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Définition de : PAYSAGE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis PAYSAGE e Si, dès les premières décennies du xx siècle, des « écoles du paysage » (Landschaftkunde et Landscape Study) sont en place dans certaines géographies européennes, il n'en est rien, alors, au sein de la géographie française. Toujours pris dans son sens commun, tel qu'il apparaît dans les dictionnaires de langue (dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française depuis 1694, le paysage demeure « une étendue de pays que l'on voit d'un seul aspect »), le vocable ne constitue jamais une entrée spécifique des dictionnaires de géographie (absent en particulier du Dictionnaire de géographie d'Albert Demangeon publié en 1907) et l'usage du terme va de soi. e Dans l'école de géographie régionale instituée au début du xx siècle par Paul Vidal de La Blache, dont l'influence s'étendra sur un demi-siècle, le paysage est l'expression du « donné à voir » que propose la région. Cependant, dans ce contexte, loin de concevoir « son » paysage comme une globalité, la monographie régionale organise les partitions. L'on décrit d'abord le milieu physique : relief, climat, rivières, sols et végétation, puis le produit des activités humaines : le champ et le bocage, le village et la ville À partir des années 1950, l'accroissement des savoirs s'accompagne d'une fracture entre géographie physique et géographie humaine et d'une spécialisation des géographies.
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PAYSAGE

Si, dès les premières décennies du xxe siècle, des « écoles du paysage » (Landschaftkunde et Landscape Study) sont en place dans certaines géographies européennes, il n'en est rien, alors, au sein de la géographie française. Toujours pris dans son sens commun, tel qu'il apparaît dans les dictionnaires de langue (dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française depuis 1694, le paysage demeure « une étendue de pays que l'on voit d'un seul aspect »), le vocable ne constitue jamais une entrée spécifique des dictionnaires de géographie (absent en particulier du Dictionnaire de géographie d'Albert Demangeon publié en 1907) et l'usage du terme va de soi.

Dans l'école de géographie régionale instituée au début du xxe siècle par Paul Vidal de La Blache, dont l'influence s'étendra sur un demi-siècle, le paysage est l'expression du « donné à voir » que propose la région. Cependant, dans ce contexte, loin de concevoir « son » paysage comme une globalité, la monographie régionale organise les partitions. L'on décrit d'abord le milieu physique : relief, climat, rivières, sols et végétation, puis le produit des activités humaines : le champ et le bocage, le village et la ville

À partir des années 1950, l'accroissement des savoirs s'accompagne d'une fracture entre géographie physique et géographie humaine et d'une spécialisation des géographies. L'usage du « paysage » devient restrictif, accordé uniquement à la nature de l'objet considéré (le paysage est végétal ou rural ou urbain...) et renonce alors à la spécificité première du terme, assemblage d'objets hétéroclites que l'on associe par le regard.

De nouvelles approches interviennent : l'invisible impose sa logique dans les trames territoriales. Fondée sur l'analyse de l'« organisation de l'espace », la New Geography anglo-saxonne, statistique et modélisante, qui fait irruption dans la géographie française dans la première moitié des années 1960, semble sonner le glas de l'analyse du paysage : le fleuve et la montagne ne sont plus que des obstacles que l'on contourne.

Mais, dès la fin de la décennie, le paysage se redécouvre. Ce processus s'inscrit dans le vaste courant écologique qui interroge sur l'avenir de la planète. Il ne s'agit pas d'un retour à l'usage d'un terme commode lorsqu'il s'agit de parler de la partie visible de l'écorce terrestre, mais d'un nouveau statut proposé à la notion : le paysage, produit conjoint des actions de la nature et de la société, lieu où s'expriment les interactions, est étudié pour lui-même et en lui-même.

Du paysage matériel au paysage perçu

En 1968, sur le modèle des sciences allemande ou soviétique du paysage, est proposée une véritable « géographie du paysage » (Claude et Georges Bertrand, Une géographie traversière, l'environnement à travers territoires et temporalités, 2002). Ce paysage n'est pas « la simple addition d'éléments géographiques disparates ». Il n'est pas seulement naturel, mais total, intégrant toutes les séquelles de l'action anthropique. Le modèle d'analyse qui s'impose est celui du système : le paysage associe le « potentiel écologique » qui rassemble l'inerte (la roche, le sol, l'eau), l'« exploitation biologique » (populations végétales et animales) et l'« utilisation anthropique » (champs et vergers, villages et autoroutes, etc.).

À l'échelle du cadastre, la plus petite unité paysagère est un objet correspondant à l'extension spatiale d'un milieu naturel plus ou moins modifié par les pratiques humaines (une garrigue sur sol calcaire ou un champ de blé sur des limons). Aux échelles moyennes, ces unités s'associent et forment des motifs (marqueteries, auréoles, lanières) dont les logiques sont naturelles ou sociales (répartition des milieux le long d'un versant en fonction de la dynamique de l'eau). Ces trames organisent des unités paysagères plus vastes dont l'extension recoupe celle des régions naturelles et des territoires socio-économiques.

Les matériaux physiques, biotiques ou anthropiques retenus à chacun de ces échelons sont étudiés classiquement à la manière du géomorphologue, du botaniste ou du géographe ruraliste, selon leur origine. Ils peuvent être aussi objet d'une analyse intégrée : chaque élément, quelle que soit sa nature, est une composante naturelle du paysage dont on peut évaluer le volume, mesurer la masse et la densité (Jean-François Richard, Le Paysage, un nouveau langage pour l'étude des milieux tropicaux, 1989).

Simultanément, une autre pratique se propose (Gabriel Rougerie et Nicolas Beroutchachvili, Géosystèmes et paysages, bilans et méthodes, 1991). Le paysage est certes collection d'objets de toute nature, mais tout objet n'est pas visible. Le territoire n'est donné comme paysage qu'à partir d'un point haut d'où il se découvre. Étudier un paysage, c'est donc aussi étudier la façon dont il se présente à la vue, et l'analyse est analogue à celle d'une photographie : relations entre les différents plans, mesures des perspectives, des angles de vue, de la profondeur de champ.

Cette nouvelle approche insiste sur la face visible du paysage et l'intègre dans un projet systémique. Le modèle associe le « système producteur » du paysage, collection des éléments (abiotique, biotique et construit) présents sur le territoire, le « système visible » dans lequel certains des éléments initiaux se présentent sous forme d'objets puis sont transformés en images, et le « système utilisateur », où chacune des images, par le biais d'un filtre perceptif propre à l'observateur, acquiert une dimension subjective selon un mode émotionnel, culturel, économique ou politique. Le paysage est alors signe qui renseigne sur qui il est autant que sur qui en parle.

Représentations et gestion du paysage

Le paysage, qui « s'inscrit dans l'espace réel » mais « n'est saisi et qualifié en tant que tel qu'à partir d'un mécanisme social d'identification et d'utilisation », apparaît essentiellement comme un « processus de transformation, donc un phénomène inscrit dans l'histoire » (C. et G. Bertrand, 2002). Il est simultanément le produit des événements du passé et des équilibres sociaux actuels.

En ce sens, le paysage se charge de valeurs, valeur patrimoniale et conservatrice lorsque la société y recherche avec nostalgie les traces de ce qu'elle fut, valeur économique lorsqu'on le décrète bien marchand offert au tourisme ou étiquette labellisant des produits agricoles, valeur d'intégration sur le modèle « un pays-une société-un paysage ».

L'irruption du paysage dans la vie publique, matérialisée par le volet paysager du permis de construire (permettant d'apprécier l'intégration du bâtiment au paysage), le « 1 p. 100 paysager » des grandes infrastructures (part du financement consacrée à l'aménagement du paysage ou à la préservation du patrimoine paysager) ou l'entrée en vigueur en 2004 de la Convention européenne du paysage consolide la place de ce dernier au sein de la géographie et impose un renouvellement de ses problématiques.

Parmi les thèmes de recherche suscités par la demande sociale sont ainsi retenus l'analyse des temporalités (temps de production des paysages : temps naturels, temps sociaux, temps politiques), la fonction des normes et valeurs dans la production des paysages, les relations entre environnement et paysage (impacts des mesures agri-environnementales, développement et gestion durables), la préservation des diversités paysagères, la place du paysage dans la ville, la prise en compte de l'environnement et du paysage dans les politiques d'aménagement du territoire.

Auteur: Jean-Charles FILLERON
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