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Définition et synonyme de : EUGÉNISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis EUGÉNISME En forçant un peu le sens des mots, on peut faire remonter l'eugénisme à l'Antiquité, notamment à Sparte, où l'on abandonnait à la mort les nouveau-nés e anormaux. Mais c'est seulement à la fin du xix siècle qu'il y eut une véritable théorisation de cette doctrine. Le mot lui-même (eugenics), inventé en 1883 par le savant anglais Francis Galton, tire son sens de l'association des mots grecs eu, « bien », et genos, « origine, race ». Étymologiquement, l'eugénisme (ou eugénique) se voulait donc la science des bonnes « naissances ». e Le cadre de cette théorisation est la révolution industrielle du xix siècle, qui s'était accompagnée d'une urbanisation et d'une prolétarisation massives de la population. La paupérisation, la promiscuité et les mauvaises conditions d'hygiène avaient entraîné une multiplication des maladies de misère (comme la sous-alimentation), maladies infectieuses (tuberculose, syphilis, etc.), maladies mentales, troubles du comportement, alcoolisme, prostitution, délinquance... Toutes choses qui furent attribuées à une « dégénérescence » de l'humanité. La théorisation Peu après sa publication en 1859, L'Origine des espèces de Charles Darwin servit à expliquer cette dégénérescence par l'absence de sélection naturelle dans les sociétés humaines (le premier à l'avoir théorisé serait, en 1868, l'essayiste anglais William Rathbone Greg, mais l'idée semble avoir émergé dès la publication de Darwin).
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EUGÉNISME

En forçant un peu le sens des mots, on peut faire remonter l'eugénisme à l'Antiquité, notamment à Sparte, où l'on abandonnait à la mort les nouveau-nés anormaux. Mais c'est seulement à la fin du xixe siècle qu'il y eut une véritable théorisation de cette doctrine. Le mot lui-même (eugenics), inventé en 1883 par le savant anglais Francis Galton, tire son sens de l'association des mots grecs eu, « bien », et genos, « origine, race ». Étymologiquement, l'eugénisme (ou eugénique) se voulait donc la science des bonnes « naissances ».

Le cadre de cette théorisation est la révolution industrielle du xixe siècle, qui s'était accompagnée d'une urbanisation et d'une prolétarisation massives de la population. La paupérisation, la promiscuité et les mauvaises conditions d'hygiène avaient entraîné une multiplication des maladies de misère (comme la sous-alimentation), maladies infectieuses (tuberculose, syphilis, etc.), maladies mentales, troubles du comportement, alcoolisme, prostitution, délinquance... Toutes choses qui furent attribuées à une « dégénérescence » de l'humanité.

La théorisation

Peu après sa publication en 1859, L'Origine des espèces de Charles Darwin servit à expliquer cette dégénérescence par l'absence de sélection naturelle dans les sociétés humaines (le premier à l'avoir théorisé serait, en 1868, l'essayiste anglais William Rathbone Greg, mais l'idée semble avoir émergé dès la publication de Darwin). Tout aussi rapidement, on pensa que la science pourrait corriger cette dégénérescence en instituant un substitut de sélection naturelle, ce fut l'eugénisme.

Cette relation de l'eugénisme au darwinisme dépasse la simple parenté de contenu. En effet, au xixe siècle, la biologie intégra à ses théories diverses notions empruntées à la sociologie et à l'économie. Le darwinisme en est l'illustration la plus flagrante, avec son utilisation de la concurrence et du malthusianisme. Ces notions empruntées furent ainsi « naturalisées » par la biologie, ce qui leur donna une aura scientifique dont elles étaient auparavant dépourvues. La sociologie et l'économie les récupérèrent alors, et s'en servirent pour « naturaliser » et « biologiser » en retour l'ordre social et économique au nom de la science. L'eugénisme fut l'un des résultats de cette « naturalisation » et de cette « biologisation » de la société.

Parallèlement se développèrent plusieurs thèses bio-sociologiques très apparentées : le darwinisme social, l'eugénisme négatif et l'eugénisme positif. Le darwinisme social prétend (r)établir dans la société la concurrence et la sélection naturelle éliminant les individus les plus faibles. L'eugénisme négatif vise à empêcher les individus réputés inférieurs de procréer, par enfermement, interdiction de mariage ou stérilisation. L'eugénisme positif, lui, veut encourager la reproduction des individus réputés supérieurs, voire n'autoriser qu'elle. La distinction entre les eugénismes positif et négatif est parfois attribuée au médecin anglais Caleb Williams Saleeby, et datée du début du xxe siècle ; mais on en trouve des traces bien avant chez d'autres auteurs aujourd'hui à peu près oubliés.

La pratique de l'eugénisme

Dans les faits, le darwinisme social ne se manifesta guère que par un « laisser-faire » plus ou moins marqué selon les pays. L'eugénisme positif ne fut appliqué que dans l'Allemagne nazie, et à petite échelle, dans quelques centres où des femmes sélectionnées pour leurs caractéristiques « aryennes » étaient fécondées par des hommes présentant les mêmes qualités (plus récemment, les banques de sperme de Prix Nobel peuvent aussi se ranger dans cette catégorie assez marginale). En revanche, l'eugénisme négatif fut très répandu : on interdit les mariages, on enferma et, surtout, on stérilisa dans le monde entier, et cela bien avant le nazisme.

Hormis quelques castrations « sauvages » de malades et de délinquants aux États-Unis et en Suisse dans les années 1880-1890, l'eugénisme resta purement théorique jusqu'au début du xxe siècle. C'est alors qu'il passa du domaine des théories à celui des pratiques sociales, grâce à l'activisme de multiples associations militant en sa faveur. En 1905 fut créée la Gesellschaft für Rassenhygiene ; en 1907 l'Eugenics Education Society ; suivirent, dans le monde entier, de nombreuses associations du même genre (dont la Société française d'eugénique, en 1912), associations où l'on retrouve nombre d'éminents biologistes de l'époque.

Le militantisme eugéniste remporta ses premiers succès aux États-Unis avec l'adoption de lois sur la stérilisation de certains malades, handicapés et délinquants (d'abord en 1907 dans l'Indiana, puis en divers autres États : Connecticut, Californie en 1909, etc.). Il fallut cependant attendre la fin des années 1920 pour que, du fait des difficultés sociales de l'après-guerre et de la crise économique, d'autres pays se dotent de telles législations : Suisse et Canada (1928), Danemark (1929), Norvège et Allemagne (1934), Finlande et Suède (1935), etc. L'Église catholique condamnant l'eugénisme, ce sont surtout les pays majoritairement protestants qui adoptèrent ces pratiques.

Les années 1930 furent la grande époque de l'eugénisme, y compris aux États-Unis où les stérilisations, légales depuis longtemps, se multiplièrent. C'est dans l'Allemagne nazie qu'il fut le plus virulent : 400 000 personnes y furent stérilisées entre 1934 et 1939 (avant d'être, pour la plupart, exterminées pendant la guerre). Dans les pays démocratiques, où l'eugénisme fut attaqué tant sur le plan scientifique que politique, les stérilisations, moins nombreuses, se comptent tout de même par dizaines de milliers (plus de 50 000 aux États-Unis, 60 000 en Suède, plusieurs milliers au Danemark, etc.). Dans ces pays, la stérilisation servit parfois de succédané de contraception (on stérilisait les femmes jugées incapables d'élever des enfants, notamment les faibles d'esprit, pour éviter moins la propagation de leur incapacité que les grossesses indésirables).

Une idéologie pseudo-scientifique

Les horreurs nazies firent reculer l'eugénisme après la guerre, mais il ne disparut pas immédiatement. Ainsi, le Japon s'est doté d'une loi eugéniste en 1948. Au cours des années 1950 et plus encore dans les années 1960, ces législations furent cependant de moins en moins appliquées et tombèrent en désuétude, au fur et à mesure que la génétique moléculaire éclipsa les génétiques de la première moitié du siècle, et qu'à leurs méthodes (modélisations, études statistiques, etc.) elle substitua des approches physiologiques, moins sensibles aux contaminations idéologiques.

Les personnes visées par les lois eugénistes variaient selon les pays, mais il y avait un fonds commun. D'abord les individus atteints de maladies réellement héréditaires. Ces maladies étant rares et ne touchant qu'un petit nombre de personnes, s'y ajoutèrent divers troubles qu'on supposait être héréditaires, ou dépendre de prédispositions génétiques (y compris des maladies infectieuses, comme la tuberculose, censées toucher préférentiellement des personnes prédisposées). Ces mesures furent parfois étendues à certaines catégories de délinquants (notamment sexuels). Toutefois, les plus nombreux à être stérilisés furent les malades mentaux, les faibles d'esprit et les personnes atteintes de troubles du comportement, catégorie où l'on rangea toute sorte de gêneurs (instables, vagabonds, alcooliques, prostituées, etc.).

Dans les pays démocratiques, en raison de la dimension contraceptive que prirent parfois les stérilisations effectuées sous le couvert de législations eugénistes, les femmes furent plus frappées que les hommes (dans l'Allemagne nazie, les hommes et les femmes semblent avoir été touchés à égalité).

L'eugénisme eut également très vite une coloration raciste : Aux États-Unis, les Noirs étaient plus facilement visés que les Blancs et, parmi les Blancs, les immigrés de fraîche date d'Europe de l'Est et du Sud, plutôt que les W.A.S.P. (white anglo-saxon protestants). En Allemagne, en 1937, au nom de l'eugénisme et pour prévenir la dégénérescence de la race blanche, on stérilisa les métis que les soldats des troupes franco-africaines d'occupation avaient laissés après la Première Guerre mondiale. Sans même parler ici des interdictions de mariages interraciaux.

L'eugénisme, s'il fut le plus largement pratiqué par les nazis, appartient à tous les courants politiques. Les seules oppositions institutionnelles qu'il rencontra furent celles de l'Église catholique et de l'U.R.S.S. lyssenkiste. Partout ailleurs, du fascisme au marxisme en passant par la social-démocratie, il eut ses partisans. C'était une idéologie politiquement transversale, caractérisée par le scientisme et le culte du progrès. Le projet d'améliorer l'espèce humaine en remplaçant le jeu aveugle de l'évolution par une action consciente et maîtrisée était approuvé aussi bien à droite (où l'eugénisme était censé permettre la réalisation d'un idéal racial) qu'à gauche (où cette maîtrise du destin biologique s'articulait avec le marxisme par lequel l'homme est supposé maîtriser son évolution sociale), et au centre (où l'on se contentait d'invoquer les nécessités du progrès et de la santé publique). À quoi s'ajoutaient, dans tous les cas, des motivations économiques (les malades et les déviants coûtaient cher à la société).

Le plus étonnant est qu'une telle doctrine et les législations afférentes furent inventées par des biologistes et des médecins. Pendant plus d'un demi-siècle, la plupart d'entre eux, y compris les plus prestigieux, en furent non seulement les partisans, mais les propagandistes. Or, s'il pouvait y avoir une incertitude à la fin du xixe siècle, dès 1910-1915 plus rien dans la génétique ne permettait de justifier l'eugénisme, et les généticiens savaient très bien qu'il était inefficace. Il faudra pourtant attendre les années 1930 pour que, devant les pratiques nazies, quelques biologistes commencent à réagir (parfois, pour recommander un eugénisme positif, tout aussi inefficace, mais plus présentable humainement).

Auteur: ANDRE PICHOT
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