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Définition et synonyme de : FÉMINISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis FÉMINISME Le féminisme désigne un mouvement à la fois politique et philosophique qui met en question la définition séculaire des sexes et leur rapport hiérarchique – leur « invariant ». En effet, si par le passé, la différence des sexes s'est traduite sous des formes sociales et culturelles multiples, et a fait l'objet de conceptions religieuses et philosophiques diverses, c'est cependant toujours à partir d'une articulation intangible, diversement modulée, qui subordonne le féminin à la centralité du masculin. Cette articulation est relayée par la démocratie elle-même, qui, dans sa version grecque ou dans sa version moderne, substitue au patriarcat un « fratriarcat » (C. Pateman, The Disorder of Women : Democracy, Feminism and Political Theory, 1989), et elle hante l'espace symbolique des origines à nos jours (N. Loraux, Façons tragiques de tuer une femme, 1985). Le mouvement féministe a connu, au cours des siècles, des manifestations sporadiques (G. Fraisse, La Raison des femmes, 1992). C'est cependant e dans la seconde partie du xx siècle qu'il prend la forme d'un courant structuré, infléchissant de manière globale la réflexion scientifique et la pratique sociale. La différence des sexes va alors devenir le paradigme incontournable de la réflexion et de l'action.
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FÉMINISME

Le féminisme désigne un mouvement à la fois politique et philosophique qui met en question la définition séculaire des sexes et leur rapport hiérarchique – leur « invariant ». En effet, si par le passé, la différence des sexes s'est traduite sous des formes sociales et culturelles multiples, et a fait l'objet de conceptions religieuses et philosophiques diverses, c'est cependant toujours à partir d'une articulation intangible, diversement modulée, qui subordonne le féminin à la centralité du masculin. Cette articulation est relayée par la démocratie elle-même, qui, dans sa version grecque ou dans sa version moderne, substitue au patriarcat un « fratriarcat » (C. Pateman, The Disorder of Women : Democracy, Feminism and Political Theory, 1989), et elle hante l'espace symbolique des origines à nos jours (N. Loraux, Façons tragiques de tuer une femme, 1985).

Le mouvement féministe a connu, au cours des siècles, des manifestations sporadiques (G. Fraisse, La Raison des femmes, 1992). C'est cependant dans la seconde partie du xxe siècle qu'il prend la forme d'un courant structuré, infléchissant de manière globale la réflexion scientifique et la pratique sociale. La différence des sexes va alors devenir le paradigme incontournable de la réflexion et de l'action. La définition de ses termes, et la forme hiérarchique de leur rapport, est arrachée à sa fausse évidence ontologique ou naturelle pour apparaître comme un « être devenu ». C'est ainsi qu'à la « différence des sexes » se substitue peu à peu l'idée de « construction sociale de sexes », ou de « rapports sociaux de sexes » (C. Delphy, L'Ennemi principal, 1998) ou de « genre », traduction approximative du gender anglais. Ce paradigme inspire non seulement de nouvelles pratiques d'ordre politique et économique, mais contraint à revisiter les différents savoirs et les systèmes de représentation.

Devenir sujet

Si ce mouvement s'affirme sous le terme de « féminisme » alors qu'il met en question non pas un des sexes mais bien le rapport entre les sexes et leurs définitions respectives, c'est que, d'une part, il est initié par les femmes et les concerne au premier chef, et que, d'autre part, à la différence d'autres courants philosophiques ou politiques, il n'est pas identifiable à une doctrine fondatrice déterminée : il a des acteur(e)s mais pas d'auteur(e). Le Deuxième Sexe (1946) de Simone de Beauvoir (1908-1986) n'y occupe pas la place dogmatique fondatrice qui est celle, par exemple, du Capital de Marx pour le marxisme. La principale originalité de cet ouvrage, au-delà de ses analyses sectorielles inégales, est de faire apercevoir le caractère structurel des différents aspects qui caractérisent les rapports entre les sexes, que ce soit sur le plan politique, économique, social, culturel, ou désirant, et d'éclairer le caractère contestable de leurs définitions jusqu'ici supposés intangibles.

Dans ce contexte, il s'agit pour les femmes d'accéder à la position de sujet ou d'individu, séculairement appropriée par les seuls hommes. La célèbre formule beauvoirienne : « On ne naît pas femme on le devient », en indiquant le caractère socialement contraint de la position féminine, n'est cependant pas accompagnée de la formule parallèle : « On ne naît pas homme on le devient », laissant ainsi supposer que la forme de la masculinité incarnerait celle de l'humanité dans son essence. La thèse qui sous-tend cet ouvrage va rallier et inspirer un courant important du féminisme français, rejetant l'argument de la nature au nom de la raison.

Un autre courant, issu de la confrontation avec la psychanalyse, adopte quant à lui une position différente et affirme – non sans référence à Melanie Klein – qu'« il y a deux sexes », deux modalités différentes mais cependant potentiellement égales d'incarnation de l'humanité. Soutenu initialement par Luce Irigaray, il conteste l'affirmation lacanienne d'un Signifiant phallique garant de l'ordre symbolique et commun aux deux sexes, et corrélativement la référence indue de l'humanité aux insignes de la masculinité. Au « trait unaire » de ce signifiant, Irigaray oppose le signifiant féminin de « l'incontournable volume » ou des « lèvres qui se touchent », c'est-à-dire du non-un (L. Irigaray, Speculum, de l'autre femme, 1974 ; A. Fouque, Il y a deux sexes, 1992). Marginalisé dans l'espace français, ce courant fait référence en particulier en Italie ou aux États-Unis, où il est parfois même identifié à tort à la dominante du french feminism. On peut y rattacher la pensée américaine du care (Caroll Gilligan) qui affirme, au-delà du principe d'égalité, la nécessité constante d'un surplus de souci de l'autre.

Une pensée de l'indécidable

C'est sous l'influence du courant philosophique dit postmétaphysique que se dessine une troisième position touchant à la définition théorique et pratique des sexes. Jacques Derrida (1930-2004), comme Luce Irigaray, récuse le signifiant phallique mais étend les effets de cette récusation aux deux sexes. Il associe en effet la critique du phallocentrisme à celle du logocentrisme inaugurée par Martin Heidegger (1889-1976), ce qui le conduit à forger le terme de « phallogocentrisme » pour caractériser la tradition. Sous sa plume et dans sa perspective, la différence des sexes ne peut être figée de manière duelle : c'est une « différance », c'est-à-dire un mouvement de perpétuel différer, rendant inidentifiables chacun de ses pôles. Derrida qualifie cependant de « féminine » cette position d'indécidabilité des frontières sexuées à laquelle il s'identifie lui-même, la révolution philosophique tenant ainsi lieu de révolution socio-politique (Glas, 1974 ; Psyché, 1987 ; Points de suspension, 1992).

Certains courants dérivés de sa pensée, mais davantage encore de la problématique des sexualités greffée sur celle des sexes, vont faire de l'indécidabilité non plus un « différer » mais un état, en postulant l'indifférence non seulement des sexes mais des orientations sexuelles. Pour récuser la hiérarchie des sexes – et des sexualités – ils contestent jusqu'à leurs différences, tenant pour négligeable la morphologie comme tout autre fondement dit « biologique », et disqualifié à ce titre. Alors que chez Derrida la « différance » est un mouvement, chez les théoriciennes ou théoriciens postérieurs du Gender Trouble (J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, 1990) ou de la queer theory, l'indécidabilité devient un statut. Si l'on pousse à l'extrême cette perspective, la réversibilité des sexes et des sexualités est donc potentiellement radicale, rejoignant le « corps sans organes » revendiqué par Gilles Deleuze et Félix Guattari (G. Deleuze et F. Guattari, L'Anti-Œdipe, 1972). Les théories de l'indifférence des sexes et des sexualités viennent ainsi rejoindre les théories classiques du sujet souverain, s'auto-déterminant librement. Se heurtant toutefois à la dissymétrie flagrante des sexes dans le processus générationnel, elles en minimisent la portée ou soutiennent le projet des technologies de la reproduction, pouvant aller jusqu'à la réalisation d'un utérus artificiel (ectogenèse). Dans une telle perspective d'indifférenciation comme seule condition d'égalisation, la dissymétrie persistante des sexes dans le processus reproductif constitue en effet une objection qu'avait à sa manière rencontrée et recouverte Le Deuxième Sexe. À l'inverse, en accentuant les spécificités des rôles reproductifs et en conférant à la maternité une originalité irréductible, les théories dualistes des sexes soutiennent l'égalité dans la différence, et plus exactement la dissymétrie. Il faut souligner que la revendication de la maîtrise de la maternité par la contraception et l'avortement, qui a constitué le premier leitmotiv du rassemblement féministe contemporain, se tient aux confins de ces perspectives.

Malgré leur diversité et leurs oppositions, ces théories, donnant lieu à des pratiques diverses, ont cependant toutes en commun la mise en cause de la domination historico-sociale des hommes sur les femmes (P. Bourdieu, La Domination masculine, 1998) qui se manifeste dans les différentes modalités de la vie politique, sociale, économique, érotique, générationnelle, ou symbolique. Elles entraînent des stratégies diverses, mais qui peuvent se croiser, concernant le devenir des rapports entre hommes et femmes qui est l'enjeu central du féminisme dans son ambition émancipatrice. Ce qui caractérise en effet le féminisme, au-delà des positions philosophiques diverses touchant aux rapports entre les sexes et à leurs définitions respectives, c'est qu'il en conçoit la transformation non seulement comme un tournant philosophique, mais comme une pratique politique aventureuse, conjoignant réflexion et action. Il est à ce titre une « praxis », au sens aristotélicien tel qu'il est réactivé par la pensée politique de Hannah Arendt : une praxis déployée dans la durée, mais sans représentation a priori de son modèle (F. Collin, Hannah Arendt, 1999, Parcours féministe, 2005)

La question des rapports entre les sexes, ainsi élevée au rang de paradigme par le féminisme, demeure traversée par celle des classes, des races, des cultures et des conjonctures historiques qui imposent une pluralité d'analyses sectorielles et d'actions transformatrices (C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, 1992). Elle constitue un angle d'approche théorique et pratique du réel universel, mais non exclusif.

Auteur: FRANCOISE COLLIN
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