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Définition et synonyme de : ÉSOTÉRISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ÉSOTÉRISME L'ésotérisme au siècle du progrès Matter, issu d'une famille de pasteurs, avait été formé au contact des « théosophes » allemands ; l'ésotérisme représentait pour lui un espace de liberté pour une recherche spirituelle libérée des contraintes dogmatiques de la théologie, loin de toute idée d'initiation. La part réservée de la doctrine, la « discipline de l'arcane », se justifiait par les différences de niveau de compréhension. Pour les auteurs socialistes, débiteurs de la théorisation des e « sciences occultes » au cours de la première moitié du xix siècle (Ferdinand- Jean Denis, Tableau historique, analytique et critique des sciences occultes , 1830), le secret était de rigueur, en attendant que l'éducation du peuple permette l'éclosion au grand jour de la vérité. Le recours au voile des symboles et des mythes avait abrité des persécutions la transmission par une minorité des conquêtes de la raison. De tous temps, les sociétés secrètes avaient constitué des sanctuaires naturels protégeant le savoir accumulé. C'est dans ces conditions que la notion avait obtenu droit de cité dans les grands dictionnaires ; Le Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre (1814- 1900) donnait cette définition en 1852 : « ensemble des principes d'une doctrine secrète communiqué seulement à des affiliés. Une fraction des saint- simoniens voulait faire de la partie la plus élevée de leur doctrine une sorte d'ésotérisme ».
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ÉSOTÉRISME

Le mot « ésotérisme » est apparu en 1828 dans le milieu protestant strasbourgeois, sous la plume de l'historien de la gnose Jacques Matter (1791-1864). Son Histoire critique du gnosticisme proposait un usage savant, désignant un mode d'accès à la connaissance absolue dans la ligne de l'ancienne gnose alexandrine, des spéculations hermétiques et kabbalistiques de la Renaissance et de la théosophie du xviiie siècle. Esoterism suivit en anglais en 1835 (Maurice, Letters to Acland), puis Esoterismo en italien et en espagnol. L'usage s'étendit très vite à la littérature de vulgarisation maçonnique et chez des auteurs socialistes (Jacques Étienne Marconis de Nègre, L'Hiérophante, développement complet des mystères maçonniques, 1839 ; Pierre Leroux, De l'humanité, 1840). Le néologisme était dérivé de l'adjectif correspondant utilisé dès 1742 par La Tierce, dans Nouvelles Obligations et statuts de la très vénérable corporation des francs-maçons, qui opposait deux sortes de doctrines chez les pythagoriciens « ... dont ils appelaient une exotérique que l'on pouvait communiquer aux étrangers et l'autre ésotérique ou secrète qui était réservée aux membres des Loges ». Cette référence à une doctrine secrète devait jouer un rôle essentiel dans l'élaboration de la notion. L'Encyclopédie de Diderot la reprenait en 1755 dans l'article « Exotérisme », qui renvoyait à son antonyme en rappelant que les « anciens philosophes » ne divulguaient les vérités qu'à des disciples choisis. La pratique venait d'Égypte ; les druides, les mages de la Perse et les brahmanes avaient agi de même, comme tous ceux qui avaient participé à l'administration publique, souhaitant conserver pour eux « la gloire des sciences » et contrôler l'accès des peuples aux « vérités naturelles et morales ». Ce double sens a perduré jusqu'à nos jours : pure connaissance pour le savant, connaissance secrète, occulte, dans son usage populaire. Il en est allé de même pour les liens étroits entretenus avec les grands courants de transformation des sociétés et ce malgré les changements de camps, l'ésotérisme étant alors revendiqué en priorité par des milieux conservateurs.

L'ésotérisme au siècle du progrès

Matter, issu d'une famille de pasteurs, avait été formé au contact des « théosophes » allemands ; l'ésotérisme représentait pour lui un espace de liberté pour une recherche spirituelle libérée des contraintes dogmatiques de la théologie, loin de toute idée d'initiation. La part réservée de la doctrine, la « discipline de l'arcane », se justifiait par les différences de niveau de compréhension. Pour les auteurs socialistes, débiteurs de la théorisation des « sciences occultes » au cours de la première moitié du xixe siècle (Ferdinand-Jean Denis, Tableau historique, analytique et critique des sciences occultes, 1830), le secret était de rigueur, en attendant que l'éducation du peuple permette l'éclosion au grand jour de la vérité. Le recours au voile des symboles et des mythes avait abrité des persécutions la transmission par une minorité des conquêtes de la raison. De tous temps, les sociétés secrètes avaient constitué des sanctuaires naturels protégeant le savoir accumulé.

C'est dans ces conditions que la notion avait obtenu droit de cité dans les grands dictionnaires ; Le Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre (1814-1900) donnait cette définition en 1852 : « ensemble des principes d'une doctrine secrète communiqué seulement à des affiliés. Une fraction des saint-simoniens voulait faire de la partie la plus élevée de leur doctrine une sorte d'ésotérisme ». Une connotation négative devait s'y attacher tout aussi vite ; le même Pierre Leroux dénonçait, dans La Grève de Samarez (1863), « les brumes de l'ésotérisme » et imputait l'échec du saint-simonisme au fait de s'être constitué en société secrète avec le père Enfantin (1796-1864). Revendication et dénonciation devaient marquer conjointement l'évolution de la notion associée jusqu'à nos jours à hérésie, secte et fausse science. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande, en 1947 encore, en faisait un synonyme d'occultisme : « s'appliquant à la Cabale, à la magie, aux sciences divinatoires ».

La révolution traditionaliste

Dans un Occident progressivement converti au pessimisme, René Guénon (1886-1951) s'attacha à dissocier l'ésotérisme de son environnement occultiste assimilé à un « matérialisme transposé » (La Crise du monde moderne, 1927). À l'annonce de l'avènement du « temps de l'esprit », il substitua l'idée d'une dégradation irréversible de la spiritualité originelle dans une descente cyclique de l'histoire. La tradition primordiale et universelle s'était transmise, néanmoins, dans des groupes fermés, de maître à disciple, sans solution de continuité, au sein de traditions particulières : l'Inde védantique, la Chine taoïste, le judaïsme, le christianisme, l'islam ou dans des traditions de métier comme la franc-maçonnerie. L'accès au dépôt originel, la « science sacrée », et la maîtrise de sa transmission par des pratiques rituelles appropriées faisaient l'objet de l'ésotérisme (Aperçus sur l'initiation, 1946). Si l'usage populaire a été peu touché par cette rupture radicale, le monde savant a suivi dans son ensemble, en témoignent l'article « Ésotérisme » dans l'Encyclopædia Universalis (Serge Hutin, 1970) et le volume de la collection Que sais-je ? (1963) confié à un proche de Guénon, Luc Benoist.

Certaines invraisemblances historiques dans cette identification d'ésotérisme à tradition, en particulier pour la transmission initiatique à partir d'une hypothétique tradition primordiale universelle, ont suscité et alimenté une recherche méthodologique sur des critères objectifs de définition. Antoine Faivre dans Accès de l'ésotérisme occidental (1986) a distingué quatre composantes de base : les correspondances entre le visible et l'invisible ; l'idée que la nature et l'ensemble du cosmos sont vivants ; le rôle central de l'imagination (dans le sens d'« imaginal, créateur » donné par Henry Corbin) et des médiations spirituelles ; et l'expérience de la transmutation. Il ajoutait deux éléments complémentaires, fréquents mais non obligatoires : la pratique des correspondances, et la transmission. Faivre a privilégié dans son analyse l'héritage hermétique de la Renaissance et de la Naturphilosophie allemande. Cette approche critique a fait autorité dans le monde savant et universitaire ; un Dictionnaire critique de l'ésotérisme a paru en 1998 ainsi qu'une nouvelle édition du Que sais-je ? (1992) sous sa signature.

De son côté, Wouter Hanegraaff a interprété le glissement de l'ésotérisme vers l'occultisme au xixe siècle comme une forme de sécularisation (New Age Religion and Western Culture, Esotericism in the Mirror of Secular Thought, 1998). La question de la transmission a pu être maintenue au centre d'une analyse fondée sur l'évolution des courants qui ont agité l'aire des religions du Livre où la notion naquit et s'est développée. Cependant, quels que soient les critères scientifiques mis en avant, l'usage populaire suit toujours, pour l'essentiel, les voies ouvertes au xixe siècle.

Auteur: JEAN-PIERRE LAURANT
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