Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition et synonyme de : DÉCHET

De
5 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis DÉCHET La trace d'une société Dans l'antique campagne, on expulse et disperse ses rejets sans graves dommages de voisinage. À la ville, le rejet familial rejoint la rue : épluchures, humeurs et odeurs variées des vases de nuit, déjections animales, litières diverses, boues fétides du sol piétiné par les hommes et les bêtes. Une e unanime répugnance est éprouvée pour cette commune gadoue. Au xvi siècle, en France, l'autorité urbaine impose à chaque habitant de balayer devant sa porte pour faciliter l'éloignement des boues qui fertilisent les cultures proches. Mais devant le refus de la population de s'éxécuter, les pouvoirs royaux puis municipaux sont contraints d'organiser eux-mêmes des services d'enlèvement. À Paris, en 1883, la « boîte à ordures » du préfet Eugène Poubelle devient obligatoire dans chaque foyer, ce qui facilite la collecte et respecte le chiffonnage traditionnel. Cette collecte municipale des déchets ménagers ne sera mise en place dans les communes rurales françaises que récemment (1975). Les techniques et les moyens industriels se sont adaptés au volume et à la diversité des déchets ménagers actuels : matières organiques (cuisine, jardinage), papier, carton, bois, verre, métaux, plastiques (support imprimé, emballages), produits chimiques (pesticides, herbicides, peintures, solvants, médicaments).
Voir plus Voir moins
DÉCHET

Au sens commun du terme, le déchet est un bien dévalorisé, déconsidéré, et rejeté par son propriétaire. Comme l'ordure, il est objet du discrédit, deux niveaux étant à distinguer dans le mépris et l'exclusion. Le premier niveau, le plus dépréciatif, signale la puanteur, l'impureté : c'est l'immondice (immundus en latin), le « non-propre » ; c'est l'axe de l'ordure, de la répulsion attachée au porc dévoreur d'occasion des « immondices » des rues des villes anciennes. Ce contenu péjoratif s'est, par la suite, consolidé dans le vocabulaire de l'insulte. L'autre niveau, plus abstrait, dérive en français du verbe déchoir ; au xiiie siècle (1283), on appelle deschié un bien dévalorisé. Le déchet et l'ordure sont la trace obligée, immédiate et générale de l'activité et de la vie. À notre époque, la croissance humaine, sa concentration urbaine rendent nécessaire une gestion rationnelle des ordures ménagères hétérogènes envahissantes ; l'extension industrielle, la complexité des technologies de production, de circulation, de liaison engendrent des métiers nouveaux de maîtrise du déchet. Désormais, ce dernier devient l'objet d'analyses techniques et économiques ; depuis 1972, des thèses généralistes (géographie, philosophie... ) lui ont consacré une démarche scientifique spécifique, la rudologie (Gouhier, 1985), du latin rudus, « décombres ». Au sens large, le déchet est un bien sans valeur reconnue dans un système d'appréciation déterminé mais variable dans le temps et dans l'espace : sa valeur potentielle cachée est exprimable. Ce rebut, ce rien, n'est pas un « non-être » mais un « peut-être » ; l'histoire économique en témoigne.

La trace d'une société

Dans l'antique campagne, on expulse et disperse ses rejets sans graves dommages de voisinage. À la ville, le rejet familial rejoint la rue : épluchures, humeurs et odeurs variées des vases de nuit, déjections animales, litières diverses, boues fétides du sol piétiné par les hommes et les bêtes. Une unanime répugnance est éprouvée pour cette commune gadoue. Au xvie siècle, en France, l'autorité urbaine impose à chaque habitant de balayer devant sa porte pour faciliter l'éloignement des boues qui fertilisent les cultures proches. Mais devant le refus de la population de s'éxécuter, les pouvoirs royaux puis municipaux sont contraints d'organiser eux-mêmes des services d'enlèvement. À Paris, en 1883, la « boîte à ordures » du préfet Eugène Poubelle devient obligatoire dans chaque foyer, ce qui facilite la collecte et respecte le chiffonnage traditionnel. Cette collecte municipale des déchets ménagers ne sera mise en place dans les communes rurales françaises que récemment (1975). Les techniques et les moyens industriels se sont adaptés au volume et à la diversité des déchets ménagers actuels : matières organiques (cuisine, jardinage), papier, carton, bois, verre, métaux, plastiques (support imprimé, emballages), produits chimiques (pesticides, herbicides, peintures, solvants, médicaments). À la gadoue fertile s'est substitué le déchet encombrant, imputrescible, polluant, caractéristique du mode de vie de l'abondance.

Par ailleurs, le développement artisanal et industriel du xixe siècle accumule des résidus diversifiés selon la nature de la matière traitée et le processus de la transformation ; la chute d'acier devient battitures, tournure, rognure, sciure, découpe. À chaque filière correspond son déchet : tourteau d'écrasement de la graine oléagineuse, mélasse de la distillation du jus sucré, boue de décantation, lie et vinasse de filtration des liquides fermentés. La distribution et le commerce ont aussi leurs refus : rebut de contrôle, refus de livraison, « déchet de route » occasionnel du transport, surplus de production, invendu de magasin, autant d'éléments de soldes et de liquidations. L'évolution de l'énergie motrice des activités illustre les risques croissants de pollution du milieu naturel et humain : fumiers et crottins malodorants de la traction animale ; fumées, cendres et mâchefers encombrants de l'ère de la vapeur ; gaz et particules toxiques des hydrocarbures, rayons et restes radioactifs de l'énergie nucléaire. Le déchet signale l'emprise humaine et reflète ses technologies jusque dans l'espace sidéral parcouru de résidus satellisés.

Nocivité multiple et maîtrise adaptée

Au sens premier du terme de bien déchu, s'est ajouté celui de résidu inutilisable, de rejet agressif et polluant, de toxique dangereux, de radioactif mortel. Une action politique, une législation nouvelle et une administration spécifique sont apparues dans les années 1970, à la suite de la conférence internationale de Stockholm (1972). Le domaine juridique élargit le sens du mot déchet : il est tout résidu d'un processus de production, de transformation ou d'utilisation et tout bien meuble abandonné. L'objectif politique est de prévenir, réduire, valoriser, stabiliser et, in fine, stocker sans nocivité un déchet ultime qui ne peut plus être traité dans les conditions techniques et économiques du moment.

Ces opérations varient selon les caractères des déchets : déchets inertes, stables, surtout minéraux, utilisés en remblais ou sous-couches routières ; déchets banals comme les déchets ménagers en partie valorisables ; déchets spéciaux (industriels, physico-chimiques, hospitaliers), polluants nocifs pour la vie et l'environnement, soumis à une détoxication. La valorisation du déchet se traduit par un réemploi identique ou par une réutilisation différente à travers la régénération initiale, le recyclage dans une production dont il est issu, l'utilisation biologique de la matière organique contenue, ou encore l'exploitation énergétique de la partie combustible. L'élimination comporte l'incinération contrôlée, les traitements biologiques et physico-chimiques, la mise en décharges spécialement aménagées (centre d'enfouissement technique), la stabilisation et l'« inertage » dans une gangue durablement imperméable, le stockage souterrain. Les déchets radioactifs, classés en catégories selon la dangerosité liée à l'intensité de leur rayonnement et à leur durée de vie, sont soumis à une surveillance continue. Un stockage protégé contrôle une désactivation lente et, pour les plus dangereux et les plus résistants, un entreposage en galeries souterraines spécialement équipées.

Une législation progressivement contraignante organise une prévention éclairée, une gestion économique valorisante, un traitement écologique diversifié mais les déchets subsistent à cause d'une économie créatrice de biens multiples et d'un mode de vie urbain confortable et complexe. La poubelle, cet outil devenu nécessaire, est un miroir des contrastes sociaux. De l'abondance à l'exclusion, elle reflète les niveaux planétaires du développement sur une échelle de valeurs de 1 à 10, résultant de la production des rejets collectifs inégalement réduits. Une utilisation simple et illimitée des biens naturels est dépassée. Leur exploitation économe et « cyclée » débute par l'usage de l'énergie « propre » sans déchet – hydraulique, éolienne, solaire... –, à l'exemple des pays scandinaves ou germaniques, mais aussi par l'exploitation intensive des rejets et par le recyclage direct des déchets communs : sacs plastiques en carburant, barquettes végétales consommées par les animaux dans des « pays émergents » (Inde, Chine). Est-ce la voie d'une nouvelle économie « écologisée » et conçue en cycles d'usage – car sans blocages techniques de transformation continue de la matière –, en harmonie avec les milieux naturels où tout se transforme ? « Chasser l'ordure et planter la rose, pour semer l'espérance d'un territoire de qualité », voilà une belle devise !

Auteur: JEAN GOUHIER
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin