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Définition et synonyme de : DOMESTICATION

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DOMESTICATION On appelle domestication l'action que des hommes exercent sur des animaux ou des végétaux, en les élevant ou en les cultivant. Celle-ci transforme les espèces animales et végétales concernées. Ainsi, le loup a conduit au chien, l'aurochs au bœuf, le mouflon au mouton, les graminées sauvages aux céréales, etc. La domestication modifie également les sociétés humaines. Ainsi, au Néolithique, elle a marqué la transition d'un système d'exploitation des ressources naturelles sans contrepartie (ou prédation) à une économie de production fondée sur l'élevage et l'agriculture, avec toutes les conséquences que cela a impliqué : augmentation des ressources, essor démographique, différenciations sociales, etc. La transition du Néolithique Une première vague de domestications a été réalisée au début du Néolithique dans diverses parties du monde (avec cependant des décalages de temps parfois importants d'une région à une autre) : dindon, lama, maïs, pomme de terre en Amérique centrale et méridionale ; chien (le plus ancien animal domestiqué, vers 12   000 av. J.-C.), renne dans l'Eurasie péri- arctique ; bœuf, chou, betterave en Europe ; porc, chèvre, mouton, blé au Moyen-Orient ; buffle, chameau, millet, sarrasin, riz en Asie ; âne, sorgho en Afrique, etc. L'expression « révolution néolithique » a souvent été utilisée à propos des premières domestications.
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DOMESTICATION

On appelle domestication l'action que des hommes exercent sur des animaux ou des végétaux, en les élevant ou en les cultivant. Celle-ci transforme les espèces animales et végétales concernées. Ainsi, le loup a conduit au chien, l'aurochs au bœuf, le mouflon au mouton, les graminées sauvages aux céréales, etc. La domestication modifie également les sociétés humaines. Ainsi, au Néolithique, elle a marqué la transition d'un système d'exploitation des ressources naturelles sans contrepartie (ou prédation) à une économie de production fondée sur l'élevage et l'agriculture, avec toutes les conséquences que cela a impliqué : augmentation des ressources, essor démographique, différenciations sociales, etc.

La transition du Néolithique

Une première vague de domestications a été réalisée au début du Néolithique dans diverses parties du monde (avec cependant des décalages de temps parfois importants d'une région à une autre) : dindon, lama, maïs, pomme de terre en Amérique centrale et méridionale ; chien (le plus ancien animal domestiqué, vers 12 000 av. J.-C.), renne dans l'Eurasie péri-arctique ; bœuf, chou, betterave en Europe ; porc, chèvre, mouton, blé au Moyen-Orient ; buffle, chameau, millet, sarrasin, riz en Asie ; âne, sorgho en Afrique, etc.

L'expression « révolution néolithique » a souvent été utilisée à propos des premières domestications. Se référant à l'ampleur de leurs conséquences, elle suggère, à tort, que ces domestications se seraient produites subitement ou rapidement. En fait, celles-ci se sont effectuées progressivement, en passant par plusieurs étapes qui constituent des transitions plutôt que des ruptures.

Le souci de l'exploitation rationnelle et à long terme des ressources naturelles est apparu peu à peu, d'abord dans les économies de chasse et de cueillette, dès que les hommes ont commencé à intervenir pour favoriser certaines espèces qui leur semblaient plus utiles que d'autres, notamment pour leur alimentation. Il ne faudrait cependant pas croire que la domestication n'a toujours et partout répondu qu'à des considérations utilitaires. Au Proche-Orient, comme l'a montré Jacques Cauvin dans un ouvrage majeur, l'invention de l'agriculture et de l'élevage (car c'est bien d'invention qu'il s'agit) a été précédée d'une période de maturation culturelle (Naissance des divinités, naissance de l'agriculture. La révolution des symboles au Néolithique, 1994). Cette dernière a été marquée, au Khiamien (entre 10 000 et 9000 av. J.-C.), par une « révolution des symboles » qui a débouché, au Natoufien (entre 9000 et 6500 av. J.-C.), sur la sédentarisation des villages et l'apparition des techniques des futurs paysans. Cette révolution des symboles, surtout perceptible dans l'art, traduit une véritable révolution psychique dans la mesure où elle échappe au déterminisme économique : « si on n'y était pas contraint, il fallait „vouloir“ changer », et avoir la capacité d'imaginer la possibilité d'un tel changement.

Une fois déclenchée, la domestication doit, pour être complète, s'exercer sur des populations entières. Elle est considérée comme accomplie lorsque l'homme choisit lui-même l'habitat des populations considérées, contrôle leur reproduction en sélectionnant semences et reproducteurs, tout en s'efforçant de les protéger des risques naturels et de satisfaire leurs besoins vitaux. Une telle action et le nouvel environnement symbiotique qui en résulte entraînent une évolution génétique, plus ou moins rapide et importante selon les espèces. Cette évolution, dont certains traits sont parfois discernables sur les vestiges végétaux et animaux, constitue la première preuve archéologique de la domestication.

À l'intérieur de ce schéma général, la domestication a pu revêtir des formes et suivre des processus variés en fonction des espèces, des milieux naturels et des types de société : chasse sélective, étape intermédiaire entre la prédation et la domestication ; « domestication agricole » dictée par le souci de protéger les premières cultures de l'appétit des herbivores sauvages, notamment par la technique du corraling consistant à pousser un troupeau sauvage dans une structure en entonnoir conduisant à un enclos, le corral, etc.

À la vague des premières domestications a parfois succédé, à la fin du Néolithique (entre 3 000 et 1 500 av. J.-C.), une « domestication secondaire » ou « domestication des produits » , en vue d'usages autres que la production de viande : lait, laine, énergie, transport... Grâce à des méthodes de fouille et de datation profondément renouvelées en quelques décennies, l'archéozoologie et l'ethnologie préhistorique ont permis de découvrir de nouveaux foyers (africains, américains et européens, et non plus seulement proche-orientaux) et de faire reculer plusieurs dates de première domestication. Elles ont ainsi conduit à remettre en cause l'ancienne séquence périodique – qui passe du stade de la « sauvagerie » , caractérisé par l'activité cynégétique, à celui de la « barbarie », associé au pastoralisme nomade, puis au stade de la « civilisation » , marqué par l'accession à l'agriculture – au profit de la séquence suivante : chasseurs-cueilleurs nomades, agro-pasteurs sédentaires puis spécialisation entre agriculteurs villageois et pasteurs nomades (« Néolithique pastoral » ).

La frontière sauvage/domestique

Force est aussi de constater que la domestication a souvent conduit à des résultats inégaux. En témoignent d'innombrables cas de domestications abandonnées (gazelles, hyène tachetée et crocodiles engraissés en Égypte ancienne, biche traite par les Romains, couleuvres et genette utilisées comme prédateurs des rongeurs en Europe médiévale, élan monté jusqu'au xviie siècle en Suède...) ; de proto- ou de semi-domestications (animaux élevés dans des conditions proches de l'état naturel comme les rennes en Laponie ou les porcs dans certaines tribus de Nouvelle-Guinée) ; de néo-domestications, inégalement réussies, des xixe et xxe siècles (éléphant d'Afrique au Congo belge, élan en U.R.S.S., éland du Cap et autruche en Afrique du Sud, bœuf musqué en Alaska et au Canada, cerf élaphe et bison d'Europe, divers gros rongeurs d'Amérique, etc.).

Plusieurs phénomènes expliquent ces différences. Dans la réalité, l'action de domestication s'exerce sur des animaux concrets, non sur des espèces, notion abstraite. C'est notamment pourquoi cette action n'a pas toujours conduit à la domestication d'espèces entières. Il n'est donc pas exact de parler d'espèces domestiques et d'espèces sauvages ; ce que l'on peut dire, en revanche, c'est qu'il existe des animaux, appartenant à quelque deux cents espèces, sur lesquels l'homme a exercé, à un moment ou à un autre, d'une manière ou d'une autre, avec des résultats inégaux, une action de domestication. La frontière sauvage/domestique ne passe donc pas entre des espèces, mais à l'intérieur des espèces, du moins de celles qui comportent des sujets sauvages et des sujets domestiques, dans des proportions variables selon les lieux et les époques.

En outre, l'action de domestication doit nécessairement s'exercer de manière continue, chaque jour renouvelée et entretenue, faute de quoi des animaux peuvent se dédomestiquer et même, dans certains contextes, retourner à l'état sauvage. Ce phénomène, dit de marronnage, montre qu'aucun animal n'est totalement ou définitivement domestiqué. À l'inverse, les néo-domestications ou re-domestications contemporaines indiquent, elles, qu'aucun animal sauvage n'est à l'abri d'une tentative de domestication.

Enfin, de nombreux animaux se trouvent en perpétuelle situation d'équilibre instable entre l'état sauvage et l'état domestique, soit parce qu'ils se laissent moins aisément domestiquer que d'autres (éléphants ou abeilles, pour des raisons différentes), soit parce qu'ils sont délibérément maintenus par l'homme dans un état proche de la sauvagerie (chat jusqu'au xviiie siècle, chiens de combat, taureaux de corrida, guépard et oiseaux de proie affaités pour la chasse). Ces cas limites montrent combien la frontière sauvage/domestique est floue. Ils montrent également que l'action de domestication n'est pas univoque ; elle peut s'exercer dans le sens d'un ensauvagement dosé et contrôlé pour conserver intacts certains comportements spécifiques afin de les utiliser au profit de l'homme. La frontière entre l'état sauvage et l'état domestique n'est ni imperméable, ni fixée une fois pour toutes ; elle diffère selon les animaux et ses fluctuations dépendent, en dernière instance, de l'action de l'homme.

Auteur: JEAN-PIERRE DIGARD