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ANTIPSYCHIATRIE

C'est en 1967 qu'est apparu le mot antipsychiatrie dans le titre d'un livre publié à Londres par le psychiatre d'origine sud-africaine David Cooper (1931-1986), Psychiatry and Antipsychiatry (trad. franç. 1970). Ce mot se rapporte à l'expérience décrite dans cet ouvrage, menée entre 1961 et 1965 dans le pavillon 21 du Shenley Hospital de Londres, d'une vie communautaire abolissant toute hiérarchie entre médecins, infirmiers, malades, aux antipodes de l'organisation traditionnelle des hôpitaux psychiatriques ; cette expérience sera poursuivie, en collaboration avec Ronald D. Laing (1927-1989), en dehors de l'hôpital dans un home de la Philadelphia Association par lequel passeront près de cent vingt pensionnaires.

L'école anglaise

Laing, après une initiation malheureuse à la psychiatrie au cours du service militaire, effectué comme médecin, avait été très impressionné par la lecture des œuvres du psychiatre français Eugène Minkowski (1885-1972), introducteur en France de la psychopathologie phénoménologique dans les années 1930. Il avait publié en 1960 Divided Self (Le Moi divisé, trad. franç., 1970), un essai proposant une vision phénoménico-existentielle de la schizophrénie tenue pour une expérience vécue de profonde insécurité ontologique. Laing et Cooper ont enfin publié ensemble en 1964 Raison et violence : étude d'une décennie, 1950-1960 (trad. franç., 1971), consacré à la philosophie de Jean-Paul Sartre. Pour l'antipsychiatrie anglaise, l'expérience schizophrénique est comparable à un voyage, une sorte de descente aux enfers. La notion classique de metanoïa réapparaît ainsi avec ce voyage où le rôle de l'antipsychiatre doit se borner à accompagner celui qu'on ne saurait dire malade, comme le fit Virgile avec Dante, pour lui permettre de revenir sur terre.

Mary Barnes Two Accounts for a Journey through Madness (1971), récit à deux voix par Mary Barnes et Joseph Berke, son accompagnateur dans son voyage à travers la folie, est devenu un classique de la littérature antipsychiatrique. L'école anglaise fait jouer un grand rôle au manque de communication au sein du groupe familial dans le déclenchement de telles expériences chez un de ses membres. Cette hypothèse pathogénique a été explorée par Gregory Bateson (1901-1980), anthropologue à l'hôpital de la Veterans Administration à Palo Alto, en Californie. Bateson a ainsi décrit une forme paradoxale de communication, celle de la double contrainte ou double bind, injonction à laquelle il est impossible d'obéir, comme mécanisme spécifique de la schizophrénie. Bien que des travaux ultérieurs aient montré que ce type de communication n'est pas propre à des familles « schizophrénicogènes », l'école de Palo Alto a mis au point des techniques de thérapie familiale inspirées de ces études. Il n'est pas sûr que, lorsque l'antipsychiatrie anglaise s'est popularisée à travers le monde, la complexité anthropo-philosophique de ses positions ait été perçue. En France, les ouvrages de Laing et de Cooper, traduits après 1970, ont été situés dans la mouvance de la contestation politique de Mai-68, qui a vu apparaître des « anti » dans tous les domaines de la culture. Le film Family Life, réalisé en 1971 par Ken Loach, a contribué à donner l'image de l'antipsychiatrie comme manifestation d'une génération contestataire.

Les antipsychiatries dans le monde

On a pu à l'inverse, par une lecture a posteriori, voir dans des ouvrages publiés au début des années 1960 comme Asylums (1961) du sociologue canadien Erving Goffman ou Histoire de la folie à l'âge classique de Michel Foucault, publié la même année, les prémices de la contestation antipsychiatrique d'après 1968.

À partir de 1970, le mot antipsychiatrie prend un sens très large, désignant selon les pays et la psychiatrie qui s'y pratiquait des prises de position reposant sur des fondements idéologiques très divers.

En France, la création en 1969 par la psychanalyste Maud Mannoni (1923-1998), organisatrice en 1967 d'un colloque sur les psychoses auquel avaient participé Laing et Cooper, de l'école expérimentale de Bonneuil-sur-Marne, pour adolescents en détresse, est la seule réalisation se situant directement dans la ligne de l'antipsychiatrie anglaise. Celle-ci a surtout suscité, comme il est courant en France, un débat d'idées avec la production d'une littérature abondante d'ouvrages antipsychiatriques ou anti-antipsychiatriques. Dans la pratique, le « désaliénisme » de l'immédiat après-guerre et le mouvement de psychothérapie institutionnelle, puis le développement à partir de 1960 de structures de soins extrahospitalières avaient déjà conduit à la création de lieux de vie sans doute moins déhiérarchisés que les homes londoniens, mais plus pérennes. Certaines des positions contestataires ont paru autant antipsychanalytiques que strictement antipsychiatriques, faisant qu'un analyste comme Bela Brunberger (1904-2005) a pu assimiler « l'univers contestataire » à une révolte narcissique contre l'autorité comparable au fascisme. Le groupe des occupants de la Sorbonne, partis en Mai-68 libérer les fous de Sainte-Anne, s'est borné à envahir le bureau du titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales et de l'encéphale, représentant de la psychiatrie académique. Une conséquence inattendue de la réforme universitaire qui suivit les événements de Mai-68 fut la séparation de la neurologie et de la psychiatrie jusque-là réunies en une seule spécialité.

L'exemple à suivre était plutôt cherché du côté de l'Italie avec la transformation effectuée à partir de 1963 de l'asile de Gorizia, à Trieste, dirigé par Franco Basaglia (1926-1980). Une traduction du rapport sur cette transformation est parue en 1966 sous le titre L'Institution en négation. Basaglia a toujours refusé l'appellation d'antipsychiatrie pour le mouvement qu'il conduisait, lui préférant celle de psychiatrie démocratique pour souligner avant tout son caractère politique. Le Parlement italien vota une loi, la loi 180, visant à obtenir à terme la disparition des hôpitaux psychiatriques par l'interdiction de l'admission de nouveaux malades, politique dont le bilan un quart de siècle plus tard a donné lieu à des évaluations très contrastées selon les régions concernées et les opinions des évaluateurs.

La contestation antipsychiatrique a pris ailleurs que dans les pays européens des formes différentes. Elle fut radicale au Japon où les médecins du prestigieux service de neuropsychiatrie de l'université de Tōkyō, après avoir voté en novembre 1968 une motion de censure contre le professeur titulaire, occupèrent en septembre 1969 une partie du service. K. Moriyama, leader de cette révolte, a publié en 1975 un ouvrage, non traduit, dont le titre signifie : Logique de désintégration de la psychiatrie moderne. Lieu géométrique de la folie. Au Japon, on entend par psychiatrie moderne, par opposition à celle dite traditionnelle, la psychiatrie importée à la fin du xixe siècle d'Europe où elle avait cessé d'être moderne. L'évacuation par les forces de l'ordre du pavillon occupé se termina par un incendie qui le détruisit.

Aux États-Unis, à partir de la fin des années 1950, Thomas Szasz, psychanalyste et professeur de psychiatrie à New York, a dans plusieurs ouvrages dénoncé les mythes – au sens de ce qui n'existe pas – de la maladie mentale et de la psychothérapie, ainsi que la collusion de la psychanalyse instituée avec le pouvoir pour mettre en place une politique de santé mentale.

C'est surtout à travers une littérature grise faite de manifestes, de tracts, de polycopiés..., qui en raison de son abondance a été peu étudiée, que se sont exprimés les antipsychiatres.

L'utilisation de la psychiatrie à des fins de répression politique

Les discussions autour des antipsychiatries coïncidaient avec l'arrivée en Occident d'informations et de documents – des samizdats – sur l'utilisation de la psychiatrie à des fins de répression politique en U.R.S.S., avec le recours au diagnostic de « schizophrénie torpide » lors d'expertises visant à interner des dissidents dans des hôpitaux psychiatriques spéciaux. Les sociétés de psychiatrie des pays de langue anglaise furent assez actives pour demander à l'Association mondiale de psychiatrie de condamner ces pratiques. Lors du VIIe congrès mondial de 1977, organisé à Honolulu, fut adoptée la Déclaration d'Hawaï interdisant aux psychiatres de s'y associer. L'association soviétique se retira alors de l'Association mondiale qui verra, quelques années plus tard, après l'éclatement de l'U.R.S.S., autant de sociétés que de nouvelles républiques indépendantes solliciter leur admission.

Quelques antipsychiatres radicaux jugeaient que si des individus étaient internés en Occident pour une maladie comme la schizophrénie qui, selon eux, n'existait pas, il n'y avait pas de raison pour qu'il n'en fût pas de même en U.R.S.S.

Il est difficile, avec encore peu de recul dans le temps, de déterminer si l'antipsychiatrie a ou non modifié le cours de l'histoire de la psychiatrie. Pour certains, elle n'aura été qu'un feu de paille dont il ne resterait aucune trace dans la psychiatrie du début du xxie siècle ; pour d'autres, elle aurait même pu, par l'outrance de certaines positions, provoquer une orientation du traitement des maladies mentales vers le « tout biologique ». Mais on peut aussi penser qu'elle a revivifié l'ensemble de cette discipline médicale dont l'objet est, comme l'a écrit le psychiatre et philosophe Karl Jaspers (1883-1969), l'homme.

Auteur: JEAN GARRABE
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