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Définition de : GÉOPOLITIQUE

de Encyclopaedia-Universalis

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GÉOGRAPHIE POSTMODERNE

L'appellation géographie postmoderne est souvent mise en concurrence avec celle de géographie postmoderniste. Les deux épithètes ne sont évidemment pas sans rapport entre elles. Elles explicitent même le contexte général auquel il faut se référer pour comprendre le renouvellement de la pratique géographique à partir des années 1990.

Le postmodernisme renverrait avant tout aux mouvements esthétiques de la fin du xxe siècle qui abandonnent les préceptes du modernisme, ceux-ci traduisant l'adhésion à la modernité. La postmodernité, quant à elle, dirait la rupture historique – bouleversant les cadres d'intelligibilité du monde ayant prévalu depuis les Lumières – survenue avec l'entreprise nazie et les régimes totalitaires. De tels événements auraient ainsi condamné les « grands récits », promettant liberté, bonheur, progrès, et exigeraient que soit reconsidérée la présence de l'homme au monde dans la postmodernité. Dès les années 1960, la création littéraire (John Barth, « The Literature of exhaustion », in Atlantic, 220, 1967) et la conception architecturale américaines (Robert Venturi, Complexity and Contradiction in Architecture, 1966 [trad. 1976]) connaissent une évolution majeure qui traduit cette mutation. Peu de temps après, l'ouvrage du philosophe Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne (1979), caractérise l'état global de la culture dans les pays développés. Ce changement de perspective ouvre la voie aux sciences sociales – qui aspirent à comprendre la société émergente – et notamment à la géographie, puisque l'espace semble désormais plus déterminant que le temps et la perspective historique qui lui est inhérente (Fredric Jameson, « Postmodernism, or the Cultural Logic of late capitalism », in New Left Review, 1984).

Quatre orientations peuvent caractériser la géographie postmoderne. Premièrement, une forme de relativisme l'emporte : la connaissance dépend autant de l'objet à connaître que du sujet connaissant. Le géographe renonce à l'universalité et prône la multiplicité des chemins possibles contre l'idée d'une vérité unique. Deuxièmement, l'objectivité de la réalité géographique « s'enracine dans une subjectivité qui n'est pas pure fantaisie » (Éric Dardel, L'Homme et la terre, 1952). Intégrant cette « géographicité », qui souligne la relation existentielle identifiée entre l'homme et son espace de vie, la question du sens et de son interprétation est posée. Il s'agit plus de comprendre que d'expliquer : saisir les raisons de l'apparition d'un phénomène ainsi que les formes de sa manifestation ne constitue plus la seule motivation de la recherche scientifique. Troisièmement, la distance au réel concret grandissant, l'attention se porte désormais sur le discours et les représentations qu'il suppose. Quatrièmement, l'entreprise critique – c'est-à-dire la volonté de donner un tour plus radical à l'utilité sociale de la géographie –, en partie encore liée à la volonté de dégager l'homme de toute forme de domination, impose d'examiner toute production sociale au regard notamment des systèmes de valeurs qui l'imprègnent. Ces changements de fond, contrariant les règles modernes de la scientificité, soutiennent la mise en pratique de la géographie postmoderne.

Mais, en France, l'idée d'une géographie postmoderne, introduite au début des années 1990, fait toujours débat (L'Espace géographique, no 1, 2004). Réduisant la perspective postmoderne à un simple objet de dissension, cristallisant des oppositions déjà anciennes (une géographie « scientifique » contre une géographie « littéraire »), la géographie française ouvre timidement sa pratique à ce renouveau. Toutefois, à la suite de Paul Claval et de la revue Géographie et Cultures, qui en fournit régulièrement une illustration, quelques géographes interrogent les conditions et les modalités d'affirmation de ce courant. Mais ils achoppent encore sur les ancrages disciplinaires actuels – fixant les cadres de la pratique géographique en France – toujours empreints d'une modernité incarnée par l'analyse spatiale, renvoyant plus généralement aux positions néo-positivistes et à l'orientation nomothétique de la géographie systémique.

De son côté, la géographie anglo-saxonne évolue plus rapidement. Les premiers ouvrages de fond, publiés en 1989, reconsidèrent la dimension socio-spatiale des sociétés, en sollicitant le corpus marxiste mobilisé par la Radical Geography. Ainsi dans Postmodern Geographies : the Reassertion of Space in Critical Social Theory d'Edward Soja ou dans The Condition of Postmodernity : an Inquiry into the Origins of Cultural Change de David Harvey, acteur majeur de la Radical Geography, la dimension critique introduit la géographie à l'analyse du monde postmoderne. Mais le renouveau paradigmatique incarné par la géographie postmoderne présente d'autres entrées, dont celle qui est liée à la géographie culturelle.

De nouvelles perspectives de recherche (géographie des genres, Gay and Lesbian Studies, géographie postcoloniale) contribuent aussi à caractériser cette géographie postmoderne, qui procède par ailleurs à la re-dynamisation de champs plus anciens : désormais, la géographie économique s'attachera à l'analyse des modes de production postfordistes, cependant que la géographie urbaine, un de ses champs d'expérimentation privilégiés, scrutera la ville métropolisée en ses diverses manifestations (Edward Soja, Postmetropolis : Critical Studies of Cities and Regions, 2000).

Prenant appui sur la contestation de l'approche néo-positiviste par les positionnements humanistes et radicaux, intégrant l'apport que représente l'étude des représentations et n'étant pas indifférente au tournant culturel pris par la discipline au début des années 1990, la géographie postmoderne pourrait offrir à la géographie un véritable projet épistémologique ouvert à la transdisciplinarité. Encore faudrait-il, du moins en France, ne pas penser cet héritage de pratiques diverses avec les cadres de la modernité en tête, mais plutôt le considérer comme le socle de sa prochaine fondation, dût-elle, cette géographie postmoderne, être autrement nommée.

Auteur: LAURENT VIALA
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