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Définition et synonyme de : DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE (ÉCOLE FRANÇAISE DE)

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE (ÉCOLE FRANÇAISE DE) S'il est un domaine auquel on peut appliquer sans équivoque le terme d'« école », c'est bien la démographie historique. Des années 1950 aux années 1980, ses représentants s'accordent sur leurs sources (les registres d'état civil), leur période de prédilection (l'époque moderne), leur unité d'analyse (la paroisse), leur méthode de saisie et de traitement des données (les « fiches de famille », exploitées dans une perspective démographique), voire sur leur mode d'exposition des résultats. En 1980, on recense huit cents monographies établies sur le même modèle, La Population de Crulai, paroisse normande, publié en 1958 par Étienne Gautier et Louis Henry ! QQuuandd l'hiisstooirree se ffaitt déémmogrraphiiee Comment la démographie en est-elle donc venue à s'intéresser à l'histoire ? e Fondée au milieu du xix siècle, la discipline se voit dotée par la France en 1945 d'un Institut national d'études démographiques (I.N.E.D.). Dans l'après- guerre, des dossiers brûlants l'amènent à se pencher sur les mécanismes de la fécondité. Le baby boom sera-t-il suffisamment durable pour justifier des dépenses massives d'équipement ? L'expansion démographique des pays du Sud requiert-elle une politique volontariste de contrôle des naissances ? Peut-on libéraliser la contraception ?
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DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE (ÉCOLE FRANÇAISE DE)

S'il est un domaine auquel on peut appliquer sans équivoque le terme d'« école », c'est bien la démographie historique. Des années 1950 aux années 1980, ses représentants s'accordent sur leurs sources (les registres d'état civil), leur période de prédilection (l'époque moderne), leur unité d'analyse (la paroisse), leur méthode de saisie et de traitement des données (les « fiches de famille », exploitées dans une perspective démographique), voire sur leur mode d'exposition des résultats. En 1980, on recense huit cents monographies établies sur le même modèle, La Population de Crulai, paroisse normande, publié en 1958 par Étienne Gautier et Louis Henry !

Quand l'histoire se fait démographie

Comment la démographie en est-elle donc venue à s'intéresser à l'histoire ? Fondée au milieu du xixe siècle, la discipline se voit dotée par la France en 1945 d'un Institut national d'études démographiques (I.N.E.D.). Dans l'après-guerre, des dossiers brûlants l'amènent à se pencher sur les mécanismes de la fécondité. Le baby boom sera-t-il suffisamment durable pour justifier des dépenses massives d'équipement ? L'expansion démographique des pays du Sud requiert-elle une politique volontariste de contrôle des naissances ? Peut-on libéraliser la contraception ? La priorité des démographes est alors d'évaluer a contrario l'efficacité relative des méthodes de contraception, en déterminant le niveau et le rythme de constitution de la descendance dans les populations du Tiers Monde, supposées pratiquer une « fécondité naturelle ». Las, les données démographiques les concernant sont trop lacunaires. Pour surmonter l'obstacle, Louis Henry, à l'I.N.E.D., se tourne vers les données en friche contenues dans les registres paroissiaux de l'Ancien Régime. Non seulement ces populations sont bien « pré-contraceptives », mais les données nominatives les concernant sont plus riches que celles qui sont enregistrées par les instituts statistiques contemporains. Avec l'archiviste Michel Fleury, Henry publie en 1956 un Manuel de dépouillement et d'exploitation de l'état civil ancien qui en codifie l'exploitation.

L'hégémonie de la « méthode Henry » va dès lors reposer sur un contexte institutionnel et savant exceptionnel. Les démographes du monde entier en reconnaissent d'emblée la pertinence, et ses premiers résultats servent d'étalon à des enquêtes menées au sein de l'empire colonial français ou, en liaison avec la Commission de la population de l'O.N.U., dans les pays en développement. Les historiens, pour leur part, ont été sensibilisés à la question démographique par la propagande nataliste des années 1930 et du régime de Vichy. En ces temps de planification et de comptabilité nationale, la quantification les amène à rêver d'une histoire « scientifique ». Sous la IVe République fleurissent donc les modèles d'histoire des populations, sous les plumes respectives de René Baehrel, Abel Châtelain, Louis Chevalier ou Pierre Goubert. Mais la concurrence sera trop rude, face au front uni des démographes, au soutien financier de l'I.N.E.D. fondé et dirigé par Alfred Sauvy, aux critiques statistiques que leur adresse Louis Henry. Durant une génération, la démographie va dicter à l'histoire la façon d'étudier les populations du passé.

Ses résultats, il est vrai, sont révolutionnaires. Ils révèlent que, dans l'Europe occidentale d'avant 1789, on ne se mariait pas plus jeune que dans les sociétés contemporaines, que les populations rurales n'étaient pas enchaînées à leurs villages, que la famille nucléaire était déjà dominante. Sur tous ces points, la démographie historique prenait le contre-pied des théories de la modernisation : dominantes à l'époque en histoire et en sciences sociales, celles-ci postulaient, au contraire, que toutes ces caractéristiques étaient l'apanage du monde contemporain. La démographie historique permet également de mieux comprendre l'apparition énigmatique de la contraception massive dans la France de la fin de l'Ancien Régime, avec plusieurs décennies d'avance sur ses voisins européens. En quantifiant l'importance des conceptions prénuptiales, en datant l'affaiblissement du respect des interdits religieux, la démographie historique approfondit l'exploration des âmes et sert de pilier à l'anthropologie historique et à l'histoire des mentalités. Après avoir contribué au développement de l'histoire sociale de la famille au Royaume-Uni (Peter Laslett, Un monde que nous avons perdu, 1969), le modèle de Louis Henry s'exporte dans le monde au début des années 1970.

Dans les trois décennies qui suivent sa formulation, la démographie historique fournit l'une des illustrations les plus convaincantes de deux mots d'ordre de l'école des Annales : produire un savoir sur les groupes sociaux « anonymes », promouvoir l'histoire au rang de science par la quantification. Pierre Chaunu, Jacques Dupâquier, Jean-Pierre Bardet notamment, rééquilibrent le poids des préoccupations historiennes dans la discipline démographique. À l'I.N.E.D. font désormais pendant une série de pôles universitaires, notamment à la Sorbonne ou à l'E.P.H.E. (puis à l'E.H.E.S.S.) avec le Laboratoire de démographie historique, ainsi qu'à Caen ou à Lyon. À partir de 1963, la Société de démographie historique puis les Annales éponymes, créées par Marcel Reinhard, auteur de l'Histoire de la population mondiale de 1700 à 1948 (1949), viennent coordonner cette nébuleuse.

Vers une histoire sociale et politique des populations

Dans les années 1980 pourtant, la démographie historique entre en crise, sous l'effet, tout d'abord, de sa cohérence et de sa réussite mêmes. Conçue de manière précise et rigoureuse par Louis Henry, elle a littéralement épuisé son programme. Tant pour les historiens que pour les démographes, les conclusions des monographies locales finissent par se répéter. La publication, autour de 1980 en France et au Royaume-Uni, des premiers résultats de deux grandes enquêtes nationales sur l'évolution de la population sur plusieurs siècles, sonne comme le chant du cygne. Au même moment, l'historiographie dans son ensemble tire un bilan critique de l'histoire quantitative qui s'est développée dans l'après-guerre et que l'on juge trop limitée au commentaire de ses résultats statistiques, trop oublieuse du contexte et de la narration. Les démographes historiens, à l'image d'un ouvrage collectif dirigé par Alain Bideau, Patrice Bourdelais et Jacques Légaré (2000) sur L'Usage des seuils dans l'analyse des âges de la vie, s'interrogent sur la construction des catégories sous-jacentes à leurs sources ou à leurs méthodes. Ils prennent conscience que le modèle démographique de Louis Henry, lui-même hérité de l'entre-deux-guerres, traite avant tout la population comme une réalité biologique.

Après une décennie critique voire autocritique, la spécialité, depuis le milieu des années 1990, a retrouvé des directions qui, tout en conservant l'héritage méthodologique de la démographie historique, élargissent son programme à celui d'une histoire sociale et politique des populations. Deux grands axes la structurent. Le premier consiste à combiner histoire des sciences sociales et production d'un savoir « positif » sur les populations du passé. Le modèle en est donné par l'historien britannique Simon Szreter qui, par une histoire de la notion de transition démographique élaborée en Angleterre à partir des années 1910, réinterprète toute l'histoire de la baisse de la fécondité au Royaume-Uni au xxe siècle. De même, Patrice Bourdelais sur le vieillissement de la population, Éric Brian sur la régularité des rapports statistiques entre filles et garçons à la naissance, mêlent histoire des populations, histoire des savoirs et histoire de la statistique.

Le second axe de recherche appréhende la population comme un objet stratégique pour penser comment la société, continûment, se construit et se régule. Depuis le xvie siècle, dans beaucoup de pays d'Europe, la protection sociale, d'abord locale puis nationale, repose en théorie sur des critères formels d'attribution de droits, mais en pratique sur une gestion plus ou moins individualisée des dossiers. Il en résulte un jeu de manipulations réciproques entre populations et institutions, dont l'issue se répercute tant sur les comportements démographiques des premières, que sur l'organisation des secondes. Dans les années 1960, l'étude de la dynamique démographique d'un village se réduisait à en mesurer la fécondité, la mortalité et le solde migratoire. Désormais, elle implique de comprendre les rapports de force entre les gestionnaires des institutions sociales locales, la population des « contribuables », et la masse des pauvres qui, selon la qualité de l'assistance qui leur est prodiguée, connaissent une mortalité plus ou moins forte, et sont plus ou moins prompts à émigrer. Cette approche illustre la distinction entre une conception « biologisante » de la population et une lecture insistant sur les dynamiques politiques, sociales et institutionnelles qui la façonnent, et dont elle est elle-même partie prenante.

Auteur: PAUL-ANDRE ROSENTAL