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Définition et synonyme de : CHAMANISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis CHAMANISME Le concept de chamanisme est le fruit d'une construction occidentale multiforme qui se forge autour du « chamane » (ou chaman) à partir de la fin e e du xvii siècle mais ne donne lieu à ce néologisme qu'à la fin du xix siècle, à la naissance des sciences sociales. Originaire de la langue toungouse (Sibérie), le terme chamane est introduit en Occident grâce aux récits de voyageurs germaniques commandités par les tsars pour explorer leur empire. Il désigne alors un type de spécialiste rituel caractéristique des sociétés qui, dispersées et sans chef, vivent de chasse dans la forêt sibérienne. La pratique du chamane étant orale, sa description par les observateurs est, avec l'équipement rituel, la source principale pour l'étude du phénomène. LLeess ddiifffféérreenntteess ccoonncceeppttiioonnss dduu cchhaammaanniissmmee Quatre grands courants jalonnent la construction de ce concept. Le premier, émanant de représentants de l'orthodoxie russe, reconnaît dans le chamane un personnage religieux, en cela un rival, et le condamne aussitôt, jugeant à l'extravagance de sa conduite rituelle, si opposée au recueillement chrétien, e qu'il sert le diable. Ce courant persiste au long du xviii siècle, tandis que le regard des Lumières fait naître un fort courant rationaliste.
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CHAMANISME

Le concept de chamanisme est le fruit d'une construction occidentale multiforme qui se forge autour du « chamane » (ou chaman) à partir de la fin du xviie siècle mais ne donne lieu à ce néologisme qu'à la fin du xixe siècle, à la naissance des sciences sociales. Originaire de la langue toungouse (Sibérie), le terme chamane est introduit en Occident grâce aux récits de voyageurs germaniques commandités par les tsars pour explorer leur empire. Il désigne alors un type de spécialiste rituel caractéristique des sociétés qui, dispersées et sans chef, vivent de chasse dans la forêt sibérienne. La pratique du chamane étant orale, sa description par les observateurs est, avec l'équipement rituel, la source principale pour l'étude du phénomène.

Les différentes conceptions du chamanisme

Quatre grands courants jalonnent la construction de ce concept. Le premier, émanant de représentants de l'orthodoxie russe, reconnaît dans le chamane un personnage religieux, en cela un rival, et le condamne aussitôt, jugeant à l'extravagance de sa conduite rituelle, si opposée au recueillement chrétien, qu'il sert le diable. Ce courant persiste au long du xviiie siècle, tandis que le regard des Lumières fait naître un fort courant rationaliste. Les explorateurs qui s'en réclament dénoncent le chamane pour la sauvagerie de sa conduite rituelle et, surtout, pour charlatanisme (l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert le définit comme un « imposteur »). Sur le terrain, leur attitude inquisitoire incite à la dissimulation des rites. En Europe, toutefois, elle suscite chez les philosophes de salon une réaction de nostalgie pré-romantique tant pour le « magicien » que pour le « noble sauvage ».

L'expansion coloniale encourage la formation d'un troisième courant, que l'on peut dire de médicalisation du chamanisme. Il prend appui sur une nouvelle réalité : les pratiques chamaniques se multiplient pour répondre au désarroi engendré par la pression coloniale, d'autant plus que leur effet apaisant les rend tolérables aux yeux des pouvoirs centraux. Ce courant est renforcé, à la fin du xixe siècle, par l'échec des sciences sociales à définir le chamanisme en tant que religion (faute de doctrine, de clergé et même de liturgie convenue), puis par l'essor de la psychanalyse. Tout en consacrant le glissement du chamanisme du domaine de la religion à celui de la psychologie individuelle, il installe un double jugement : sur la nature pathologique de la conduite chamanique et sur son efficacité thérapeutique.

Ce double jugement marque le xxe siècle jusqu'à la décolonisation, qui induit un véritable renversement de valeurs. Se forme alors un quatrième courant, qui, à la différence des précédents (fondés sur l'observation, fût-elle partielle et partiale), est interne à l'Occident ; né de la contre-culture américaine, évoluant au sein du New Age, il donne lieu à des néo-chamanismes occidentaux. Il exalte le chamanisme tant comme forme authentique de développement personnel que comme source du principe même de l'écologie et comme modèle d'activité créatrice, notamment dans le domaine des arts de la performance.

Autant de courants qui, en somme, canalisent les débats qui n'ont cessé d'agiter l'Occident sur ses rapports avec son ou ses « Autre(s) », Autre de l'extérieur à dominer ou à éliminer, à exalter ou à imiter, mais aussi Autre de l'intérieur, Autre que chacun a en soi, universel. Débats qui ont valu au chamanisme de susciter des approches d'une grande diversité, allant de la sphère de la religion (le surnaturel, le spirituel) à celle de la science (la nature, le cerveau).

La fonction chamanique

L'analyse anthropologique des représentations sibériennes permet d'y repérer des principes auxquels relier de façon indirecte ces diverses interprétations. Le chamanisme n'est en position centrale – chargé des rituels collectifs périodiques –, que dans les sociétés vivant majoritairement de chasse. Son ancrage dans l'idéologie liée à la vie de chasse permet de comprendre les formes qu'il prend en rapport avec d'autres styles de vie.

La vie de chasse repose sur une procédure symbolique. Elle prête aux espèces animales des esprits qui les animent (comme l'âme anime le corps de l'homme), en vue d'établir avec eux des relations qui justifient la consommation de leur chair. Ces relations sont conçues sur le modèle des relations des humains entre eux. Elles évitent que la prise de gibier ne soit un vol en l'intégrant dans un échange calqué sur la chaîne alimentaire : de même que les humains se nourrissent de gibier, de même les esprits des animaux sauvages consomment la force vitale des humains. Aussi perd-on sa vitalité au fil des ans et finit-on par mourir. D'où une ambivalence générale, chacun étant tour à tour dévoreur et dévoré. Mais nul ne prend jamais, chez l'autre, que la chair et la force vitale qu'elle porte, et la perpétuation repose sur la préservation des os, porteurs de l'âme en tant que composante transmissible à la descendance.

Instaurer et faire fonctionner l'échange avec les esprits animaux, telle est l'essence de la fonction chamanique. Le rituel vise à établir une « alliance » avec les esprits animaux, fixant à la communauté humaine et au chamane qui la représente, la position du « mari », afin de rendre le partenaire humain de l'échange légitime en tant que preneur de femme et de gibier. Il met en scène le « mariage » du chamane avec une femelle d'espèce gibier (élan ou renne) censée donner accès au monde sauvage à son « époux », qui, coiffé d'une couronne à ramure, brame, bondit, trépigne... Les termes pour « chamaniser » sont formés sur les gestes rituels, notamment « bouger des membres postérieurs [à la manière d'un animal en rut] ». Imitant l'animal qui repousse ses rivaux et s'accouple, le chamane illustre les valeurs générales de défense et de perpétuation. En fin de rituel, il imite le grand cervidé jusque dans son destin ultime de gibier : il s'étend sur un tapis représentant la forêt, offert à la voracité des esprits. Cet épisode est compris comme une promesse faite aux esprits de contrepartie en force vitale humaine, présage de mort au sein de la communauté. Ainsi, la conduite rituelle du chamane exprime une construction symbolique ; elle n'est ni sauvage ni pathologique, ni l'effet d'un quelconque « état de conscience » (transe, extase...).

Cependant, si l'échange est dans son principe symétrique et réciproque, sa gestion par le chamane vise à en tirer le parti maximal à l'avantage des humains dans le respect de la loyauté due aux « esprits-animaux ». Tout un art, fondé sur la séduction et la ruse, est à la source du charisme attaché à ce personnage. Le rituel étant conçu comme une « partie à jouer », il doit obtenir le plus possible de promesses de gibier, soit de « chance » à la chasse, tout en laissant prendre le moins et le plus tard possible en retour, faute de quoi il est remplacé pour la saison suivante. Ainsi, lui est faite une obligation de résultat qui soumet son art de « jouer » à la sanction des participants et encourage les rivalités entre chamanes au sein d'une société.

Les principes qui sous-tendent ce schéma sont extensibles à d'autres sociétés dans le monde.

Le pragmatisme qui les inspire explique la personnalisation de l'exercice de la fonction et son oralité constitutive : il ne saurait y avoir ni roi ni pape chamane, ni doctrine ni clergé chamanique. Il explique aussi la perpétuelle adaptabilité de l'action chamanique (y compris aux religions de salut) et le fait qu'elle soit accessible à tout un chacun (son monopole par un personnage chamane étant une modalité sociale). Il est le fruit de l'idée que seuls des moyens symboliques donnent accès à tout ce qui, comme le gibier, ne peut être produit et, de ce fait, demande « de la chance » : clémence du temps, santé, fortune, amour et toutes les formes de succès...

Auteur: ROBERTE NICOLE HAMAYON
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