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Définition de : ORDRES ET CLASSES

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ORDRES ET CLASSES « Ordres » et « classes » constituent, théoriquement, deux catégories distinctes, voire antinomiques des sociétés. Mais, dans la réalité historique, la convergence entre les deux modes d'organisation réduit les écarts et tend à confondre les concepts. En principe, la société d'ordres correspond à une répartition tripartite fondée sur la fonction spécifique dévolue à chaque groupe d'individus : au clergé la prière, à la noblesse la défense et la guerre, au peuple ou tiers état le travail, qui assure la subsistance des deux premiers. Le concept de « classe », dont la définition est plus intrinsèquement économique, a été nettement formulé par Marx dans un environnement industrialisé, où chaque type de population occupe une place définie par son rôle dans le processus de la production : d'un côté les propriétaires des moyens de production, la bourgeoisie, de l'autre les fournisseurs de travail, le prolétariat. La classe suppose l'existence d'une conscience collective d'intérêts communs ainsi qu'une volonté de les défendre et des moyens appropriés. Alors que les ordres sont complémentaires dans une société organique et harmonieuse, les classes sont rivales et articulent une dialectique de lutte. Dans la réalité, cependant, les contrastes entre ordres et classes tendent à s'estomper au profit d'une discrimination radicale par la richesse.
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ORDRES ET CLASSES

« Ordres » et « classes » constituent, théoriquement, deux catégories distinctes, voire antinomiques des sociétés. Mais, dans la réalité historique, la convergence entre les deux modes d'organisation réduit les écarts et tend à confondre les concepts. En principe, la société d'ordres correspond à une répartition tripartite fondée sur la fonction spécifique dévolue à chaque groupe d'individus : au clergé la prière, à la noblesse la défense et la guerre, au peuple ou tiers état le travail, qui assure la subsistance des deux premiers. Le concept de « classe », dont la définition est plus intrinsèquement économique, a été nettement formulé par Marx dans un environnement industrialisé, où chaque type de population occupe une place définie par son rôle dans le processus de la production : d'un côté les propriétaires des moyens de production, la bourgeoisie, de l'autre les fournisseurs de travail, le prolétariat. La classe suppose l'existence d'une conscience collective d'intérêts communs ainsi qu'une volonté de les défendre et des moyens appropriés. Alors que les ordres sont complémentaires dans une société organique et harmonieuse, les classes sont rivales et articulent une dialectique de lutte.

Dans la réalité, cependant, les contrastes entre ordres et classes tendent à s'estomper au profit d'une discrimination radicale par la richesse. Ce critère se combine, selon les époques, avec d'autres facteurs d'importance variable, telles la naissance ou la fonction – dont le poids évolue au gré de l'idéologie dominante, là hérédité, ici mérite ou compétence, ou savoir. Cette confusion renvoie à un type d'organisation binaire susceptible de s'adapter à toutes les sociétés, ordinales ou individualistes. Au ive siècle avant J.-C., Aristote a formulé la ségrégation primordiale sans aucune ambiguïté : « Dans l'État, les deux classes les plus distinctes sont les pauvres et les riches. » Cette hiérarchie primaire est commune aux ordres et aux classes. Elle est cependant susceptible d'aménagements et de variations.

La société d'ordres investit beaucoup dans la filiation de prestige, la société de classes davantage dans la reconnaissance des aptitudes individuelles. Mais il s'agit plutôt d'un dosage différentiel que d'une véritable opposition de nature. Dans les sociétés d'ordres, l'Ancien Régime par exemple, l'appartenance à l'ordre nobiliaire relève de la fortune plus que de l'ancienneté du lignage. La noblesse s'achète et le mérite n'est pas absent des nombreux passages d'un ordre à un autre. Inversement, dans la société de classes, on peut observer longtemps la persistance de spécificités aristocratiques caractéristiques de la société d'ordres, comme le privilège accordé à la propriété foncière de représenter largement, voire exclusivement, l'élite dirigeante. Seuls les effets de la révolution industrielle parviennent à lui substituer, sans l'éliminer définitivement, la propriété des moyens de production et le capital. Le « privilège » lui-même, spécifique de la société d'ordres, n'est pas exclu de la société de classes, mais il change de nature : la capacité, surtout financière, prenant la place du statut juridique. Quant aux fonctions exercées, elles justifient, dans les deux cas, la revendication de pouvoir et l'appartenance élitaire.

Si les classes ont un sentiment aigu de leur idiosyncrasie et des solidarités qui alimentent leur militantisme, les ordres ont, eux aussi, conscience de leur singularité et se mobilisent pour la défense de leurs privilèges ou pour réclamer l'amélioration de leur condition. Noblesse et clergé, unis dans la préservation de leurs immunités, n'évitent cependant pas les conflits : entre haut patriciat et plèbe nobiliaire pour celle-ci, entre dignitaires ecclésiastiques et « prolétariat » congruiste pour celui-là ; et, au sein de ces ordres, la revendication d'égalité l'emporte souvent sur la soumission volontaire à la hiérarchie officielle. Dans le troisième ordre, le tiers état, jacqueries et révoltes urbaines sont là pour témoigner, en dépit de leur caractère spontané et anarchique, d'une ébauche de conscience de classe, qui reste toutefois sporadique. Classes et ordres ont donc tendance à fusionner dans une synthèse sociale qui amalgame les caractères traditionnels attachés aux États précapitalistes et les esquisses symboliques d'une modernité radicale. Dans les sociétés contemporaines les plus développées, une classe moyenne, aisée, dynamique, ambitieuse, constitue un tampon qui neutralise l'opposition entre riches, détenteurs des pouvoirs décisionnels, et pauvres exclus, dont l'avenir s'éclaire de tous les espoirs de promotion. La classe dirigeante traditionnelle perd aussi le monopole du pouvoir au profit des maîtres d'un savoir dont la complexité croissante n'est accessible qu'aux plus doués, au terme de laborieux efforts. Ainsi, après l'abolition des ordres (1789), et leur remplacement par une hiérarchie de classes fondée prioritairement sur la hiérarchie des capacités économiques, assiste-t-on, au terme d'une longue évolution, à une recomposition sociale. Le capital concède une place sans cesse croissante à des facultés longtemps considérées comme subalternes et qui, devenues essentielles au fonctionnement de l'État et à la capacité productive de la société, s'imposent aux élites, tandis qu'une frange misérable, exclue des connaissances et des technologies nouvelles, voit se fermer les voies de la promotion.

Auteur: Guy CHAUSSINAND-NOGARET