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Définition et synonyme de : ETHNOMÉTHODOLOGIE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ETHNOMÉTHODOLOGIE Courant sociologique d'origine américaine, l'ethnométhodologie se développe dans les années 1960. Son chef de file le plus connu, Harold Garfinkel (né en 1917), publie en 1967 Studies in Ethnomethodology qui demeure l'ouvrage de référence de tout chercheur adoptant cette perspective, autant aux États- Unis, en Grande-Bretagne qu'en France (alors que l'ouvrage n'est pas traduit en français). Le projet Dans sa Préface de Studies, Garfinkel définit le projet global de l'ethnométhodologie « en contraste avec certaines propositions d'Émile Durkheim qui enseignent que la réalité objective des faits sociaux est le principe fondamental de la sociologie ». La démarche du sociologue américain se présente ainsi comme une critique de la célèbre invitation de Durkheim : « il faut traiter les faits sociaux comme des choses » (Les Règles de la méthode sociologique, 1895). Pour le sociologue américain, il faut traiter les faits sociaux comme des « accomplissements pratiques » par des « membres », c'est-à-dire par des acteurs sociaux, qu'ils soient amateurs ou professionnels (sociologues).
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ETHNOMÉTHODOLOGIE

Courant sociologique d'origine américaine, l'ethnométhodologie se développe dans les années 1960. Son chef de file le plus connu, Harold Garfinkel (né en 1917), publie en 1967 Studies in Ethnomethodology qui demeure l'ouvrage de référence de tout chercheur adoptant cette perspective, autant aux États-Unis, en Grande-Bretagne qu'en France (alors que l'ouvrage n'est pas traduit en français).

Le projet

Dans sa Préface de Studies, Garfinkel définit le projet global de l'ethnométhodologie « en contraste avec certaines propositions d'Émile Durkheim qui enseignent que la réalité objective des faits sociaux est le principe fondamental de la sociologie ». La démarche du sociologue américain se présente ainsi comme une critique de la célèbre invitation de Durkheim : « il faut traiter les faits sociaux comme des choses » (Les Règles de la méthode sociologique, 1895). Pour le sociologue américain, il faut traiter les faits sociaux comme des « accomplissements pratiques » par des « membres », c'est-à-dire par des acteurs sociaux, qu'ils soient amateurs ou professionnels (sociologues).

En effet, si les approches sociologiques classiques placent les sociologues en surplomb, afin d'observer la société, au point de considérer, selon Garfinkel, les acteurs ordinaires comme des « idiots culturels » qui ne font qu'obéir aux normes sociales, l'ethnométhodologie considère que tout membre d'une société agit fondamentalement de la même manière : il classe, découpe, catégorise le monde autour de lui pour le rendre descriptible, intelligible, transmissible. Tout membre d'une société emploie donc des « méthodes » de description du monde, la seule différence entre celles des membres ordinaires et celles des membres « qui font de la sociologie » étant de degré (d'explicitation) et non de nature. L'ethnométhodologie est ainsi la discipline qui se donne pour objectif de mettre au jour les méthodes que les membres d'une société emploient dans leur vie ordinaire pour organiser leurs activités, des plus explicites (par exemple la tenue d'un agenda) aux moins reconnues (par exemple leurs conversations).

Garfinkel s'est expliqué sur le sens du mot « ethnométhodologie », qui ne renvoie en rien à des questions de méthodologie en ethnologie, mais qui s'inspire néanmoins de la recherche en ethnoscience. Lors d'un colloque à Purdue University en 1968, il raconta comment il s'était retrouvé en 1954 en train d'étudier les transcriptions des délibérations d'un jury populaire. Il fut frappé par le sérieux avec lequel ces jurés s'acquittaient de leur tâche : ils savaient qu'ils n'étaient pas juristes, mais ils cherchaient des preuves adéquates, veillaient à distinguer faits et opinions, etc. Par analogie avec les mots employés par les anthropologues pour désigner les classifications botaniques employées dans telle société – l'ethnobotanique Hanunoo, par exemple – ou les classifications médicales en vigueur dans telle autre – l'ethnomédecine Subanum, par exemple –, Garfinkel inventa le mot ethnométhodologie pour désigner cette capacité des membres d'une société à « faire de la méthodologie » dans le domaine qui les concerne à un moment donné, par exemple les décisions judiciaires.

Les recherches exploratoires

Au cours des années 1950, tandis qu'il mettait peu à peu au point la plate-forme théorique de l'ethnométhodologie (en s'appuyant tout particulièrement sur l'œuvre d'Alfred Schutz), Garfinkel mena des investigations plus empiriques dans différents domaines de la vie ordinaire. Ainsi, sont restées célèbres ses expériences de déstabilisation (breaching experiments), telles qu'il les proposait à ses étudiants de l'université de Californie à Los Angeles. Il leur demandait de perturber momentanément leurs parents ou leurs amis. À la classique question « comment ça va ? », les étudiants étaient invités à répondre par une nouvelle question, du genre : « Comment je vais par rapport à quoi ? Ma santé, mes finances, mon travail, mon état d'esprit, mon... ». Ce qui ne manquait pas d'énerver l'interlocuteur qui ne pouvait pas comprendre cette rupture subite de la règle du « jeu ». À la question « ça va ? », il est entendu que l'on ne doit répondre que par « ça va ». Comme l'expliquera le sociologue Rod Watson, un fidèle supporter anglais de Garfinkel, « l'ambition [de la démarche ethnométhodologique] est de rendre compte des procédés ordinaires qui permettent aux individus de découvrir la connaissance locale, les pratiques locales, les vernaculaires locaux et tous autres éléments qui contribuent à l'identification de „ce qui est“ » (in L'Ethnométhodologie, une science radicale, 2001).

Dans le même ordre d'idée, Garfinkel va étudier en détail en 1958-1959 le cas d'« Agnès », un jeune homme qui veut devenir et parvient à se faire accepter avec beaucoup de succès pour une jeune femme, non seulement parce que son pénis a été amputé et qu'un vagin a été implanté, mais aussi parce qu'elle parvient à donner le change en toute circonstance. Ce sont les stratégies consistant à « passer pour » qui intéressent Garfinkel, pour qui le cas d'Agnès est une démonstration clinique des capacités de l'individu à produire des routines stables et prévisibles en dépit des obstacles mis sur sa route.

L'analyse de conversation

Au cours des années 1960, plusieurs étudiants de Garfinkel, en particulier Harvey Sacks et Emanuel Schegloff, vont mettre au point l'« analyse de conversation » (conversational analysis ou C.A.). Reprenant à Garfinkel la notion d'« indexicalité », entendue comme l'inscription du contexte dans les énoncés, ils posent que la transcription et l'analyse minutieuses de conversations enregistrées permet de dégager toutes les « traces » laissées par la société dans la trame des échanges. En bref, étudier l'ordre des interactions conversationnelles, c'est se donner le moyen d'étudier la mécanique fine de l'ordre social tout entier. La C.A. va connaître un énorme succès au cours des années 1970 et 1980. De très nombreuses études (souvent issues de thèses de doctorat) vont faire découvrir les charmes des « tours de parole » et dégager toutes les subtilités des ouvertures et des clôtures de conversation. Mais nombre de critiques vont également se faire entendre, en particulier Aaron Cicourel, un ancien associé de Garfinkel, qui va reprocher à la C.A. de s'enfermer sur elle-même, dans des recherches toujours plus fines, mais toujours plus stériles.

Garfinkel lui-même se tiendra toujours à quelque distance de la C.A. Au cours des années 1980, il va plutôt travailler avec quelques jeunes collaborateurs dans le domaine de la sociologie des sciences, en analysant notamment comment quatre astrophysiciens ont découvert le pulsar optique en 1969. Il va également encourager l'incursion de l'ethnométhodologie dans l'analyse des fondements des mathématiques (Eric Livingston, The Ethnomethodological Foundations of Mathematics, 1986). Ainsi, loin des polémiques qui l'ont entourée à ses débuts, l'ethnométhodologie apparaît aujourd'hui comme une sociologie certes « radicale », mais mature et capable d'offrir une lecture alternative de phénomènes sociaux, scientifiques et culturels. Nombreux sont aujourd'hui en France les chercheurs qui s'en inspirent, en sociologie, en philosophie, en sciences de l'éducation, en sciences du langage et en sciences de la communication.

Auteur: YVES WINKIN