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Définition et synonyme de : HÉGÉLIANISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis HÉGÉLIANISME G.  W.  F. Hegel (1770-1831) est avec Hölderlin, Schelling et Fichte, qui fut leur maître à tous, l'un des fondateurs de l'idéalisme allemand. Né à Stuttgart en 1770, mort à Berlin en 1831, il marque ses contemporains, surtout à partir de 1817, par la publication du Précis de l'Encyclopédie des sciences philosophiques, dans lequel il expose l'ensemble de son système, et par ses Leçons à l'université de Berlin, sur la philosophie de la religion, sur l'esthétique, sur la philosophie de l'histoire, sur l'histoire de la philosophie et sur la philosophie du droit. Parmi les nombreux ouvrages rédigés et publiés par Hegel avant 1817, la Phénoménologie de l'esprit (1806) est sans aucun doute celui qui aura le plus compté pour la renommée de l'hégélianisme après Hegel. Si sa philosophie connaît bien une postérité telle qu'on est fondé à parler de e l'« hégélianisme » comme d'un courant philosophique majeur des xix et e xx siècles, il faut souligner que cette postérité repose presque exclusivement sur une approche critique du système hégélien. Une pensée dédoublée Dans la Préface de l'édition de 1827 de son Encyclopédie, le philosophe semble répondre par avance à l'accusation à travers laquelle on ne cessera de définir son « hégélianisme » : celle d'avoir pour principe l'identité – une identité en laquelle, la différence étant résorbée, tout est un.
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HÉGÉLIANISME

G. W. F. Hegel (1770-1831) est avec Hölderlin, Schelling et Fichte, qui fut leur maître à tous, l'un des fondateurs de l'idéalisme allemand. Né à Stuttgart en 1770, mort à Berlin en 1831, il marque ses contemporains, surtout à partir de 1817, par la publication du Précis de l'Encyclopédie des sciences philosophiques, dans lequel il expose l'ensemble de son système, et par ses Leçons à l'université de Berlin, sur la philosophie de la religion, sur l'esthétique, sur la philosophie de l'histoire, sur l'histoire de la philosophie et sur la philosophie du droit. Parmi les nombreux ouvrages rédigés et publiés par Hegel avant 1817, la Phénoménologie de l'esprit (1806) est sans aucun doute celui qui aura le plus compté pour la renommée de l'hégélianisme après Hegel.

Si sa philosophie connaît bien une postérité telle qu'on est fondé à parler de l'« hégélianisme » comme d'un courant philosophique majeur des xixe et xxe siècles, il faut souligner que cette postérité repose presque exclusivement sur une approche critique du système hégélien.

Une pensée dédoublée

Dans la Préface de l'édition de 1827 de son Encyclopédie, le philosophe semble répondre par avance à l'accusation à travers laquelle on ne cessera de définir son « hégélianisme » : celle d'avoir pour principe l'identité – une identité en laquelle, la différence étant résorbée, tout est un. Cette mise en cause se fonde sur une interprétation critique de l'idée selon laquelle le dialectique, ou le négativement rationnel, a nécessairement son résultat positif dans l'Idée spéculative comprise comme unité des différences. C'est l'unité spéculative ainsi rejointe que les adversaires de Hegel interpréteront comme l'unité substantielle immédiate d'un absolu où vont s'abîmer les différences. Ils lui opposeront la découverte de l'« hégélianisme » positif : celle de la dialectique comme production différentielle d'une multiplicité échappant au pouvoir de l'Un.

Il est remarquable que ce dédoublement de la doctrine ait été également le fait du spinozisme, où l'on a pu voir soit une philosophie du fourmillement sauvage des différences libres, soit une philosophie de l'abolition du divers en Dieu, selon qu'on s'est attaché à la théorie des essences singulières des modes finis ou, pour reprendre une expression de Hegel, qu'« on aura eu seulement la substance sous les yeux » (Préface de 1827 à l'Encyclopédie). Récusant l'alternative qui commande de choisir entre l'identité indifférente de la substance et les différences libres de ses modes, la philosophie de Hegel cherche à penser l'absolu comme vie, effectuation et production infinie du multiple dans l'unité d'une totalité concrète, qui se différencie de soi et se rapporte à soi dans et par cette différenciation. Comme J. G. Fichte (1762-1814), Hegel introduit la réflexion au cœur de l'absolu. Non pas la réflexion subjective, qui porte de l'extérieur sur son objet, mais la réflexion immanente par quoi l'absolu perd son caractère de Chose pour se faire Personne. Seule une telle conversion à soi peut donner son vrai sens à la proposition spéculative hégélienne qui n'est pas de rendre la différence à l'identique, mais, comme l'a souligné Bernard Bourgeois, de spécifier l'identité comme identité d'un sujet se produisant et s'explicitant activement soi-même à travers le mouvement infini de ses différences.

Après la mort de Hegel, les Jeunes hégéliens, comme Arnold Ruge, August von Cieszkowski ou Moses Hess, élaborent une philosophie de l'action, qui, mobilisant les ressources du fichtéanisme, évoluera bientôt vers une philosophie de l'activité vitale. Cette nouvelle exigence agit en retour sur la réception du spéculatif dans la pensée de Hegel. On le constate chez Karl Marx (1818-1883), qui, dans les Manuscrits de 1844, interprète l'Aufhebung – la « relève » des différences dans l'unité spéculative – comme l'enveloppe mystique de la dialectique hégélienne dont il faut se débarrasser pour redonner au dialectique toute sa puissance de vie, d'instabilisation et de désubstantialisation du réel.

Le débat contemporain

En 1965, dans Pour Marx, Louis Althusser (1918-1990) reprendra cette critique à son compte, lorsqu'il reprochera à la dialectique hégélienne d'être asservie à un principe interne de mouvement entraînant « magiquement » la totalité du divers vers l'Idée spéculative comme vers sa fin idéologique. L'enjeu du marxisme contemporain étant alors, pour Althusser, de libérer la puissance du dialectique, comme processus de contradiction multiple et producteur de différence, de « la conception hégélienne du monde » à quoi s'identifie le spéculatif. Cette position trouve un écho chez Jacques Derrida (1930-2004) dans un article fameux consacré à Georges Bataille sous le titre « Un hégélianisme sans réserve » (in L'Écriture et la différence, 1967). Dans ce texte, exemplaire du « dédoublement » de l'hégélianisme, Derrida fait à Bataille le reproche d'avoir trop accordé à l'Aufhebung hégélienne, en laquelle il perçoit une réserve : le fait de retenir, de différer la dépense pure, improductive et transgressive, qui est pourtant l'objet premier de l'économie générale bataillienne. Dénonçant la précipitation hégélienne à faire collaborer le négatif au mouvement d'intériorisation du sens (Erinnerung), Derrida en appelle à un « hégélianisme sans réserve », qui ne chercherait pas dans la relève spéculative à avoir raison du négatif, mais irait jusqu'au bout du négatif : un hégélianisme du sacrifice sans retenue, de la destruction totale du sens.

De manière plus conséquente, citant Pour Marx, Gilles Deleuze (1925-1995) en vient, dans Différence et répétition (1968), à mettre en cause la dialectique elle-même et à abandonner toute référence positive à l'hégélianisme : ce n'est plus la contradiction qui se laisse, chez Hegel, dévoyer par l'Idée spéculative, mais, à l'inverse, le spéculatif qui, dans son effort pour aplatir la réalité différentielle toujours faite de singularités, la mène à la contradiction, au négatif, à son auto-dissolution. À cette « platitude » du spéculatif hégélien, Deleuze oppose la multiplicité informelle des différences, résistant au faux mouvement du négatif, qui, en réalité, n'entraîne avec lui sur la pente de l'identité qu'un fantôme ou un épiphénomène de différence. L'hégélianisme cède ici devant le bergsonisme.

Parmi les lectures positives les plus fécondes de Hegel, on retiendra celle de Jacques Lacan, qui fut, avec entre autres Jean Hyppolite, Jean Wahl et Bataille, parmi les auditeurs assidus du cours d'Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l'esprit (Introduction à la lecture de Hegel, 1947) dispensé à l'École pratique des hautes études de 1933 à 1939. Lacan trouve à justifier chez Hegel l'appellation de la première opération par laquelle, selon lui, le sujet se réalise dans sa « dépendance signifiante au lieu de l'Autre ». Cette appellation est, en effet, « le vel aliénant » de l'injonction « la liberté ou la vie ! » que le maître adresse au serviteur dans le fameux chapitre de la Phénoménologie de l'esprit consacré aux rapports de la domination et de la servitude, et que Kojève a longuement commenté. Ce vel est, pour le psychanalyste, la première opération essentielle où se fonde le sujet, en même temps que la racine de toute aliénation économique, politique, psycho-pathologique, esthétique. Comme ce sera le cas encore chez Henri Maldiney, dans un article paru en 1976 dans la Revue de Métaphysique et de Morale (« Psychose et présence »), l'accent est mis ici sur les correspondances qui existent entre les structures hégéliennes de la conscience et les structures de la conscience pathologique.

La Patience du concept de Gérard Lebrun (1972), puis La Remarque spéculative de Jean-Luc Nancy (1973) vont marquer un tournant significatif : le premier ouvrage, lavant Hegel de l'accusation de dogmatisme, interprète l'absolu hégélien comme incessant déplacement discursif du sens, le second comprend le spéculatif non pas comme ce qui reconduit à l'unité indifférente du système, mais comme ce qui dérange plutôt le geste de la saisie du sens et réalise dans le système un « dérèglement subtil et discret ». La figure d'un hégélianisme moins suffisant, plus déstabilisant, voit alors le jour. Le livre de Bernard Mabille, Hegel. L'épreuve de la contingence (1994), affirme enfin la liberté de l'absolu hégélien comme libération de son autre, reconnaissant que la philosophie spéculative elle-même peut être une philosophie de la différence.

Auteur: JEAN-CHRISTOPHE GODDARD