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Définition et synonyme de : DÉLUGE (MYTHE DU)

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DÉLUGE (MYTHE DU) Le mythe du Déluge est omniprésent dans les textes depuis l'Antiquité et il est intéressant d'observer l'homogénéité de tous les récits : que ce soient les Sumériens, les Africains, les Européens ou les Chinois, tous semblent avoir en mémoire une catastrophe planétaire dévastatrice ayant eu lieu plusieurs millénaires avant notre ère. Respectant les textes sacrés, de nombreux auteurs ont admis l'existence du Déluge et ont tenté d'en donner une explication scientifique. Cette catastrophe a-t-elle une réalité géologique ? Jean Adolphe Focillon (1823-1890), naturaliste et organisateur de l'enseignement primaire, s'interroge ainsi dans le Dictionnaire général des sciences théoriques et appliquées (1877) : « Cette catastrophe, connue sous le nom de Déluge et fixée par la Bible 3  300 ans avant Jésus, a-t-elle laissé des traces reconnaissables encore aujourd'hui ? A-t-elle été unique ou a-t- elle été précédée de catastrophes du même genre ? L'homme a-t-il vu une seule ou plusieurs de ces catastrophes ? etc. Toutes ces questions relatives au Déluge rentrent dans le domaine de la géologie. » L'origine de la TerreL'origine de la Terre En 1282, le moine italien Ristoro d'Arezzo est parmi les premiers à penser que la présence de coquilles fossiles d'animaux marins au sommet d'une montagne est due au déluge : il s'agit de restes d'animaux charriés puis laissés par les eaux diluviennes.
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DÉLUGE (MYTHE DU)

Le mythe du Déluge est omniprésent dans les textes depuis l'Antiquité et il est intéressant d'observer l'homogénéité de tous les récits : que ce soient les Sumériens, les Africains, les Européens ou les Chinois, tous semblent avoir en mémoire une catastrophe planétaire dévastatrice ayant eu lieu plusieurs millénaires avant notre ère. Respectant les textes sacrés, de nombreux auteurs ont admis l'existence du Déluge et ont tenté d'en donner une explication scientifique. Cette catastrophe a-t-elle une réalité géologique ? Jean Adolphe Focillon (1823-1890), naturaliste et organisateur de l'enseignement primaire, s'interroge ainsi dans le Dictionnaire général des sciences théoriques et appliquées (1877) : « Cette catastrophe, connue sous le nom de Déluge et fixée par la Bible 3 300 ans avant Jésus, a-t-elle laissé des traces reconnaissables encore aujourd'hui ? A-t-elle été unique ou a-t-elle été précédée de catastrophes du même genre ? L'homme a-t-il vu une seule ou plusieurs de ces catastrophes ? etc. Toutes ces questions relatives au Déluge rentrent dans le domaine de la géologie. »

L'origine de la Terre

En 1282, le moine italien Ristoro d'Arezzo est parmi les premiers à penser que la présence de coquilles fossiles d'animaux marins au sommet d'une montagne est due au déluge : il s'agit de restes d'animaux charriés puis laissés par les eaux diluviennes. Léonard de Vinci (1452-1519) réfute cette thèse et avance notamment que les animaux fossilisés ont vécu à l'endroit où on les trouve ; la mer se trouvait donc là quelques siècles auparavant. Plus tard, Bernard Palissy (1510-1590) sans être d'accord avec Vinci contestera l'existence du Déluge. Mais cette idée se développe aux xviie et xviiie siècles : René Descartes, sans connotation religieuse, imagine une catastrophe naturelle pour expliquer la position relative des continents et des océans. En revanche, les diluvianistes tentent de calquer l'histoire de la formation de la Terre sur les textes bibliques et font jouer au Déluge un rôle gigantesque qui aurait bouleversé toute la partie externe de la Terre. Thomas Burnet (1635-1715) obtient un grand succès avec sa Theory of the Earth (1681 et 1689 en latin ; 1684 et 1690 en anglais) en assimilant au Déluge l'effondrement de la croûte externe. De même pour William Whiston (1667-1752), qui publie en 1696 A New Theory of the Earth et met en œuvre de façon fort ingénieuse une comète pour expliquer le Déluge.

Avec l'avènement de la géologie moderne et le développement de l'idée de l'existence d'un cycle récurrent érosion-sédimentation-orogenèse très lent et de la grande étendue des temps géologiques, l'idée de Déluge a été plus ou moins mise à l'écart. Pourtant, de récentes découvertes amènent à penser qu'une submersion soudaine a bien eu lieu.

Le remplissage de la mer Noire

La mer Noire communique aujourd'hui avec la mer de Marmara et la Méditerranée. Ce ne fut pas toujours le cas ; il y a seulement quelques millénaires, cette mer intérieure était isolée et, de surcroît, un immense lac d'eau douce. Les études géologiques récentes permettent de retracer son inondation ; couplées aux observations archéologiques, elles permettent aussi d'avancer une nouvelle hypothèse concernant le Déluge biblique.

En 1961, les chercheurs du navire océanographique Chain du Woods Hole Oceanographic Institute du Massachusetts découvrent l'existence d'un fort courant d'eau salée qui circule en profondeur de la Méditerranée vers la mer Noire, alors qu'en surface le courant est de sens inverse. Ce phénomène est en fait connu depuis longtemps par les marins qui l'utilisaient en laissant traîner un filet plombé ce qui leur permettait de naviguer à contre-courant. Il est la réminiscence du déversement de la Méditerranée dans la mer Noire. Quelle en est la cause ? À la fin de la dernière glaciation, il y a environ 11 000 ans, le réchauffement climatique s'est accompagné d'une hausse du niveau marin. Sous la pression des eaux et peut-être d'un violent séisme, le détroit des Dardanelles s'est ouvert, déversant les eaux de la Méditerranée dans l'actuelle mer de Marmara, puis dans la mer Noire par le passage du Bosphore. Le lac d'eau douce au nord-ouest de la Turquie est ainsi submergé d'eau salée et devient quasi stérile : au-dessous de quelques mètres de profondeur, l'absence d'oxygène rend toute vie impossible, hormis quelques bactéries, les poissons ne vivant que dans les eaux superficielles. De tels environnements, privés d'oxygène, sont dits « euxiniques », du nom de la mer Noire dans l'Antiquité : le Pont-Euxin. Au cours des années 1990, les études océanographiques ont mis en évidence un profond canyon à l'extrémité orientale du fond de la mer Noire ; cette immense entaille témoigne de l'arrivée violente et subite des eaux salées du sud. Ces dernières ont fatalement remplacé la faune : les coquillages d'eau douce ont laissé la place à des mollusques marins.

En mai 1998, une équipe franco-roumaine, dirigée par Gilles Lericolais de l'Ifremer, y a prélevé un certain nombre de carottes de sédiments ; les dernières coquilles d'eau douce trouvées ont été datées par le carbone 14 à 7 500 ans B.P. (B.P. signifie Before Present, c'est-à-dire avant 1950) les premiers mollusques marins à 6 900 ans B.P. Cet intervalle de 600 ans donne une fourchette maximale du temps nécessaire à la colonisation du milieu par la faune marine mais ne traduit pas la rapidité du phénomène d'envahissement par les eaux salées. Selon William Ryan et Walter Pitman, professeurs au Lamont Doherty Earth Observatory, le niveau de l'eau a monté de quelque 120 mètres en seulement quelques semaines. Hypothèse qui n'est pas démentie par la campagne océanographique de 1998. En effet, une montée lente et progressive des eaux laisse des traces géologiques de rivages anciens ; aucune marque de paléorivages n'a pu être décelée, ce qui va dans le sens d'une gigantesque et subite inondation.

Une hypothèse audacieuse du Déluge

Au Moyen Âge, alors que les raisonnements scientifiques devaient s'aligner sur les écrits bibliques, le monde a six mille ans et le Déluge a affecté l'ensemble de la planète. Aujourd'hui, la planète a considérablement vieilli et le Déluge de la Genèse est envisagé comme un phénomène beaucoup plus local. Pour l'expliquer en fonction des écrits, les archéologues avancent généralement l'hypothèse d'une importante inondation du Tigre et de l'Euphrate qui aurait recouvert la Mésopotamie. Les preuves géologiques et archéologiques de cette hypothèse sont cependant inexistantes, et Ryan et Pitman se font forts de mettre en relation l'inondation de la mer Noire et le Déluge. Les populations qui vivaient sur les rives du Pont-Euxin ont dû fuir rapidement vers d'autres lieux, notamment le long du Danube, au pied du Caucase ou, encore plus loin, vers la future Mésopotamie. De génération en génération, ces terribles événements se transmettent oralement puis par écrit dans L'Épopée de Gilgamesh et dans le livre de la Genèse ; le mythe du Déluge perdurera. Dans plusieurs sites d'Europe centrale et du Moyen-Orient, on observe les traces de déplacements de populations par l'apparition soudaine de nouveaux artefacts qui s'ajoutent aux débris domestiques autochtones. L'hypothèse de Ryan et Pitman est audacieuse – elle vieillit d'environ 2 000 ans l'histoire du Déluge – mais elle est étayée d'arguments géologiques et archéologiques qui font terriblement défaut à la version traditionnellement admise.

Auteur: YVES GAUTIER