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Définition et synonyme de : ARS NOVA

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ARS NOVA Avant de devenir une école musicale, l'Ars nova est un manifeste du e xiv siècle qui se caractérise par la volonté de se définir par opposition à ce qui précédait, pour en finir enfin avec une tradition devenue extrêmement pesante. Ce mouvement a touché essentiellement la France et l'Italie, pratiquement pas les autres nations d'Europe. e Au début du xiv siècle, le pouvoir politique, l'Église, l'économie, la pensée scolastique, l'architecture, bref, tous les domaines de l'activité humaine subissent de profondes mutations. L'Église, de plus en plus discréditée, et le système féodal, affaibli par des guerres interminables, sont peu à peu supplantés par des cours royales et princières, plus riches et plus ouvertes aux idées nouvelles : des personnalités de la stature de Dante (1265-1321), Giotto (1266 environ-1337), Pétrarque (1304-1374) ou Guillaume de Machaut (1300 environ-1377) s'y épanouissent. Dans une décrétale célèbre, Docta sanctorum patrum (1324-1325), le pape Jean XXII condamne les excès de la « nouvelle » musique : cette condamnation porte autant sur des pratiques datant déjà de plusieurs décennies que sur les innovations les plus audacieuses de la nouvelle génération.
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ARS NOVA

Avant de devenir une école musicale, l'Ars nova est un manifeste du xive siècle qui se caractérise par la volonté de se définir par opposition à ce qui précédait, pour en finir enfin avec une tradition devenue extrêmement pesante. Ce mouvement a touché essentiellement la France et l'Italie, pratiquement pas les autres nations d'Europe.

Au début du xive siècle, le pouvoir politique, l'Église, l'économie, la pensée scolastique, l'architecture, bref, tous les domaines de l'activité humaine subissent de profondes mutations. L'Église, de plus en plus discréditée, et le système féodal, affaibli par des guerres interminables, sont peu à peu supplantés par des cours royales et princières, plus riches et plus ouvertes aux idées nouvelles : des personnalités de la stature de Dante (1265-1321), Giotto (1266 environ-1337), Pétrarque (1304-1374) ou Guillaume de Machaut (1300 environ-1377) s'y épanouissent. Dans une décrétale célèbre, Docta sanctorum patrum (1324-1325), le pape Jean XXII condamne les excès de la « nouvelle » musique : cette condamnation porte autant sur des pratiques datant déjà de plusieurs décennies que sur les innovations les plus audacieuses de la nouvelle génération. Ses reproches visent l'utilisation de rythmes nouveaux plus élaborés, le fait de disloquer la mélodie du cantus firmus, ce qui est courant depuis Pérotin (xiie-xiiie siècle), et l'usage, qui lui semble totalement blasphématoire, de mélanger le sacré du latin et le profane de la langue vulgaire. Ces préoccupations purement liturgiques n'auront cependant aucun effet face au profond besoin de renouveau qui va donner naissance à l'Ars nova.

Plusieurs traités théoriques d'importance sont à l'origine de l'Ars nova français ou italien. Le premier traité, italien, se présente également comme un manifeste car il affirme des conceptions modernistes très marquées : il s'agit du Lucidarium in arte musice plane, écrit par Marchetto de Padoue (Marchetus de Padua ; actif entre 1305 et 1319) ; un deuxième traité de Marchetto, le Pomerium in arte musice mensurate, viendra préciser et compléter le précédent. En France, vers 1320, Philippe de Vitry fait paraître son traité Ars nova et Johannes de Muris son traité Ars novae musicae (connu aussi sous le titre Notitia artis musicae).

Les apports de l'Ars nova sont multiples et varient selon qu'il s'agit de l'Ars nova français ou italien.

Nouvelle notation, nouveaux rythmes : l'Ars nova de Philippe de Vitry

D'une manière générale, les théoriciens du xive siècle mettent l'accent sur la nouveauté des techniques d'écriture : l'histoire de l'Ars nova est inséparable de celle de sa notation. L'apport le plus important en matière de notation et de rythme se trouve théorisé dans le traité de Philippe de Vitry (1291-1361), haut fonctionnaire qui finit évêque de Meaux et qui fut toute sa vie un grand praticien de la musique. Dans son traité, il généralise les principes d'écriture qui étaient peu à peu apparus à la fin du xiie et au début du xiiie siècle mais qui n'avaient pas encore été théorisés. Le point essentiel de l'Ars nova concerne la notation du rythme, qui est à l'origine du développement d'une nouvelle polyphonie plus complexe, aux lignes subtilement enchevêtrées.

L'ancienne division rythmique était le système ternaire – schématiquement : une ronde égale trois blanches –, considéré comme parfait parce qu'il était le symbole de la Trinité. L'Ars nova de Philippe de Vitry instaure un système cohérent d'organisation des rythmes en ouvrant la voie à la division binaire – une ronde égale deux blanches –, considérée alors comme le mode imparfait, mais qui est toujours en usage de nos jours. Jusqu'au milieu du xive siècle, les deux systèmes vont cohabiter, parfois dans la même composition, ce qui nécessite alors une codification spéciale, celle des quatre prolations – ou divisions de valeurs –, indiquant les combinaisons possibles des divisions binaires et ternaires aux différentes voix. Puis la symbolique ternaire s'effaça car la division binaire présentait de nombreux avantages, notamment celui de faciliter la combinaison des différentes voix.

Autre technique mise au point par Philippe de Vitry, celle de l'augmentation ou de la réduction, qui permet le maintien d'un rythme donné en changeant la valeur des notes, modifiant ainsi le tempo selon des proportions mathématiques.

Enfin, Philippe de Vitry emploie deux nouvelles divisions : la semi-minime, qui correspondrait à la double croche, et la fusa, qui correspondrait à la triple croche. Lorsque l'on observe le graphisme de la semi-minime ou de la fusa, on s'aperçoit que l'adjonction d'une hampe verticale annonce le dessin de nos croches modernes.

Le nouveau langage musical

Guillaume de Machaut (1300 env.-1377) est le compositeur le plus représentatif et le plus célèbre de l'Ars nova français. Poète et compositeur, il contribua à la synthèse de la culture profane et de la culture sacrée. Il est le premier compositeur à affirmer que la musique a le pouvoir de transformer le monde, par-delà celui d'en dévoiler la perfection voulue par Dieu.

Sur un plan pratique, il introduit le principe de l'isorythmie (répétition d'un même rythme tout au long de la pièce). Tandis que la mélodie de plain-chant grégorien n'était jusqu'alors mesurée que par la respiration du chanteur, Guillaume de Machaut imagine des séries rythmiques abstraites appelées talea, dans lesquelles se coule la mélodie et qui lui donnent sa structure. À la technique de l'isorythmie, il ajoute la technique des syncopes, des hoquets qui disloquent le discours musical. Le hoquet – décalage rapide des notes et des silences dans les différentes parties – était déjà connu au xiiie siècle, mais son emploi se systématise au point de devenir un genre autonome puisque des pièces entières sont construites sur ce principe. Machaut compose une pièce, Hoquetus David, entièrement fondée sur le principe du hoquet.

Machaut apporte également le principe de l'imitation pour créer des relations organiques à l'intérieur du discours musical. Le recours à l'imitation consiste à exposer un fragment de mélodie à une voix (appelé antécédent), repris ensuite par les autres voix (conséquent). L'oreille perçoit facilement une imitation, ce qui la rend particulièrement efficace du point de vue de la composition. De plus, cette exploitation d'un même dessin mélodique d'une voix à l'autre permet une nouvelle continuité du discours musical.

Par ailleurs, afin de rehausser l'expressivité, les compositeurs ont recours aux intervalles de tierce et de sixte. Des cadences (formules qui permettent de terminer une phrase musicale ou d'y introduire des repos) sont établies, qui sont fondées sur les rapports hiérarchiques entre les différents degrés de la gamme.

Spécificités de l'Ars nova italien

L'Ars nova italien présente peu de points communs avec l'Ars nova français. Alors qu'en France l'Ars nova est orienté vers des recherches complexes en écriture, en Italie s'affirme au contraire un goût pour l'improvisation mélodique.

Mais c'est surtout par l'invention de formes nouvelles que l'Ars nova italien se distingue de l'Ars nova français, qui a conservé les cadres déjà établis. L'Italie invente trois formes importantes : la caccia, la ballata et le madrigal. La caccia est composée en canon pour les deux voix supérieures, avec un ténor plus calme ; si la caccia italienne est cousine du canon français, elle en accentue le côté descriptif. La ballata correspond au virelai français du point de vue de la forme, mais le caractère dansant y subsiste de façon plus marquée. Mais c'est véritablement le madrigal qui constitue l'apport italien le plus original ; chanson strophique de trois vers à sept ou onze pieds, le madrigal, où les voix suivent le même texte, n'a jamais à cette époque d'accompagnement instrumental. Cette forme importante se développera considérablement au cours des siècles et connaîtra un grand succès.

Si l'Ars nova se développe sur l'ensemble de la péninsule italienne, c'est à Florence qu'il donnera ses plus grandes créations avec la production musicale de Francisco Landini (vers 1325-1397).

Les apports de l'Ars nova sont considérables. Le xive siècle voit la composition musicale commencer à se libérer de la structure compartimentée des différentes voix pour partir à la conquête de l'espace sonore. Tous ces procédés d'écriture assurent la cohérence interne de l'œuvre. Cependant, à la fin de ce même siècle, l'utilisation généralisée des innombrables ressources rythmiques aboutit à des compositions qui sont souvent plus des jeux de l'esprit que des jouissances de l'oreille. Ils pousseront l'Ars nova à son extrême limite, atteignant un point de complexité difficilement intelligible. Ce mouvement, appelé Ars subtilior, mourra de ses excès de science.

Auteur: JULIETTE GARRIGUES