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Définition et synonyme de : EMPIRISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis EMPIRISME Déjà présente dans la philosophie antique, l'opposition rationalisme- empirisme s'incarne dans l'opposition Platon-Aristote, le premier rejetant comme fallacieux le témoignage des sens, alors que le second s'appuie sur l'observation des faits intramondains pour élaborer le discours de la science. Repris et en partie trahi par la scolastique, l'héritage empiriste aristotélicien ne sera pas exploité, mais au contraire dénigré par le renouveau empiriste au e xvii siècle. Reprochant aux aristotéliciens de s'occuper plutôt des mots et des constructions de l'esprit que des choses, des penseurs comme Francis Bacon (1561-1626) vont insister sur la nécessité de développer un nouvel instrument de connaissance ou organon, fondé sur une observation aussi complète que possible des faits. L'empirisme moderne naît avec les débuts de la science moderne. Il se veut la philosophie de cette science. Bacon, en premier, a formulé l'idée que le savoir ne pouvait progresser que s'il s'émancipait du carcan de l'organon aristotélicien. L'autorité du maître et du syllogisme devait être remplacée par l'autorité de l'expérience. Bacon aura toutefois soin de préciser que cette expérience n'est pas toujours pure. Dans sa théorie des idoles (idoles de la tribu, du marché, de la caverne, du théâtre), il affirme que des préjugés – congénitaux ou acquis – tendent à orienter l'expérience et à mettre en cause sa fiabilité.
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EMPIRISME

Déjà présente dans la philosophie antique, l'opposition rationalisme-empirisme s'incarne dans l'opposition Platon-Aristote, le premier rejetant comme fallacieux le témoignage des sens, alors que le second s'appuie sur l'observation des faits intramondains pour élaborer le discours de la science. Repris et en partie trahi par la scolastique, l'héritage empiriste aristotélicien ne sera pas exploité, mais au contraire dénigré par le renouveau empiriste au xviie siècle.

Reprochant aux aristotéliciens de s'occuper plutôt des mots et des constructions de l'esprit que des choses, des penseurs comme Francis Bacon (1561-1626) vont insister sur la nécessité de développer un nouvel instrument de connaissance ou organon, fondé sur une observation aussi complète que possible des faits. L'empirisme moderne naît avec les débuts de la science moderne. Il se veut la philosophie de cette science. Bacon, en premier, a formulé l'idée que le savoir ne pouvait progresser que s'il s'émancipait du carcan de l'organon aristotélicien. L'autorité du maître et du syllogisme devait être remplacée par l'autorité de l'expérience. Bacon aura toutefois soin de préciser que cette expérience n'est pas toujours pure. Dans sa théorie des idoles (idoles de la tribu, du marché, de la caverne, du théâtre), il affirme que des préjugés – congénitaux ou acquis – tendent à orienter l'expérience et à mettre en cause sa fiabilité. Pour connaître vraiment le réel, l'esprit doit donc se libérer de leur emprise.

L'adversaire aristotélicien vaincu, les empiristes auront à affronter le rationalisme qui, avec René Descartes (1596-1650), prétend être seul capable de surmonter le défi sceptique. Si les premiers empiristes, et notamment John Locke (1632-1704), admettent l'existence de faits qui ne sont pas observables par les sens, David Hume (1711-1776), lui, prône un empirisme intégral qui rejette toute idée qui ne se laisse pas ramener à des impressions.

Comment fonder une expérience ?

L'empirisme lockéen part du principe que, à la naissance, l'esprit est semblable à une feuille blanche. Avec le temps, cette feuille se remplit de caractères : les idées. Une première question concerne leur origine. Alors que le rationalisme admettait que certaines d'entre elles étaient innées, l'empirisme pose le principe que l'expérience constitue la seule et unique source originaire de nos idées (Bacon et Locke laissant toutefois entendre que certaines idées pouvaient aussi nous venir par la Révélation divine). Rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens, selon la formule empiriste. Cette expérience peut être soit externe, soit interne. L'expérience externe est celle de nos cinq sens, et nous procure des idées de sensation (l'idée du jaune, de l'amer, etc.). L'expérience interne, de son côté, nous procure des idées de réflexion (l'idée de pensée, d'amour, etc.). À elles seules, ces deux sources procurent à l'âme toutes les idées qui lui permettront par la suite d'élaborer des théories scientifiques.

Dans la mesure où l'âme peut élaborer de nouvelles idées à partir de celles que l'expérience lui a fournies ou en déduire et induire de nouvelles, la question de l'origine des idées se double de la question de leur vérité. Ici également, l'empirisme fait appel à l'expérience. Afin de savoir si une hypothèse construite à partir d'idées que l'expérience nous a fournies est vraie ou non, nous devons tester cette hypothèse par l'observation. En règle générale, une hypothèse permettra de prédire tel ou tel événement. Si nous observons que l'événement se produit, l'hypothèse sera corroborée par l'expérience. Seule la comparaison de l'idée avec les faits peut ainsi nous assurer de sa vérité.

L'empirisme face à la science

Un empirisme intégral, qui n'accepte que ce qui peut effectivement nous être donné dans l'observation des sens, ne peut que difficilement servir de base à la science. En effet, les sens ne nous montrent que des cas particuliers – je vois ce corps qui tombe – et non pas des lois générales – la loi régissant la chute de tous les corps. Or ce qui caractérise la science, c'est précisément qu'elle cherche à établir des lois générales. Le problème fondamental pour l'empirisme est donc de trouver un moyen fiable pour passer de ce qui est directement observable à ce qui ne l'est pas. C'est d'abord G. W. Leibniz (1646-1716), dans sa controverse avec Locke, et ensuite Emmanuel Kant (1724-1804), dans sa controverse avec Hume, qui insisteront sur ce problème. L'empirisme peut certes mettre en avant l'existence d'une logique inductive qui fixe une procédure permettant de passer du particulier au général – pour un exemple détaillé d'une telle procédure, nous renvoyons ici à la manière dont Bacon détermine la nature de la chaleur.

Il n'en reste pas moins que, quel que soit le nombre de cas particuliers observés et quelque prudente que soit cette logique, la loi générale contiendra toujours plus que ce que les cas particuliers nous montrent. L'idée de nécessité ou de connexion que contient toute loi générale est en effet inaccessible à l'observation, laquelle, comme le dit Hume, ne connaît que la conjonction. Pour un empiriste intégral comme Hume, l'idée d'une connexion nécessaire n'est pas découverte par l'observation, ni par la raison : elle est tout simplement le produit de l'habitude. Les principales idées scientifiques trouvent ainsi leur origine dans un mécanisme psychologique. L'empirisme, plutôt que de servir la science de la nature, devient alors une philosophie de l'esprit humain et de son fonctionnement. Dans l'effort pour chasser tout élément métaphysique de la science, l'empirisme a fini par détruire la science elle-même.

Les répercussions sur la morale et les mathématiques ne sont pas moins lourdes. Ainsi, Hume réduit les vérités mathématiques à de pures conventions, tandis que la morale ne trouve pas d'autre fondement que nos sentiments. Une remarque analogue vaut pour le sujet humain, qui perd toute consistance ontologique.

C'est cet empirisme radical, soucieux de débarrasser la science de l'élément métaphysique, qui inspirera l'empirisme logique du Cercle de Vienne, dont les principaux représentants sont Moritz Schlick (1882-1936) et Rudolf Carnap (1891-1970). Cette école prétendait pouvoir reconstruire tout l'édifice de la science en ne se fondant que sur l'observation et la logique. Pour cela, elle part de propositions élémentaires aussi pures que possible, par exemple : « Ici maintenant bleu. » Mais toute observation présupposant au moins un langage qui la conceptualise, et tout langage véhiculant une métaphysique implicite, l'idéal d'une observation pure s'avère impossible à réaliser. Ainsi, une idée aussi simple que l'idée de bleu renvoie à une certaine manière de conceptualiser le monde et le domaine des couleurs. À côté de la croyance en une distinction radicale entre jugements analytiques et jugements synthétiques, la croyance en une expérience pure sera le deuxième dogme de l'empirisme que Quine (1908-2000) détruira dans son article séminal « Two Dogmas of empiricism ».

Auteur: NORBERT CAMPAGNA
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