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IDÉALISME

Plus qu'une doctrine, l'idéalisme désigne une décision théorique qui, lorsqu'elle est adoptée, tend à s'identifier à la philosophie elle-même. Ainsi pour Hegel, « toute philosophie est un idéalisme » (Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817), au sens où elle ne peut en rester au constat de la réalité extérieure et doit contredire la finitude au profit de la souveraineté de l'idée. Ce primat de l'idée sur la « réalité » peut s'entendre de plusieurs manières. Soit on affirme avec Platon la primauté de l'idéal en général par opposition au sensible, soit on pose avec Descartes, et la plupart des idéalistes modernes, que l'idée est d'abord représentation. Dès lors, l'idéalisme réside dans la thèse selon laquelle le monde doit être rapporté à la conscience. Dans les deux cas, l'idéalisme suppose à la fois l'existence de différents types de réalités et une hiérarchie entre ces réalités, selon qu'elles empruntent à la matière ou à l'esprit.

Si l'idéalisme s'oppose toujours au matérialisme, on trouvera en revanche tout un « spectre » de doctrines idéalistes, selon qu'elles accordent une plus ou moins grande indépendance à la réalité extérieure. L'idéalisme est donc indissociable d'une ontologie, puisqu'il fait de l'idée l'origine et le modèle de tout être. Le problème de l'idéalisme est en ce sens unique : quel est le mode d'être qu'il faut accorder à l'idéal pour garantir sa suprématie sur la matière et le donné sensible ?

Ici, il faut distinguer entre idéalisme objectif et idéalisme subjectif, deux principales orientations que l'on ne saurait se contenter de décliner chronologiquement. Le premier a certes son origine chez Platon (428 env.-347 env. av. J.-C.), mais on en retrouve la trace chez F. W. J. Schelling (1775-1854), en aval, donc, de la révolution « subjectiviste » moderne. Par idéalisme « objectif », on entend la doctrine qui confère à l'idée une réalité en soi, indépendante de la conscience plus encore que du monde sensible dont la consistance suppose un rapport à l'idée. La théorie platonicienne est ici exemplaire qui, avant d'envisager les modalités de la « participation », fixe le statut métaphysique des idées (ou Formes) : comme le montre le Parménide, ces dernières sont séparées, « à part » des choses sensibles. Les idées sont donc des réalités individuelles qui jouent le rôle de modèles à l'égard des choses sensibles, lesquelles, considérées comme de simples « copies », auront moins de réalité qu'elles. On le voit, l'idéalisme est parfaitement compatible avec un réalisme ontologique : la moindre réalité du sensible provient du changement et de la corruption auxquels ce dernier est soumis. L'idée, elle, est dans une totale identité à elle-même qui la qualifie pour désigner l'essence immuable des choses.

Reste que, même accordé à un réalisme de l'idée, l'idéalisme se veut une doctrine épistémologique aussi bien qu'ontologique. L'idée est non seulement ce qui confère l'être, mais ce qui permet de connaître. Contre la thèse sensualiste et sceptique de Protagoras selon laquelle « l'homme est la mesure de toute chose », Platon développe dans le Théétète une théorie du jugement qui implique l'existence des idées sans lesquelles aucune science ne serait possible. On rejoint par là la deuxième orientation de l'idéalisme qui, en identifiant l'idée à une représentation, pose le problème de l'accord entre cette représentation et la réalité extérieure, c'est-à-dire rien d'autre que le problème de la vérité.

C'est René Descartes (1596-1650) qui, indiscutablement, marque ici une rupture. Certes, il ne fait que reprendre la distinction scolastique entre la « réalité objective » de l'idée (son statut en tant que représentation) et sa « réalité formelle » (qui renvoie à la cause hors de moi de l'idée en moi). Mais il procède à une intériorisation de l'idée qui est la marque de l'idéalisme subjectif : « Je ne puis avoir aucune connaissance de ce qui est hors de moi que par l'entremise des idées que j'ai eues en moi » (Lettre à Gibieuf, 1642). Les idées constituent ainsi la condition sine qua non de toute connaissance et la médiation convenable – à la différence des sensations, toujours confuses – entre la conscience et le monde. Le cartésianisme, celui de Descartes comme celui de ses successeurs idéalistes (Malebranche ou Leibniz), repose surtout sur une théorie des « idées innées ». Contre l'empirisme, il faut maintenir que l'idée au sens fort ne trouve pas son origine dans la perception sensible, mais qu'elle constitue une dimension intrinsèque de l'esprit. Nul n'a jamais rencontré un triangle concret dont l'idée de triangle serait l'image : c'est bien l'idée qui, en mathématiques, est première. Cela vaut plus encore en métaphysique, où l'idée de Dieu implique son existence (c'est la preuve ontologique énoncée par Anselme de Cantorbéry dans son Proslogion, 1078).

Cette insistance sur la puissance de l'idée explique certainement le désœuvrement actuel de l'idéalisme, une position théorique dont on ne se réclame plus guère. La critique kantienne, bien qu'elle se présente elle-même comme un idéalisme, n'a pas épargné la prétention de la raison à poser l'existence à partir de nos seules représentations. Certes, les sciences cognitives peuvent se réclamer d'une réflexion sur le statut des idées, mais c'est le plus souvent pour conclure à leur origine matérielle dans le cerveau. De plus, l'idéalisme est souvent perçu dans un sens péjoratif, comme une position naïve affirmant la supériorité des « idéaux » sur la réalité. Il reste qu'il demeure un axe plausible pour la philosophie elle-même dans son souci de ne pas céder à une autre naïveté, celle précisément du « réel », dont on n'a jamais démontré l'indépendance par rapport à la pensée.

Auteur: MICHAEL FOESSEL