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Définition de : PERCEPTION

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Article publié par Encyclopaedia Universalis PERCEPTION « De la mer à la perception, / de la perception au concept, / du concept à l'idée / – la belle tâche ! – / de l'idée à la mer. / Et puis tout recommence ! » Sous l'évidente boutade de ce petit poème d'Antonio Machado (Champs de Castille, 1912), le philosophe est en droit de reconnaître quelques leçons fortes auxquelles demeurer fidèle. Premièrement, que la perception constitue notre expérience native, liée à la dimension sensible des choses comme à l'horizon de monde à l'intérieur duquel elles peuvent nous apparaître. Deuxièmement, que seules les limites ou lacunes de cette expérience première nous obligent à recourir à d'autres sources de la connaissance (images, concepts, idées – à charge de mettre alors en place toute l'architecture de nos facultés). Troisièmement, que c'est bien dans le fait d'interpréter ce qui nous est donné dans la perception que se joue l'accès à la vérité, et que la pensée s'assure de décrire l'être des choses au lieu de simplement les rêver.
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PERCEPTION

« De la mer à la perception, / de la perception au concept, / du concept à l'idée / – la belle tâche ! – / de l'idée à la mer. / Et puis tout recommence ! » Sous l'évidente boutade de ce petit poème d'Antonio Machado (Champs de Castille, 1912), le philosophe est en droit de reconnaître quelques leçons fortes auxquelles demeurer fidèle. Premièrement, que la perception constitue notre expérience native, liée à la dimension sensible des choses comme à l'horizon de monde à l'intérieur duquel elles peuvent nous apparaître. Deuxièmement, que seules les limites ou lacunes de cette expérience première nous obligent à recourir à d'autres sources de la connaissance (images, concepts, idées – à charge de mettre alors en place toute l'architecture de nos facultés). Troisièmement, que c'est bien dans le fait d'interpréter ce qui nous est donné dans la perception que se joue l'accès à la vérité, et que la pensée s'assure de décrire l'être des choses au lieu de simplement les rêver.

Confrontation avec le monde sensible

Mais cette interprétation n'aura rien d'univoque à travers l'histoire et, selon les œuvres, l'accent portera donc tantôt sur la méfiance envers la perception sensible (dans la droite ligne du discrédit jeté sur le sensible, ouvert par les dialogues platoniciens, même si l'œuvre de Platon ne peut se réduire à un jugement aussi brutal), et tantôt sur l'aspect privilégié de cet accès à l'être (ce dont témoigne cette déclaration presque liminaire d'Henri Bergson dans sa conférence sur « La perception du changement » : « Concevoir est un pis-aller quand il n'est pas donné de percevoir, et le raisonnement est fait pour combler les vides de la perception ou pour en étendre la portée », La Pensée et le mouvant, 1934).

Pour reconnaître la spécificité de la perception, il convient de l'inscrire dans le mouvement d'une pensée qui se détache de la simple immédiateté sensible. C'est bien ce mouvement qui est à l'œuvre dans le passage du premier au second chapitre de la Phénoménologie de l'esprit (1807) de Hegel, celui qui mène de la « certitude sensible » à « la perception », c'est-à-dire de la vérité la plus pauvre (réduite au « ceci » immédiat), à cette première position d'un universel (le concept de la chose). Il y a bien ici dépassement de la sensibilité et acheminement vers l'entendement. Mais on trouve chez Bergson un autre mouvement de pensée, celui d'un retour vers la perception et d'un approfondissement pour obtenir qu'elle se dilate et s'étende. Un tel déploiement de nos facultés perceptives se lit couramment dans le travail des artistes (poètes, peintres). À moins que certains auteurs, prenant acte des failles du visible, n'engagent la pensée dans une tout autre direction, attentifs plutôt à la différence de régime entre le domaine de la vue (et de la perception) et celui de la parole (ou de l'énoncé) – ainsi Maurice Blanchot (« Parler, ce n'est pas voir », in L'Entretien infini, 1969), ou Michel Foucault (ou le livre que lui consacre Gilles Deleuze).

À la fin de son « Cours sur la perception », Jules Lagneau note ceci : « L'ordre de l'intelligence repose sur l'ordre de la sensibilité. » Mais c'est aussi le sens de toute la démarche du cours que de montrer comment la perception, qui n'est ni réductible à la sensation ni identifiable à l'intelligence, permet de les relier. Par la simple sensation, nous ne faisons jamais que saisir un état de nous-mêmes. Mais ce moment ne suffit pas pour dire que quelque chose se présente à notre esprit, ou que notre perception porte effectivement sur quelque chose qui existe hors de nous. Au simple moment de la sensation, il manque cette action par laquelle l'esprit se représente dans l'espace ce qu'il vient de sentir, ou celle par laquelle il compare cette apparence immédiate avec des perceptions passées. En cela, Lagneau est bien autorisé à dire que la perception est déjà interprétation de l'intuition primitive, mais à condition d'ajouter aussitôt que cette première connaissance ne s'élève pas au-delà de l'apparence. En quoi la perception n'est pas encore la conception ou le jugement, par lequel l'esprit saisit l'être dans l'apparence et se représente maintenant l'objet indépendamment de notre sensibilité.

La Critique de la raison pure (1781) d'Emmanuel Kant engage une réflexion endurante sur ce que signifie pour nous percevoir. Ce travail passe par une définition de la perception comme « phénomène associé à une conscience » (ou, ce qui revient au même, une « conscience accompagnée de sensation »), et un programme : montrer comment ce qui est donné à l'intuition dans le divers sensible peut devenir objet de pensée et de savoir possible. Et il ne faudra pas moins que tout ce livre pour décrire ce pouvoir de lier et de juger ce qui nous est d'abord donné dans l'intuition – or ce pouvoir s'exerce déjà dans la perception et ses anticipations. Quant à l'énoncé de ces anticipations – « Dans tous les phénomènes, la sensation et le réel qui lui correspond dans l'objet ont une grandeur intensive, c'est-à-dire un degré » –, il pourrait bien à lui seul indiquer l'enjeu ontologique de toute cette recherche : comment le phénomène peut être un nom de l'être.

La perception fondatrice

Mais tout cela, peut-être avons-nous appris à le lire à partir de la phénoménologie. C'est bien vers elle en effet que semblent converger tous ces éléments épars d'analyse, et au premier chef l'œuvre d'Edmund Husserl, non parce qu'elle serait la première à décrire l'expérience de la perception, mais parce que cette description devient pour elle une tâche primordiale. À ce titre, il n'est pas indifférent que la perception ait pu être interprétée comme le « terrain de la phénoménologie » (Gérard Granel, Le Sens du temps et la perception chez Husserl, 1968), au moins chez son fondateur. Une fois admis que l'idée de phénoménologie se constitue avant tout comme méthode, ouverte de droit à tous les phénomènes et tous les vécus de conscience, force est bien de se demander sur quelles analyses concrètes une telle méthode s'est d'abord éprouvée. De droit, le principe husserlien de l'intentionnalité (« toute conscience est conscience de quelque chose ») s'applique aussi bien à la perception qu'à l'imagination ou la signification, et le phénoménologue pourrait fort bien insister sur le caractère irréductible de ces trois modalités du vécu. Mais ce serait là sauter par-dessus des pans entiers du texte husserlien, où la perception se voit investie d'un évident privilège non seulement dans le traitement des exemples, mais aussi dans la tâche de fonder les autres couches de notre expérience. En soulignant que ce qui est présent dans la perception l'est pleinement, « en chair et en os », Husserl invite en quelque façon à voir dans le phénomène de la perception le modèle de l'accès aux choses, même s'il lui faut ajouter qu'aucune perception ne livre immédiatement la totalité de son objet. Ce qui est ainsi donné ne l'est jamais qu'à travers une succession d'esquisses, une infinité même, comme une idée placée à l'infini. Ainsi toute notre expérience s'enracine dans la foi perceptive et l'évidence du monde, et nous n'avons jamais cessé de percevoir. Ce paradoxe est au cœur de tout le travail de Maurice Merleau-Ponty. Il faut avoir ouvert sa thèse de 1945 (Phénoménologie de la perception) pour vérifier comment toute la philosophie peut se décliner au fil d'une description et interprétation de la perception. Le « primat de la perception » est assumé, et ses conséquences déployées dans tout le champ des phénomènes. Peut-être, au moment de son dernier livre, inachevé (Le Visible et l'invisible, 1964), Merleau-Ponty était-il sur le point de renouveler son propre langage et le rapport de l'expression à la perception. Mais aucun renouvellement de la pensée ne peut non plus faire l'économie de la manière dont elle a commencé.

Auteur: Jérôme de GRAMONT