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Définition et synonyme de : MAÏEUTIQUE/SCOLASTIQUE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis M A Ï E U T I Q U E / S C O L A S T I Q U E Toutes deux issues de l'histoire de la philosophie, maïeutique et scolastique ont vu leurs significations déplacées, altérées, caricaturées. Si la première se réfère à Socrate et la seconde aux universités médiévales, elles n'en sont pas moins l'une comme l'autre une construction rétrospective. En se disant « accoucheur d'esprits » (maïeutikè technè, « art d'accoucher »), Socrate ne développait pas pour autant une méthode pédagogique généralisée, du nom de maïeutique. Au Moyen Âge, scolasticus (du latin scola, école) se disait du clerc enseignant en théologie à l'université ; ce n'est que bien plus e tardivement, au xvii siècle, qu'on a parlé de la scolastique. Dans les débats d'idées, on se cherche des ancêtres, on se crée des ennemis contre qui polémiquer, et ce qui est le fruit de l'imagination finit parfois par prendre quelque épaisseur. Il en va ainsi pour maïeutique et e e scolastique. On a vu, aux xix et xx siècles, des modes d'apprentissage se réclamer de la maïeutique et rejeter la scolastique, symbole d'immobilisme. Un tel rapprochement, confrontant une théorie de la connaissance issue de la Grèce antique, inspirée de Platon, à une méthode de questionnement e théologique et logique, développée à partir du xii siècle par des auteurs dont beaucoup se réclamaient d'Aristote, est à la fois anachronique et audacieux.
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MAÏEUTIQUE/SCOLASTIQUE

Toutes deux issues de l'histoire de la philosophie, maïeutique et scolastique ont vu leurs significations déplacées, altérées, caricaturées. Si la première se réfère à Socrate et la seconde aux universités médiévales, elles n'en sont pas moins l'une comme l'autre une construction rétrospective. En se disant « accoucheur d'esprits » (maïeutikè technè, « art d'accoucher »), Socrate ne développait pas pour autant une méthode pédagogique généralisée, du nom de maïeutique. Au Moyen Âge, scolasticus (du latin scola, école) se disait du clerc enseignant en théologie à l'université ; ce n'est que bien plus tardivement, au xviie siècle, qu'on a parlé de la scolastique.

Dans les débats d'idées, on se cherche des ancêtres, on se crée des ennemis contre qui polémiquer, et ce qui est le fruit de l'imagination finit parfois par prendre quelque épaisseur. Il en va ainsi pour maïeutique et scolastique. On a vu, aux xixe et xxe siècles, des modes d'apprentissage se réclamer de la maïeutique et rejeter la scolastique, symbole d'immobilisme. Un tel rapprochement, confrontant une théorie de la connaissance issue de la Grèce antique, inspirée de Platon, à une méthode de questionnement théologique et logique, développée à partir du xiie siècle par des auteurs dont beaucoup se réclamaient d'Aristote, est à la fois anachronique et audacieux.

Il faut toutefois distinguer l'émergence des idées et l'usage des mots.

Le mot scolastique aurait pu rester neutre et désigner simplement la philosophie pratiquée dans les écoles, attentive au langage et aux textes, éduquant la pensée par des exercices calibrés tels que le commentaire, ou le débat contradictoire (la dispute). En fait, ces jeux intellectuels, limités par la soumission à l'autorité des anciens et de la Bible, sont critiqués par les humanistes de la Renaissance puis par les philosophes des Lumières. À tel point que le mot scolastique acquiert un sens péjoratif bien avant d'être opposé au mot maïeutique.

Quant à l'antagonisme entre pédagogies rigides et pédagogies épanouissantes, elle est ancienne. Sans utiliser les mots de scolastique ou de maïeutique, Rabelais ou Montaigne critiquaient la mémorisation mécanique de savoirs inutiles, le premier au nom d'un encyclopédisme mieux pensé, actif, lié au contact direct avec les choses, le second au nom d'un épanouissement des potentialités de l'élève. Par le mot scolastique, les tenants de la pédagogie nouvelle du début du xxe siècle (notamment Célestin Freinet) désignent et fustigent une approche purement livresque du savoir, conformiste, verbaliste, fondée sur le principe d'autorité plus que sur celui de découverte, aveugle aux réalités concrètes.

Pédagogie nouvelle et maïeutique, bien qu'en étroite connexion dans leur mépris commun de la scolastique, ne se recouvrent pas. En effet, lesdites pédagogies nouvelles (de Maria Montessori ou Ovide Decroly, à Célestin Freinet en connivence avec des auteurs antérieurs tels que Jean-Jacques Rousseau ou Johann Heinrich Pestalozzi) défendent des conceptions et des méthodes fondées sur un contact direct avec les choses, une valorisation de l'approche sensorielle, qui ont assez peu à voir avec la conception platonicienne de la dialectique comme remontée progressive de l'esprit vers les Idées. La maïeutique est loin des démarches d'expérimentation ou de confrontation avec le réel. Ce qui, dans la maïeutique, rejoint les pédagogies nouvelles est l'activité, mais celle de l'esprit qui doit surtout se défendre des illusions des sens.

Maïeutique et pédagogie nouvelle sont cependant proches par le caractère libérateur et épanouissant de la découverte du savoir dont elles se réclament. La longue métaphore de l'accouchement du Théétète de Platon décrit une délivrance où la sage-femme n'est pas productrice de l'enfant, de même que le pédagogue n'est qu'un intermédiaire entre le savoir et celui qui apprend. Dans le Ménon, le jeune esclave soumis au problème de la duplication du carré est capable de reconnaître ses erreurs sans contrainte, ce qui est redit de façon métaphorique dans la République, où Platon met en scène un prisonnier d'abord peu désireux de quitter la caverne, mais adhérant ensuite parfaitement à la vérité qui s'offre à sa contemplation. La contrainte est nécessaire pour mettre en œuvre la démarche, non pour reconnaître la vérité comme vérité. Cette violence initiale est toutefois en contraste avec le principe des pédagogies nouvelles de partir de l'intérêt de l'enfant, ou au moins de l'éveiller sans contrainte.

Contrairement à la scolastique, la maïeutique est rarement prise péjorativement. On peut éventuellement s'en moquer, de façon plus attendrie que polémique, en lui attribuant la naïveté de vouloir reconstruire tout le savoir du monde par simple retour sur soi et réminiscence. Une critique plus sévère en révèle quelques dérives mécaniques lorsque les cours dialogués se réduisent à de pseudo-accouchements où, parmi les réponses formulées souvent au hasard par des élèves superficiellement actifs, ne sont retenues par le maître que celles qu'il attend. On est à l'opposé du Socrate ignorant. La maïeutique elle-même se voit alors à son tour dénoncée comme scolastique, au sens d'exercice rigide, artificiel.

Si l'on quitte les caricatures, scolastique et maïeutique expriment deux modes de relation au savoir. La première insiste sur la nécessité de reproduire des techniques pour apprendre à penser, la seconde rappelle que le savoir est potentiellement en nous. Un rejet radical de la scolastique ne reposerait-il pas sur l'oubli que l'école doit transmettre des outils pour penser, tout en guidant l'élaboration de la connaissance, comme on accompagne une naissance ?

Auteur: ANNE-MARIE DROUIN-HANS