et son exception. Sa perception relève de l'idéologie autant que de l'histoire et oscille entre mythe et réalité.

De la chevalerie à la noblesse de service

L'origine de la noblesse est opaque mais peut être attribuée à deux traditions : le métier des armes (noblesse d'épée) et l'héritage des dignités de l'Empire romain (noblesse de robe) (Karl Ferdinand Werner, Naissance de la noblesse, 1998). La société féodale et la formation des seigneuries encouragèrent le recrutement massif de fidèles regroupés autour du prince et du seigneur pour la défense, la conquête et le conseil en échange d'avantages divers, dons de terre et privilèges. Même lorsque la noblesse renouvelée aura perdu sinon les codes, du moins la substance de cette première chevalerie, elle demeurera le symbole de la vocation militaire qu'elle avait incarnée. En effet, les rivalités entre seigneurs, puis les croisades et enfin la guerre de Cent Ans, jointes à l'extinction naturelle eurent raison de cette noblesse originelle, dont le reliquat fut marginalisé par les exigences des princes, soucieux d'écarter tout ce qui constituait un obstacle à la constitution des États modernes et à leur autorité. Désormais, le service du roi se confondit avec le statut du noble. C'est à la fidélité des nobles, qui avaient investi l'administration, les finances et la justice que le prince reconnut les siens. Les « réformations » de la noblesse sous Louis XIV eurent, en partie, pour objectif d'exclure de l'ordre ceux qui s'étaient montrés les moins zélés ou les plus hostiles pendant la Fronde (1648-1652). En Russie, Pierre le Grand (1672-1725) ne reconnut nobles que ses serviteurs et tous ceux qui entrèrent à son service furent anoblis et reçurent en récompense des domaines, parfois très étendus, avec leur population.

Ainsi se constitua une nouvelle noblesse dont la justification était le service de l'État. Moins prestigieuse que la chevalerie médiévale, cette noblesse d'État se trouvait confrontée à la concurrence, voire à l'hostilité d'une bourgeoisie que l'essor urbain avait enrichie. Elle dut donc trouver des justifications à ses privilèges au sein de l'Église, de l'armée, du gouvernement. Elle les chercha dans l'histoire, dans la biologie et dans la culture. Autant d'arguments que l'on pouvait aisément retourner contre elle et dont la bourgeoisie se saisit pour faire pièce à ses prétentions.

La « pureté du sang » était un préjugé ancien, qui avait trouvé dans l'Espagne de la Reconquista un sens très précis : la non-contamination du sang chrétien par les Maures. En Europe, et surtout en France, les noblesses s'en emparèrent pour élaborer une théorie que certains historiens n'hésitent pas aujourd'hui à qualifier de « raciste » (André Devyver, Le Sang épuré, 1974). Gilles André de La Roque affirma que la vertu se transmettait par la liqueur séminale (Traité de la noblesse, 1678). Cependant, la faiblesse des connaissances scientifiques en matière de reproduction, si elle permettait une telle affirmation, la privait en retour de toute apparence de fondement. La référence à la culture avait un caractère objectif que l'enrichissement et l'acculturation de la bourgeoisie rendaient moins opératoire à l'âge du classicisme et au siècle des Lumières que par le passé. L'éducation des élites, commune à tous les riches, enlevait à la noblesse sa spécificité en ce domaine (le père Claude François Ménestrier, Les Diverses Espèces de noblesse et les manières d'en dresser les preuves, 1685). Restait l'argument historique apporté par Henri de Boulainvilliers (Essais sur la noblesse de France, 1732), qui opposait les Francs conquérants et donc nobles aux populations gallo-romaines vaincues et donc esclaves. Mais il dénonçait lui-même la chimère de cet argument en constatant l'extinction des races franques et l'usurpation de la nouvelle noblesse.

Une « énarchie » d'Ancien Régime

Au-delà des considérations statistiques qui précisent le poids – ici modeste, là considérable – des noblesses, il importe surtout de définir la nature et l'influence d'un groupe qui, en France par exemple, ne dépasse pas 1 p. 100 de la population (contre 10 p. 100 en Pologne) et monopolise cependant la totalité des charges, fonctions et dignités. Quand se forment les États nationaux modernes, le souverain cherche à la fois à recruter les plus aptes au service de l'État et à s'assurer de leur fidélité en leur octroyant un statut privilégié par l'anoblissement et l'hérédité. Les distinctions traditionnelles, chez les historiens, entre noblesse de robe et noblesse d'épée, entre noblesses de cour et provinciale, entre riche et pauvre noblesse, ne sont certes pas dénuées de pertinence, mais n'expliquent pas le privilège fondamental de la noblesse : la mainmise sur l'État. En fait, la noblesse qui dirige le royaume, manipule à l'occasion le roi, rend sa justice, règle ses finances, dirige la diplomatie et la guerre, en un mot contrôle toute la politique, constitue une énarchie qui assimile toutes les compétences et investit tous les secteurs et lieux de pouvoir. Venus de la cour ou à peine sortis de la boutique, ses membres se confondent dans une élite qui tient en main les ministères, l'administration, le fisc, la justice et l'armée. Ils sont les copropriétaires de l'État, car la plupart ont acheté leurs charges et leurs fonctions. Les ministres de Louis XIV ou de Louis XV se recrutent majoritairement dans un vivier bourgeois dont la noblesse est une acquisition récente. Ce sont cependant les Colbert, Louvois, Dubois ou Fleury qui assurent l'autorité de la monarchie, les vieilles lignées étant souvent réduites au rôle de représentation.

La noblesse a donc connu, depuis les âges médiévaux, de profonds bouleversements qui l'ont transformée de classe héroïque et guerrière, en un « ordre », divers par ses origines, mais solidaire dans la confiscation des leviers de la puissance. Cette évolution est en corrélation avec la construction de la modernité. Tout d'abord, les souverains ont la volonté de consolider leur pouvoir en centralisant leurs États et en formant une administration contrôlée, bien tenue en main par l'octroi de privilèges et de faveurs. La noblesse est ainsi dépendante, fidèle et définitivement détournée de l'esprit de rébellion, voire de trahison, qui avait provoqué les révoltes de boyards réprimées par Pierre le Grand, ou celles des seigneurs français durant la Fronde, muselés ensuite par Louis XIV. La seconde raison de cette mutation, d'une tout autre nature, tient à l'intrusion massive de l'argent – valeur nouvelle mais qui progresse avec le développement du capitalisme – et à l'enrichissement d'une bourgeoisie qui, depuis Jacques Cœur au moins, a placé ses ambitions dans la réussite sociale et le prestige nobiliaire. La vénalité et l'hérédité des charges lui en fournirent les moyens. Les nouvelles voies d'accès au service de l'État, en Espagne, en France ou en Russie firent de la noblesse un groupe certes composite, mais doté d'un dynamisme qui lui assura des succès durables et une continuité, dans certains pays d'Europe, jusqu'au xxe siècle.

Auteur: Guy CHAUSSINAND-NOGARET
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