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Définition et synonyme de : GNOSTICISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis GNOSTICISME e Depuis le milieu du xx siècle, un certain consensus a fait admettre le terme « gnosticisme » pour désigner les gnostiques historiques de l'Antiquité gréco- romaine, par opposition à toute forme de gnose, attestée à diverses époques et dans divers milieux de l'histoire de l'humanité. On nomme gnostiques des groupes qui valorisent la connaissance (en grec : gnôsis) comme un moyen de parvenir au salut. Comme il s'agit souvent de connaissances ésotériques, transmises à des initiés, il n'est pas toujours facile de reconstruire les systèmes et les doctrines qui ont été conservés depuis l'Antiquité dans des textes que le hasard des découvertes a permis de mettre au jour. e D'une manière générale, les gnostiques historiques sont attestés surtout du ii e au iv siècle de notre ère, tout autour du Bassin méditerranéen, à un moment où le christianisme construit son identité. Les gnostiques représentent certaines formes de christianisme, étranges, marginales, parfois solitaires ou contestatrices. Avant qu'il n'existe d'hérésies chrétiennes, et donc de christianisme orthodoxe, les gnostiques naissent et se développent dans des milieux culturels de l'Antiquité les plus divers ; les uns sont frottés de mythologie grecque, d'autres de connaissances juives hétérodoxes, d'autres encore de philosophie ou de pratiques rituelles orientales.
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GNOSTICISME

Depuis le milieu du xxe siècle, un certain consensus a fait admettre le terme « gnosticisme » pour désigner les gnostiques historiques de l'Antiquité gréco-romaine, par opposition à toute forme de gnose, attestée à diverses époques et dans divers milieux de l'histoire de l'humanité. On nomme gnostiques des groupes qui valorisent la connaissance (en grec : gnôsis) comme un moyen de parvenir au salut. Comme il s'agit souvent de connaissances ésotériques, transmises à des initiés, il n'est pas toujours facile de reconstruire les systèmes et les doctrines qui ont été conservés depuis l'Antiquité dans des textes que le hasard des découvertes a permis de mettre au jour.

D'une manière générale, les gnostiques historiques sont attestés surtout du iie au ive siècle de notre ère, tout autour du Bassin méditerranéen, à un moment où le christianisme construit son identité. Les gnostiques représentent certaines formes de christianisme, étranges, marginales, parfois solitaires ou contestatrices. Avant qu'il n'existe d'hérésies chrétiennes, et donc de christianisme orthodoxe, les gnostiques naissent et se développent dans des milieux culturels de l'Antiquité les plus divers ; les uns sont frottés de mythologie grecque, d'autres de connaissances juives hétérodoxes, d'autres encore de philosophie ou de pratiques rituelles orientales. Ce n'est que progressivement qu'ils seront perçus comme des tendances déviantes et comme des hérésies. C'est pourquoi il existe de nombreuses traces de l'existence de gnostiques antiques dans les manuels de lutte contre l'hérésie. C'est d'ailleurs aussi par ce seul biais que l'on connaît les gnostiques jusqu'au xixe siècle.

L'identité du gnosticisme

L'étude du gnosticisme a radicalement changé d'objet à partir de la découverte des manuscrits coptes de Nag Hammadi en Haute-Égypte (décembre 1945). Un lot d'une cinquantaine de textes coptes, pour la plupart traduits du grec entre le iie et le ive siècle de notre ère, et conservés dans une collection d'une douzaine de codices, apporte une documentation nouvelle sur les milieux et les courants de pensée qui ont été classés, dans l'Antiquité chrétienne, comme des mouvements gnostiques par les Pères de l'Église (notamment par Irénée de Lyon dans son Contre les hérésies, écrit vers 185 apr. J.-C.). Toutefois, l'ambiguïté du terme « gnostique » réside d'abord dans l'usage de ce qualificatif, rarement utilisé par les gnostiques eux-mêmes, mais employé dans l'Antiquité à des fins d'étiquetage. Il faut donc se méfier de tout essai de définition qui tendrait à retrouver une essence de la gnose antique à partir de la diversité des milieux conservés.

Jusqu'à une période récente, les débats sur l'identité du gnosticisme ont porté sur ses origines, et les moyens de préciser ses sources et ses influences. Depuis le début du xixe siècle, les définitions du gnosticisme ont souligné la proximité des gnostiques avec les milieux des origines du christianisme, au point de prétendre, parfois, repérer dans les systèmes gnostiques des traces de gnose préchrétienne. Si c'est le cas, on parle alors des origines juives de la gnose, notamment au niveau des spéculations sur la figure juive de la Sagesse, alors que le judaïsme sert plutôt de repoussoir pour la construction du gnosticisme, à cause de la figure du Dieu biblique de la création. À côté des origines juives du gnosticisme, on peut tout aussi bien étudier ses origines grecques, hellénistiques, orientales, égyptiennes et philosophiques. Et la recherche est encore en cours. À l'inverse de ceux qui cherchent à comprendre le gnosticisme par rapport à ses sources pré-chrétiennes, il existe aussi des chercheurs qui éloignent le gnosticisme le plus possible des textes bibliques canoniques ; l'exemple de l'Évangile de Thomas contenant un groupe de 114 paroles attribuées à Jésus donne ainsi lieu à plusieurs thèses contradictoires sur sa datation (du milieu du ier siècle à la fin du iie siècle de notre ère). Aujourd'hui, on s'accorde quand même à dater la constitution de cette collection de paroles attribuées à Jésus avant la rédaction définitive des Évangiles canoniques, c'est-à-dire peu après le milieu du Ier siècle de notre ère.

Les courants

Dans l'ensemble de ces travaux sur les origines du gnosticisme, on rencontre une série de concepts habituels qui servent à le classer sous les rubriques de dualisme, de docétisme, de syncrétisme, d'ascétisme ou de libertinisme. Avec les découvertes de Nag Hammadi, ces concepts deviennent caducs. Le gnosticisme représente un ensemble hétérogène de groupes et de courants dont il serait vain de chercher un dénominateur commun qui les rassemblerait tous. L'étude actuelle du gnosticisme s'oriente vers une approche plus historique des groupes variés que l'on peut reconstruire à partir de la nouvelle documentation directe. Ainsi, le puzzle de la variété des courants concernés s'est considérablement diversifié. Certains milieux nouveaux ont été découverts, d'autres ont été sérieusement réexaminés.

Le courant le mieux connu concerne le gnosticisme valentinien, bien étudié à partir de sources littéraires diverses, et pendant plusieurs générations ; l'école du gnostique Valentin commence à Alexandrie puis se développe à Rome dès le deuxième quart du iie siècle. La caractéristique essentielle des valentiniens consiste à lire en harmonie la Bible et le corpus des textes platoniciens ; ainsi, le récit de la création de la Genèse est lu à travers le prisme de la lecture du Timée de Platon. Une telle démarche n'est pensable qu'à partir du moment où le christianisme sort de son giron culturel juif synagogal et cherche à s'établir dans la société gréco-romaine en marge des écoles de philosophie. Les valentiniens sont aussi connus pour leur interprétation des malheurs de la sagesse, Sophia, analogue à une âme humaine, qui, après son expulsion du paradis et son incarnation dans un corps, doit faire l'expérience d'une conversion pour pouvoir trouver le lieu du repos éternel. Les valentiniens proposent des rites spécifiques en vue de ce cheminement de l'âme, « baptême », « onction », « communion », « rédemption », « chambre nuptiale », le lieu où l'âme doit faire l'expérience, médiatisée par la communauté gnostique, d'une rencontre avec son sauveur.

Il existe plusieurs courants analogues. Les gnostiques non valentiniens sont souvent classés sous la rubrique de gnose « séthienne », une forme de gnose rattachée à la figure biblique du patriarche Seth, reconstruite par les chercheurs contemporains sur la base d'une étiquette hérésiologique ancienne, mais celle-ci ne suffit pas à donner une cohérence à ces courants ou ces systèmes. Quelles que soient les controverses sur la définition du gnosticisme séthien, il ressort qu'il existe un nombre impressionnant de courants qui ont cherché à lire les textes bibliques de manière allégorique et qui, en même temps, ont profité de l'histoire de la philosophie platonicienne pour contribuer à leur manière aux spéculations sur la transcendance divine et aux moyens de parvenir à la sagesse (cf. des textes comme Zostrien, Marsanès, Allogène, les Trois Stèles de Seth). En même temps, il apparaît clairement que les textes de Nag Hammadi illustrent aussi des milieux et des positions intellectuelles difficilement classables dans le panorama philosophique et religieux connu de l'Antiquité (par exemple, Paraphrase de Sem, Évangile des Égyptiens, Enseignements de Sylvain). Il faut, de plus, donner une place aux courants hermétiques (codex VI) issus des milieux de sagesse égyptienne, ou aux tendances ascétiques du christianisme syriaque (Évangile de Thomas, Livre de Thomas l'Athlète), ou tout simplement aux préceptes monastiques (Enseignements de Sylvain), sans compter des textes qui renvoient à d'autres corpus, textes philosophiques (comme les Fragments de la République de Platon dans le codex VI, et les Sentences de Sextus dans le codex XII), ou littérature apocryphe chrétienne (comme les Actes de Pierre et des Douze Apôtres du codex VI).

Du point de vue de l'histoire des doctrines chrétiennes anciennes, le gnosticisme contribue à l'élaboration d'éléments qui entreront dans les théologies, les christologies, ou les anthropologies qui deviendront orthodoxes avec les grands conciles œcuméniques du IVe siècle. Du point de vue de l'histoire de la philosophie antique, on ne manquera pas de prendre le gnosticisme pour un phénomène non négligeable, aux marges de la philosophie médio-platonicienne, le platonisme d'avant Plotin (205-270 apr. J.-C.). C'est précisément parce que les gnostiques ont tenté d'exprimer l'inexprimabilité du Dieu biblique en des termes proches des commentaires du Parménide de Platon qu'ils ont contribué à leur manière à une réflexion sur les mondes divins et les moyens d'y parvenir.

Auteur: JEAN-DANIEL DUBOIS