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Définition et synonyme de : APOLITISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis APOLITISME L'apolitisme n'est qu'exceptionnellement une doctrine en bonne et due forme. Il peut consister en un refus volontaire et motivé de se placer sur le terrain politique. Il peut être une posture que l'on adopte pour promouvoir en fait une e option politique particulière. Au début du xx siècle, il fut une conception particulière de l'action syndicale, en vue d'une certaine forme... d'action politique ! De nos jours, il est essentiellement une attitude de désintérêt à l'égard de la vie politique, dont la tendance à l'affaiblissement des conflits idéologiques semble être la principale responsable. Une posture volontaire, parfois stratégique Seuls les épicuriens, dans l'Antiquité, ont théorisé et assumé le désengagement par rapport à la vie de la cité en tant que position doctrinale. Recherchant le plaisir dans l'absence de souffrance pour le corps et dans l'absence de trouble pour l'âme, ils considéraient que le sage était celui qui savait éviter de s'exposer à des troubles inutiles. Aussi, contrairement aux stoïciens, qui valorisaient l'engagement politique, ils prônaient, quant à eux, le retrait de la vie publique afin de se mettre à l'abri de ses désagréments. L'apolitisme est souvent une limitation qu'un acteur social s'impose à lui- même pour éviter que les tendances à la division et au conflit, inhérentes à la politique, ne viennent perturber ses activités.
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APOLITISME

L'apolitisme n'est qu'exceptionnellement une doctrine en bonne et due forme. Il peut consister en un refus volontaire et motivé de se placer sur le terrain politique. Il peut être une posture que l'on adopte pour promouvoir en fait une option politique particulière. Au début du xxe siècle, il fut une conception particulière de l'action syndicale, en vue d'une certaine forme... d'action politique ! De nos jours, il est essentiellement une attitude de désintérêt à l'égard de la vie politique, dont la tendance à l'affaiblissement des conflits idéologiques semble être la principale responsable.

Une posture volontaire, parfois stratégique

Seuls les épicuriens, dans l'Antiquité, ont théorisé et assumé le désengagement par rapport à la vie de la cité en tant que position doctrinale. Recherchant le plaisir dans l'absence de souffrance pour le corps et dans l'absence de trouble pour l'âme, ils considéraient que le sage était celui qui savait éviter de s'exposer à des troubles inutiles. Aussi, contrairement aux stoïciens, qui valorisaient l'engagement politique, ils prônaient, quant à eux, le retrait de la vie publique afin de se mettre à l'abri de ses désagréments.

L'apolitisme est souvent une limitation qu'un acteur social s'impose à lui-même pour éviter que les tendances à la division et au conflit, inhérentes à la politique, ne viennent perturber ses activités. De nombreuses associations, culturelles ou sportives par exemple, s'interdisent ainsi toute prise de position politique. De même, un bon commerçant sait qu'il ne doit pas prendre publiquement parti en politique. Dans nombre de petites communes, lors des élections municipales, apparaissent des listes « apolitiques » qui visent à éviter les tensions à l'intérieur d'une petite communauté. Néanmoins, cette situation n'empêche pas le maire, finalement élu, d'exprimer par la suite des sympathies politiques.

Dans les faits, la frontière n'est pas toujours claire entre la volonté réelle d'éviter les interférences avec la politique et une posture « apolitique » suscitée par des fins stratégiques. Dans certains cas, l'apolitisme affiché d'une organisation à buts sociaux, intellectuels ou autres, recouvre néanmoins une orientation idéologique, avouée ou non, et a simplement pour signification le refus d'inféoder l'organisation aux objectifs stratégiques ou tactiques d'un parti politique particulier. Dans d'autres cas, il n'est qu'une tentative peu crédible de masquer la réalité d'un lien organique avec un parti politique.

En France, la notion d'apolitisme a souvent été associée à la charte d'Amiens, adoptée lors du congrès de la C.G.T., en 1906, bien que le mot ne figure pas dans le texte de la charte. À une époque où le Parti communiste n'existe pas encore, la charte d'Amiens donne comme objectif au syndicalisme une lutte, « en dehors de toute école politique », visant l'émancipation intégrale du prolétariat au moyen de l'action révolutionnaire et tout particulièrement de la grève générale. Il ne s'agit donc nullement, en l'occurrence, d'une attitude de prudence ou de réserve à l'égard de la chose publique, mais au contraire d'une volonté autonome de transformation de la société, sans « se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ».

La tendance à la dépolitisation

De nos jours, on observe, dans l'ensemble de l'Europe occidentale, une tendance à la désaffection des citoyens à l'égard de la vie politique. Après une phase de hausse de la participation, liée au développement économique et culturel qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, la tendance est à la baisse dans tous les pays depuis les années 1980, le niveau atteint se révélant souvent inférieur à celui de la période de l'immédiat après-guerre. Le nombre des adhérents aux partis ou aux syndicats est en baisse et les citoyens sont de moins en moins nombreux à se définir politiquement par identification à un parti. Enfin, les grandes associations d'obédience politique ou religieuse, notamment les associations de jeunesse, ont vu fondre leurs effectifs. En ce sens, on peut dire qu'un certain processus de dépolitisation est en cours.

Contrairement à certaines interprétations courantes, cette évolution ne semble pas devoir s'expliquer par la montée d'un individualisme qui signifierait que les membres des sociétés européennes ne se préoccupent plus que de leurs seuls intérêts personnels. Les citoyens des pays européens ne semblent pas être dans une phase de désintérêt pour la chose publique. Leur intérêt pour les problèmes économiques, sociaux, religieux, culturels, écologiques, etc., semble au contraire être en hausse, comme en témoignent leur niveau élevé d'écoute des informations à la radio et à la télévision ainsi que leur pratique de la lecture des journaux. Si les anciennes formes de militantisme sont en baisse, l'engagement dans les associations à but humanitaire, social, culturel, sportif ou autres est en augmentation. De même, si la participation à la vie politique par la procédure de l'élection est en baisse, de nouvelles formes d'engagement, telles que la participation à des manifestations ou la signature de pétitions, sont en hausse.

La concomitance de ces deux tendances contradictoires incline à rechercher une autre explication à ce changement. Plus que l'individualisme, trop souvent invoqué, c'est l'affaiblissement des antagonismes idéologiques qui a eu pour conséquence inattendue un déclin de la propension à l'engagement politique. L'époque des grands conflits manichéens opposant des idéologies et des projets de société irréconciliables paraît révolue. La tendance à l'homogénéisation sociale, culturelle et idéologique des sociétés occidentales développées a favorisé le tropisme centriste des électeurs et des hommes politiques, et poussé à la convergence des programmes politiques des grands partis. Les grandes idéologies proposant une interprétation globale du monde ne font plus guère recette. Les nouveaux militants associatifs se mobilisent pour des objectifs précis et concrets et non plus pour promouvoir des idéologies globalisantes. Si certains électeurs considèrent toujours le clivage gauche-droite comme une référence idéologique, d'autres, dont le nombre est en augmentation, ne perçoivent aujourd'hui plus guère de différences entre les grands partis de gauche et de droite. La similitude croissante des programmes politiques a pour conséquence de rendre le choix électoral à la fois moins important et plus difficile pour l'électeur. Moins important en raison de la proximité escomptée des politiques qui seront effectivement appliquées quel que soit le vainqueur, et plus difficile en raison de la similitude des programmes qui brouille les différences.

Les démocraties occidentales sont en train de passer de l'âge de l'affrontement idéologique à celui du consensus. L'affrontement provoquait un clivage idéologique horizontal entre camps rivaux, clivage qui était porteur de passions et favorisait l'engagement politique. Aujourd'hui, il ne reste plus guère, comme affrontement manichéen, que le clivage entre la grande majorité du corps électoral et la minorité d'extrême droite. L'apaisement idéologique qu'amène par ailleurs la diffusion du consensus facilite au contraire l'expression d'un clivage vertical, dans lequel les gouvernés manifestent leur scepticisme ou leur défiance à l'égard des gouvernants.

Auteur: ETIENNE SCHWEISGUTH