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Définition et synonyme de : JANSÉNISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis JANSÉNISME Le problème du salut est au cœur de l'histoire des religions. Dans le christianisme, cependant, une incertitude demeure. « Nous savons tous, avait écrit saint Augustin, que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes. » Comment, dans ces conditions, le chrétien peut-il avoir, de son vivant, l'assurance de son élection ? Par sa foi en Christ, avait répondu Luther. Mais il avait été excommunié en 1520 et le concile de Trente (1545-1563) avait rejeté comme hérétique la doctrine luthérienne du salut par la seule foi. Les catholiques restaient donc dans l'incertitude. Un jésuite, Luis de Molina, avait publié un livre en 1588 dans lequel il défendait la thèse selon laquelle l'homme pouvait concourir à son salut par l'accomplissement d'œuvres dont le concile avait reconnu la nécessité. Mais n'était-ce pas pousser trop loin l'interprétation des décrets du concile et en venir à nier les effets du péché e originel, comme l'avait fait le moine Pélage, au v siècle ? Sans aller jusqu'à reprendre, dans leur totalité, les thèses de Molina ni, à plus forte raison, celles de Pélage, certains théologiens avaient tendance à insister sur les « œuvres » – à commencer par la pratique des sacrements – que les fidèles devaient accomplir et qui leur permettaient, avec la grâce, de collaborer à leur salut.
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JANSÉNISME

Le problème du salut est au cœur de l'histoire des religions. Dans le christianisme, cependant, une incertitude demeure. « Nous savons tous, avait écrit saint Augustin, que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes. » Comment, dans ces conditions, le chrétien peut-il avoir, de son vivant, l'assurance de son élection ? Par sa foi en Christ, avait répondu Luther. Mais il avait été excommunié en 1520 et le concile de Trente (1545-1563) avait rejeté comme hérétique la doctrine luthérienne du salut par la seule foi. Les catholiques restaient donc dans l'incertitude. Un jésuite, Luis de Molina, avait publié un livre en 1588 dans lequel il défendait la thèse selon laquelle l'homme pouvait concourir à son salut par l'accomplissement d'œuvres dont le concile avait reconnu la nécessité. Mais n'était-ce pas pousser trop loin l'interprétation des décrets du concile et en venir à nier les effets du péché originel, comme l'avait fait le moine Pélage, au ve siècle ? Sans aller jusqu'à reprendre, dans leur totalité, les thèses de Molina ni, à plus forte raison, celles de Pélage, certains théologiens avaient tendance à insister sur les « œuvres » – à commencer par la pratique des sacrements – que les fidèles devaient accomplir et qui leur permettaient, avec la grâce, de collaborer à leur salut. À l'époque où triomphe l'humanisme, certains religieux – les jésuites en particulier – ne pouvaient manquer de fonder de grandes espérances sur la nature humaine, qu'ils s'attachaient à bien guider dans leurs nouveaux collèges.

Une réaction augustinienne

Aussi, les théologiens qui se réclamaient des pères de l'Église, et plus particulièrement de saint Augustin, ne tardèrent-ils pas à réagir contre ce qu'ils considéraient comme un abus, voire une hérésie. À Louvain, plusieurs docteurs furent de ceux-là et, en particulier, Cornelius Jansenius. Ce dernier amassa une documentation considérable pour prouver que saint Augustin était en désaccord complet avec la doctrine sur le salut et la grâce défendue par certains membres de la Compagnie de Jésus. Cette recherche aboutit à un livre : l'Augustinus, publié après la mort de son auteur, en 1640. Dès avant cette date, le contenu de l'ouvrage était connu en France grâce à l'un des collaborateurs de Jansenius, Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Celui-ci était très lié avec des membres de la famille Arnauld, présents dans différentes œuvres de la réforme catholique. C'est ainsi que l'abbé de Saint-Cyran fut appelé par la mère Angélique Arnauld, abbesse de l'abbaye cistercienne de Port-Royal, pour devenir le directeur spirituel de la communauté.

On aurait tort de penser que les problèmes débattus dans l'Augustinus n'avaient d'intérêt que pour les théologiens. En fait, les simples fidèles se trouvaient engagés directement. Ceux-ci étaient invités, par les décrets du concile de Trente, appliqués par les évêques, à recevoir fréquemment les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie. Or l'un des représentants éminents du jansénisme, Antoine Arnauld, rappelait dans son ouvrage : De la fréquente communion (1643), les règles à observer à ce sujet. Il ne faut pas, écrivait-il, « donner le corps du Christ à ceux qui retombent toujours dans les mêmes crimes [...] et on doit les séparer quelque temps de l'autel, pour se purifier par une pénitence sincère ». C'était, expliquait cet auteur, revenir « aux traditions des saints et aux vieilles coutumes de l'Église ». Ces règles sévères inspiraient aussi la vie familiale (rôle de guide spirituel du père de famille), l'éducation des enfants (Petites Écoles de Port-Royal), la gestion des biens (partage égal de ceux-ci entre les enfants sans droit d'aînesse), le monde des affaires (interdiction du prêt à intérêt) et même la vie quotidienne de l'individu qui pouvait souhaiter se retirer loin du « monde » corrompu (les « solitaires » de Port-Royal des Champs). Ainsi, le jansénisme français marqua-t-il de son empreinte non seulement le clergé, mais aussi une partie de la noblesse et de la bourgeoisie du xviie siècle.

Répressions du mouvement

La papauté, dès le début, manifesta son opposition envers une doctrine qui mettait en cause certaines décisions du concile, en particulier ce qui concernait la Pénitence et l'Eucharistie. La première condamnation eut lieu en 1643 (bulle In eminenti). Elle fut suivie en 1653 par la bulle Cum occasione qui déclarait hérétiques cinq propositions résumant la pensée de Jansenius. Mais Antoine Arnauld répondit que ces cinq propositions ne se trouvaient pas dans l'Augustinus. À partir de 1661, la monarchie française appuya la papauté dans sa lutte contre le jansénisme. Ce n'était pas tant la fidélité à Rome qui la faisait agir que la volonté de ne pas tolérer un esprit d'indépendance qui s'accordait mal avec l'absolutisme. Cependant, le pape et le roi se heurtèrent à l'obstination des hommes et des femmes du « parti ». Il est vrai que les jansénistes avaient pour eux certaines des personnalités les plus remarquables du temps (Blaise Pascal, Jean Racine, Antoine Arnauld). Néanmoins, la pression de la monarchie qui appuyait fermement l'exécution des actes pontificaux fit sentir ses effets. En 1709, les religieuses de Port-Royal furent dispersées et leur abbaye rasée. En 1713, la bulle Unigenitus, demandée au pape par Louis XIV, s'imposa à tous : évêques, simples prêtres, fidèles. On en vint même, à l'égard des récalcitrants, à les priver des derniers sacrements, lorsqu'ils étaient à l'article de la mort.

L'objet de la bulle Unigenitus révélait le changement en cours du jansénisme. La papauté y condamnait 101 propositions d'un livre, beaucoup plus répandu dans le public que l'Augustinus. Il s'agissait du Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset, paru en 1671. L'auteur était celui qui tenait la place de chef du « parti » janséniste, le père Pasquier Quesnel. Il encourageait les fidèles à pratiquer la lecture et la méditation de l'Écriture sans se borner à lire ou à écouter les commentaires qui en étaient donnés par les membres du clergé. Une évolution de la vie religieuse était en cours. Par ailleurs, les opposants à la bulle étaient à la recherche de signes susceptibles de leur révéler qu'ils étaient les seuls vrais catholiques. Ainsi prenaient, à leurs yeux, toute leur importance les « miracles » qui avaient lieu, disait-on, dans les cimetières parisiens, en particulier sur la tombe du diacre Pâris (1727). La dimension populaire du jansénisme se révélait ainsi. Elle fut encouragée par la diffusion d'un journal : les Nouvelles ecclésiastiques. La pénétration accrue du livre de Pasquier Quesnel au xviiie siècle permit de répandre une sensibilité janséniste, ce dont témoignent des ouvrages de théologiens et de moralistes comme Jacques-Joseph Duguet et surtout Pierre Nicole.

Un « parti » politique

Ces raisons expliquent le rôle de groupe de pression tenu par les jansénistes, en France, à partir de 1730. Celui-ci avait ses ramifications à l'intérieur de l'Église, dans les hautes cours de justice (les parlements) à Paris et en province, ainsi que dans le petit peuple des villes et, parfois, des campagnes. Il est à remarquer aussi que les femmes y tenaient une place de plus en plus importante. À une époque où les magistrats des parlements furent amenés à intervenir de plus en plus fréquemment dans les affaires de l'État, les jansénistes se trouvèrent souvent à leurs côtés et inspirèrent certaines démarches ou prises de position. Il en fut ainsi, en particulier, lorsque les jésuites furent poursuivis pour malversations, abus de pouvoir et finalement chassés du royaume de France (1761-1764). Dans la seconde moitié du xviiie siècle, les liens entre la religion et la politique, bien présents chez les jansénistes dès les origines, se renforcèrent. Aussi, la transition entre « parti janséniste » et « parti patriote » (D. Van Kley) se fit-elle, chez certains d'entre eux, sans difficulté. Ce fut le cas, en particulier, du célèbre abbé Henri Grégoire, qui s'illustra sous la Révolution par son action en faveur de l'abolition de l'esclavage. À cette époque, d'ailleurs, le jansénisme n'était plus limité au royaume de France et aux Pays-Bas autrichiens. Il était largement diffusé en Espagne, en Italie et même dans le Saint-Empire, dont le haut clergé – pourtant formé traditionnellement à Rome et habitué à défendre la doctrine de la primauté du pape – commençait à s'émanciper sous l'influence de Nicolas de Hontheim (Febronius).

Le jansénisme ne fut pas un simple courant de pensée ou, encore moins, un mouvement extrémiste à l'intérieur du catholicisme moderne. Il fut beaucoup plus que cela : une véritable crise de conscience d'une élite qui se posait les questions essentielles dans une société chrétienne, celles des rapports entre l'homme et Dieu, de la faute originelle, du pardon et du péché, de l'amour de Dieu, le tout se trouvant inclus dans un seul mot : la grâce. Avec le temps, la défense de conceptions morales, gallicanes, voire démocratiques, l'emporta sur la pure théologie et contribua, avec les Lumières, à la démolition généralisée de l'Ancien Régime.

Auteur: LOUIS CHATELLIER
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