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Définition et synonyme de : DARWINISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DARWINISME C'est donc un processus d'accumulation de variations sélectionnées et transmises qui est le moteur de la transformation adaptative des espèces. Ainsi, l'ample diversité du monde vivant, imputée jusqu'alors à l'omnipotence divine, peut dorénavant se représenter, grâce à la très longue durée des temps géologiques, comme une dérivation extraordinairement complexe et ramifiée à partir d'une souche commune. L'histoire du monde vivant est donc généalogique, et, bien que Darwin se refuse prudemment à l'expliciter au cours de la décennie qui suit la parution de L'Origine, elle inscrit naturellement l'Homme à l'extrémité actuelle d'une ligne de filiation qui s'enracine, selon toute vraisemblance, dans la simplicité des premiers individus protoplasmiques. LLeess éélléémmeennttss ddee llaa tthhééoorriiee sséélleeccttiivvee Quatre faits principaux, dont sont tirées quatre inférences logiques, organisent l'ensemble de la théorie de la sélection naturelle. – Le premier fait est la variation. Tous les organismes vivent dans un milieu et présentent des variations accessibles à l'observation sous la forme simple de la variation individuelle ou sous la forme d'écarts plus ou moins accusés par rapport à la physionomie moyenne de l'espèce. La première inférence est celle de la variabilité.
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DARWINISME

C'est le 24 novembre 1859 que le naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882), en publiant son ouvrage De l'origine des espèces, signe l'acte de naissance de la théorie moderne de l'évolution des organismes. Contre les croyances encore dominantes (le créationnisme et le fixisme, qui considèrent les espèces vivantes comme des créations séparées et immuables), et avec une force théorique que n'eut aucun de ses prédécesseurs transformistes (dont le plus important fut assurément le Français Jean-Baptiste Lamarck), il installe l'idée de la non-fixité des espèces et de leur immense histoire évolutive sur les bases explicatives qui serviront désormais de cadre général à la compréhension de l'histoire du vivant : celles de la théorie de la sélection naturelle. Les organismes présentent, naturellement, d'imprévisibles variations qui, selon qu'elles entraînent ou non un avantage pour leurs porteurs au sein de leur milieu de vie, déterminent leur succès ou leur échec dans la lutte généralisée pour l'existence que ce milieu leur impose. Ce sont en effet les caractéristiques et les limites de ce milieu (l'ensemble des facteurs environnementaux, incluant la présence d'autres espèces vivantes) qui, étant donné par ailleurs la formidable capacité de multiplication de tous les êtres vivants, effectuent constamment parmi eux le tri des porteurs de variations avantageuses. Ces derniers, jouissant d'un meilleur accès aux ressources du milieu, se reproduiront dès lors en plus grand nombre, transmettant à leurs descendants leurs caractères favorables, et éliminant progressivement les organismes moins avantagés.

C'est donc un processus d'accumulation de variations sélectionnées et transmises qui est le moteur de la transformation adaptative des espèces. Ainsi, l'ample diversité du monde vivant, imputée jusqu'alors à l'omnipotence divine, peut dorénavant se représenter, grâce à la très longue durée des temps géologiques, comme une dérivation extraordinairement complexe et ramifiée à partir d'une souche commune. L'histoire du monde vivant est donc généalogique, et, bien que Darwin se refuse prudemment à l'expliciter au cours de la décennie qui suit la parution de L'Origine, elle inscrit naturellement l'Homme à l'extrémité actuelle d'une ligne de filiation qui s'enracine, selon toute vraisemblance, dans la simplicité des premiers individus protoplasmiques.

Les éléments de la théorie sélective

Quatre faits principaux, dont sont tirées quatre inférences logiques, organisent l'ensemble de la théorie de la sélection naturelle.

– Le premier fait est la variation. Tous les organismes vivent dans un milieu et présentent des variations accessibles à l'observation sous la forme simple de la variation individuelle ou sous la forme d'écarts plus ou moins accusés par rapport à la physionomie moyenne de l'espèce. La première inférence est celle de la variabilité. Il existe, prouvée de facto par l'existence observée de la variation, une variabilité naturelle qui est une capacité universelle et permanente des organismes.

– Le deuxième fait est la sélection artificielle. Horticulteurs et éleveurs (principaux artisans de ce que l'on nomme la domestication) favorisent pour leur propre avantage, à partir d'un tri préalable d'individus variants – donc en éliminant de la reproduction les individus qui ne présentent pas la variation qu'ils souhaitent privilégier –, la formation de nouvelles variétés et de nouvelles races par sélection artificielle. Cette dernière opère sur des variations néanmoins naturelles dont le premier surgissement est indépendant de l'action intentionnelle et réfléchie du domesticateur. La deuxième inférence est donc celle de la sélectionnabilité naturelle des organismes.

Ces deux séquences parallèles de faits et d'inférences permettent d'ores et déjà d'ébaucher une hypothèse : il pourrait exister dans la nature, grâce à la variation, un mécanisme analogue de tri éliminatoire permettant une sélection automatique de variants. Deux autres séquences de faits et d'inférences viennent ensuite valider cette hypothèse.

– Le troisième fait est le taux d'accroissement reproductif des êtres vivants. La capacité reproductive illimitée de chaque espèce d'organismes implique la progression géométrique du nombre de ses représentants (c'est le modèle de l'économiste anglais Thomas Robert Malthus appliqué aux populations animales et végétales, mais dont Darwin refusera expressément, en 1871, l'application aux sociétés humaines civilisées). La troisième inférence est celle du surpeuplement. Si en effet aucun obstacle ne lui est opposé, cette capacité reproductive pourra aboutir rapidement à la saturation démographique, par les représentants d'une seule espèce, de tout l'espace susceptible d'être occupé par eux, ainsi qu'à l'épuisement rapide des ressources qu'il renferme.

– Le quatrième fait est l'existence observable d'équilibres démographiques. On constate en effet partout, dans des milieux limités du point de vue de l'espace et des ressources, non pas une surpopulation monospécifique, mais au contraire des équilibres de coexistence entre un grand nombre de populations représentant une forte pluralité d'espèces. La quatrième inférence est donc celle de la régulation par la mort. Il existe nécessairement un mécanisme régulateur de nature éliminatoire qui assure, au sein des différents milieux, l'ajustement des équilibres naturels dans et entre les populations d'êtres vivants. C'est la lutte pour l'existence, conséquence de la tendance des populations à s'accroître indéfiniment (modèle de Malthus), et qui est strictement arbitrée par les caractéristiques du milieu au sens large : nature et limites du cadre physique, climat, ressources, espèces concurrentes ou prédatrices, etc. Dans ce contexte d'affrontement généralisé, seuls les individus les mieux armés auront la possibilité de survivre et de laisser une descendance.

Il en résulte la thèse centrale de Darwin, exposée en 1859 dans De l'origine des espèces : c'est une sélection naturelle de variations avantageuses dont l'opérateur est le milieu qui préside, dans la nature, à la survie et à la reproduction augmentée des organismes qui sont porteurs de ces variations ; ceux-ci constituent des populations qui poursuivront leur transformation adaptative aussi longtemps que les conditions continueront à leur être favorables. Dans des conditions temporairement stables, et compte tenu de l'intervention ultérieure de divers mécanismes d'isolement, certaines « variétés » pourront donc être des « espèces naissantes ». Telles sont les articulations majeures de la théorie de la descendance modifiée des êtres vivants par sélection naturelle – ou « survie des plus aptes », expression adoptée pour faire droit à une suggestion du philosophe anglais Herbert Spencer. C'est à ce noyau théorique – liant, au sein du devenir biologique, sélection et élimination – que la plupart des commentateurs réduiront ce que l'on nommera désormais le darwinisme.

La sélection sexuelle

En 1871, dans La Filiation de l'Homme et la sélection liée au sexe – ouvrage destiné d'abord à étendre le transformisme à l'Homme en montrant que ce dernier et certains grands Singes de l'Ancien Monde possèdent un ancêtre commun –, Darwin complète sa théorie par la mise en évidence d'un mécanisme secondaire, celui de la sélection sexuelle.

Chez de nombreux animaux, il existe une compétition entre mâles pour la conquête des femelles. Elle peut, à la saison des accouplements, prendre la forme des combats de mâles (par exemple chez les Cervidés) ou des parades nuptiales, précédées de l'acquisition saisonnière d'une parure de noces (par exemple chez des Oiseaux tels que les Paradisiers). Les individus mâles adultes voient ainsi se développer certains de leurs caractères sexuels secondaires (ramures des Cerfs, lourds ornements de plumes des Oiseaux de Paradis), qui sont autant d'indices d'excellence aux yeux des femelles appelées à exercer entre eux un choix préalable à l'accouplement. La « beauté » des mâles, liée au choix exercé par les femelles, joue donc un rôle positif dans l'amélioration de la descendance et dans le maintien du dimorphisme sexuel. Mais l'acquisition de ces appendices ornementaux – qui souvent se développent au-delà de ce qui est nécessaire à la survie – devient une gêne parfois mortelle pour ceux qui en bénéficient. Dès que les premiers indices d'un choix d'objet et d'une démarche de « séduction » appropriée apparaissent entre des êtres vivants, c'est donc au prix de l'accroissement du risque de mort. Là sans doute se trouve le fondement naturaliste de ce qu'illustrera, au sein de l'espèce humaine, le thème chevaleresque du sacrifice amoureux.

L'anthropologie de Darwin

La Filiation de l'Homme, ouvrage demeuré longtemps sans analyse, renferme, dans quatre au moins de ses chapitres, à l'étage du développement culturel de l'humanité, une théorie de l'évolution conjointe de la rationalité, des instincts, de l'organisation sociale et des sentiments moraux. Ces chapitres inaugurent une anthropologie dont le ressort principal est la destitution progressive de la forme éliminatoire de la sélection naturelle par le développement (lui-même sélectionné) des instincts sociaux au sein de l'état de civilisation (également sélectionné) : les faibles, au lieu d'être voués à la destruction, sont pris en charge et protégés. C'est ce mouvement d'élimination de l'élimination, ce renversement qui conduit sans rupture de la sélection disqualifiante à la culture de l'aide et à l'éthique de la protection, que l'on nomme aujourd'hui « effet réversif de l'évolution » (P. Tort, La Pensée hiérarchique de l'évolution, Aubier, 1983), et dont les conséquences sont à explorer dans le champ enfin légitimé d'une théorie non métaphysique de l'origine de la morale et des comportements d'assistance au sein des sociétés humaines. Privilégiant les instincts sociaux et leurs conséquences – développement des sentiments affectifs, sensibilité à l'opinion d'autrui, valorisation des conduites solidaires, institutionnalisation de l'altruisme –, la sélection naturelle sélectionne ainsi la « civilisation », qui s'oppose à la sélection naturelle. Cette dernière, explique Darwin, n'est plus alors la force directrice principale de l'évolution des sociétés humaines, cédant à l'éducation ce rôle dominant qu'elle a pourtant contribué à construire. Soumettant à sa propre loi sa forme éliminatoire devenue archaïque, et s'appliquant à elle-même le principe du « dépérissement des anciennes formes », la sélection s'efface tendanciellement devant une morale non guerrière et une rationalité sociale qui tend à s'universaliser sous l'action de l'extension indéfinie de la sympathie et de la reconnaissance de l'autre comme semblable. L'avantage tiré de cette évolution n'est plus alors d'ordre directement biologique et individuel. Il est devenu social.

C'est donc par l'effet d'une méconnaissance profonde et souvent intentionnelle de la pensée anthropologique de Darwin que l'on a associé au darwinisme toutes les idéologies de la disqualification et de l'élimination naturelles des « moins aptes » au sein des sociétés modernes – malthusianisme, darwinisme social, eugénisme, esclavagisme, racisme scientifique, colonialisme brutal et autres doctrines de domination –, idéologies qu'il a toujours personnellement combattues, dans ses écrits publics comme dans ses engagements personnels.

Auteur: PATRICK TORT
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