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Définition et synonyme de : CATHOLICISME LIBÉRAL ET CATHOLICISME SOCIAL

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Article publié par Encyclopaedia Universalis CATHOLICISME LIBÉRAL ET CATHOLICISME SOCIAL Pour l'historien des idées et des doctrines politiques, le catholicisme social et le catholicisme libéral présentent un intérêt insigne. Leur émergence, au e cours des toutes premières décennies du xix siècle, puis leur développement répondent en effet à un défi majeur : au lendemain d'une Révolution française aux forts accents anticléricaux, voire antireligieux, et dans un contexte européen marqué par le développement inédit du capitalisme industriel et commercial et de l'urbanisation, de quelles ressources et de quelle capacité créatrice les catholiques disposent-ils pour retrouver place dans la société et s'inscrire dans le débat des idées ? Il leur faut, en France, affronter une double difficulté. La première résulte directement de la politique religieuse de la Révolution et de l'Empire, que deux documents peuvent résumer : la Constitution civile du clergé (1790) et le Concordat napoléonien (1801). L'un et l'autre ont pour intention et pour effet de contenir la liberté d'action de l'institution catholique, qui perd en quelques années sa position de domination relative. La seconde difficulté tient aux conditions de reconstitution du clergé, dans la mesure où, dans l'urgence, l'impératif du nombre et de la ferveur spirituelle l'emporte sur celui de la formation intellectuelle ; elle explique la place qu'occuperont les laïcs dans l'animation des nouveaux courants de pensée.
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CATHOLICISME LIBÉRAL ET CATHOLICISME SOCIAL

Pour l'historien des idées et des doctrines politiques, le catholicisme social et le catholicisme libéral présentent un intérêt insigne. Leur émergence, au cours des toutes premières décennies du xixe siècle, puis leur développement répondent en effet à un défi majeur : au lendemain d'une Révolution française aux forts accents anticléricaux, voire antireligieux, et dans un contexte européen marqué par le développement inédit du capitalisme industriel et commercial et de l'urbanisation, de quelles ressources et de quelle capacité créatrice les catholiques disposent-ils pour retrouver place dans la société et s'inscrire dans le débat des idées ?

Il leur faut, en France, affronter une double difficulté. La première résulte directement de la politique religieuse de la Révolution et de l'Empire, que deux documents peuvent résumer : la Constitution civile du clergé (1790) et le Concordat napoléonien (1801). L'un et l'autre ont pour intention et pour effet de contenir la liberté d'action de l'institution catholique, qui perd en quelques années sa position de domination relative. La seconde difficulté tient aux conditions de reconstitution du clergé, dans la mesure où, dans l'urgence, l'impératif du nombre et de la ferveur spirituelle l'emporte sur celui de la formation intellectuelle ; elle explique la place qu'occuperont les laïcs dans l'animation des nouveaux courants de pensée.

Les tentatives novatrices et progressistes qui visent à assurer à l'Église une présence adoptent deux voies principales : celle du libéralisme et celle de la solidarité sociale. Elles se différencient sur le plan de la conception de l'État et de la place de l'individu dans la société, mais elles sont animées par une même volonté de ne pas circonscrire le catholicisme à la sphère privée. Entre les deux courants, les liens idéologiques et personnels ne manquent d'ailleurs pas.

Le catholicisme libéral

L'école catholique libérale se développe dans un espace européen où le libéralisme tend à s'imposer comme le courant politique dominant. Ses inspirateurs, à commencer par Félicité de Lamennais (1782-1854) et Charles de Montalembert (1810-1870), estiment que l'Église a tout à gagner à jouer la carte de la liberté et à s'affranchir de la tutelle étatique : le journal de Lamennais, L'Avenir, a pour devise de conjuguer « Dieu et la liberté ». L'enjeu essentiel leur paraît revêtir une double dimension : d'abord, le soupçon qu'ils portent à l'encontre de l'État les pousse à plaider en faveur de la reconnaissance des libertés fondamentales – spirituelles autant que civiles – et à promouvoir la capacité de contrôle d'assemblées délibérantes réellement représentatives. En outre, il importe de lutter contre la centralisation, notamment en opposant au monopole universitaire le principe de la liberté de l'enseignement ; la défense de la liberté d'association découle du même esprit.

À bien des égards, le politique prime sur l'économique : c'est de la démocratie politique que procédera la démocratie sociale ; la question sociale n'est pas pour autant ignorée, mais prévaut la certitude que l'amélioration du sort du peuple découlera principalement de mesures législatives qui ne seront plus l'expression d'intérêts particuliers. Au nom des libertés individuelles, Montalembert et Mgr Dupanloup entendent ainsi limiter l'intervention de l'État contre le paupérisme.

Cette défense de la liberté a des implications au sein même de l'institution catholique ; elle porte les catholiques libéraux à s'opposer au processus de centralisation alors même que, sous le pontificat de Pie IX, le Syllabus (1864) condamne les idées libérales avant que le courant ultramontain n'aboutisse à la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale (1870). Près d'un siècle plus tard, le IIe concile du Vatican (1962-1965) se prononcera en faveur de la reconnaissance de la liberté religieuse et légitimera la défense par l'Église des droits de l'homme.

Le catholicisme social

On est fondé à voir dans le qualificatif d'« intégraliste » le maître mot des catholiques sociaux, dont les différentes tendances ont en commun des préoccupations centrales et conjointes : l'opposition à l'individualisme et au libéralisme ; le combat contre le recul du catholicisme dans les masses ; l'avènement d'une société où la personne humaine puisse s'acheminer vers sa fin spirituelle. Le catholicisme social, dont les promoteurs sont d'origine bourgeoise ou aristocratique, apparaît comme l'une des composantes d'une efflorescence idéologique qui recourt volontiers au genre utopique (Charles Fourier, Pierre Joseph Proudhon...) et où la volonté de transformer les rapports sociaux s'avère primordiale (Karl Marx et Friedrich Engels...). Le faire, qui devient indissociable du dire, donnera lieu à la création de multiples congrégations religieuses, principalement féminines, engagées sur le terrain de l'action sociale.

Le journal L'Ère nouvelle, que fondent en avril 1848 Henri Lacordaire, l'abbé Maret et Frédéric Ozanam – initiateur, une quinzaine d'années plus tôt, de la Société Saint-Vincent-de-Paul –, est représentatif du désir d'incorporer l'action charitable dans une réflexion sociale plus globale qui prenne en compte tout à la fois la négociation entre ouvriers et patrons et l'organisation du travail, la maladie et la vieillesse, la protection des enfants... Le christianisme se doit en effet d'être le ferment par excellence de la solidarité et de la fraternité, condition du dépassement des conflits et de la cohésion de la nation. Ce sera, entre autres, la vocation des Cercles catholiques d'ouvriers d'Albert de Mun.

L'encyclique Rerum novarum (1891) du pape Léon XIII viendra systématiser les acquis de plusieurs décennies de réflexion et d'action et donner ses lettres de noblesse au « catholicisme social » ; l'expression l'emporte finalement sur d'autres formulations qui avaient également eu cours : « économie sociale chrétienne », « socialisme chrétien »... L'encyclique contribuera au développement de partis politiques d'inspiration ou d'obédience démocrate chrétienne, et de lieux de réflexion ou d'élaboration doctrinale comme les Semaines sociales, fondées en 1904, qui seront des relais de la doctrine sociale de l'Église.

C'est dans cette mouvance qu'il convient de situer la fondation, en 1886, de l'Association catholique de la jeunesse française (A.C.J.F.), dont l'un des premiers présidents, Henri Bazire, dira de ses amis qu'ils sont « sociaux parce que catholiques ». Cette vision des rapports Église-société postule que le dogme a des prolongements sociaux ; elle inspire également les mouvements d'action catholique dite « spécialisée », dont le premier, la Jeunesse ouvrière chrétienne, est créé au milieu des années 1920, d'abord en Belgique puis en France. Le développement du catholicisme social dans le champ du syndicalisme (ouvrier, patronal, agricole...) et de l'économie sociale a assuré sa postérité extra-religieuse.

Auteur: JACQUES PALARD