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Définition et synonyme de : MICROSTORIA

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MICROSTORIA À la microstoria (micro-histoire), ses fondateurs italiens – Carlo Ginzburg, Edoardo Grendi, Giovanni Levi, Carlo Poni – ont souvent dénié, non sans coquetterie, le qualificatif d'« école ». Elle ne propose, il est vrai, ni doctrine, ni idéologie, ni grille de lecture du monde, ni même méthode unifiée. Mais elle repose sur une insistance commune sur l'individualité des acteurs historiques, l'incertitude qui guide leur action, le rôle heuristique des formes sociales marginales et la réduction de l'échelle d'observation. Cette sensibilité émane d'un noyau d'universitaires et de doctorants de Gênes, Bologne et Turin qui, du milieu des années 1970 au début des années 1980, discutent intensivement un corpus de références éclectiques issues à la fois de l'histoire (Witold Kula, Karl Polanyi, Edward P. Thompson), des sciences sociales (Fredrik Barth, Norbert Elias, Rodney Needham, anthropologie sociale de Manchester), et de la littérature (Henry James, Tolstoï, ou encore Mikhaïl Bakhtine). Du marxisme à l'individualisme méthodologique, des gender studies à la phénoménologie, il y eut certes autant de lectures et d'usages de cette culture partagée, qu'il y eut de micro-historiens.
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MICROSTORIA

À la microstoria (micro-histoire), ses fondateurs italiens – Carlo Ginzburg, Edoardo Grendi, Giovanni Levi, Carlo Poni – ont souvent dénié, non sans coquetterie, le qualificatif d'« école ». Elle ne propose, il est vrai, ni doctrine, ni idéologie, ni grille de lecture du monde, ni même méthode unifiée. Mais elle repose sur une insistance commune sur l'individualité des acteurs historiques, l'incertitude qui guide leur action, le rôle heuristique des formes sociales marginales et la réduction de l'échelle d'observation. Cette sensibilité émane d'un noyau d'universitaires et de doctorants de Gênes, Bologne et Turin qui, du milieu des années 1970 au début des années 1980, discutent intensivement un corpus de références éclectiques issues à la fois de l'histoire (Witold Kula, Karl Polanyi, Edward P. Thompson), des sciences sociales (Fredrik Barth, Norbert Elias, Rodney Needham, anthropologie sociale de Manchester), et de la littérature (Henry James, Tolstoï, ou encore Mikhaïl Bakhtine). Du marxisme à l'individualisme méthodologique, des gender studies à la phénoménologie, il y eut certes autant de lectures et d'usages de cette culture partagée, qu'il y eut de micro-historiens. Mais ce fonds commun, et surtout la passion, parfois présomptueuse, de ces années fondatrices pour l'invention historiographique, devaient marquer durablement les jeunes chercheurs formés dans ce contexte, au point que certains éprouvèrent par la suite des difficultés à revenir à une démarche universitaire plus balisée.

La décennie fondatrice (1975-1985)

La microstoria est un mouvement qui s'organise à un moment spécifique. Elle prolonge la réception en Italie, à compter du milieu des années 1960, du paradigme des Annales, c'est-à-dire d'une histoire sociale et économique qui tranchait avec une tradition nationale tournée vers l'histoire politique et un certain idéalisme. En France, cette « nouvelle histoire » s'était développée en relation avec l'expansion économique des Trente Glorieuses, avec la foi dans la planification, la régulation de la société, la modernisation. En Italie, au contraire, sa diffusion se produit au moment où, comme l'indiquera ensuite Carlo Ginzburg, la sensibilité antimodernisatrice, voire antimoderne, bascule de l'extrême droite à l'extrême gauche. En ces années politiquement bouillantes sur les campus italiens, cette conjonction idéologique, jointe à des rivalités internes à la scène historiographique nationale (divisions politiques et religieuses, opposition entre le courant marxiste et l'approche « éthico-politique » inspirée de Benedetto Croce), confère à la microstoria sa forme particulière.

Comme les Annales, elle promeut l'histoire des marchés, des groupes sociaux, de la culture populaire, et s'inspire, non sans quelque positivisme, de l'histoire quantitative ou de la démographie historique. Mais en même temps, à l'instar d'autres historiens de l'époque (tels que Natalie Zemon Davis), elle se démarque des abstractions sociologiques chères à la « nouvelle histoire ». À l'individu « moyen », représentant d'un groupe, la microstoria préfère la richesse et la chair des parcours individuels ; aux causalités trop mécaniques (de l'économique vers le social, du social vers le culturel), elle privilégie l'étude des processus censés engendrer simultanément les formes modales et marginales de la société.

Une autre dualité caractéristique de la microstoria réside dans ses objets de prédilection. Grendi, Levi et Poni ancrent leurs réflexions dans l'histoire matérielle : histoire économique, histoire sociale, voire démographie historique. Le premier contribue précocement à la revue Quaderni Storici, fondée en 1966, particulièrement ouverte aux sciences sociales. Féru d'histoire britannique, Grendi apporte la connaissance d'une local history très active et ambitieuse, et celle d'une historiographie dont l'un des grands représentants, E. P. Thompson, s'inspire d'un marxisme non déterministe : à la foi dans la domination des structures, Thompson oppose les contradictions de l'organisation sociale, et les marges d'action qu'elles offrent aux acteurs historiques. Pour un lecteur italien, cette importance donnée à l'initiative collective ne pouvait qu'être séduisante par sa proximité avec le marxisme de Gramsci.

Simultanément la microstoria s'efforce de penser les formes culturelles, via notamment l'œuvre de Carlo Ginzburg. Sa créativité exceptionnelle rappelle à quel point les micro-historiens se sont souciés du récit : reflet d'un contexte, la décennie de 1970, où l'historiographie réhabilite la narration, mais aussi idiosyncrasie familiale pour Ginzburg et Levi, issus de lignées de grands littérateurs tels Natalia Ginzburg ou Carlo Levi. Le terme même de « micro-histoire » provient d'un dialogue des Fleurs bleues de Raymond Queneau. Il parvint aux oreilles des membres du groupe fondateur par une chaîne d'amitiés oulipiennes dont les relais furent Italo Calvino et Primo Levi, lointain cousin de Giovanni.

La diffusion internationale

C'est en 1975 que Giovanni Levi prend la direction de Quaderni Storici et que s'ouvre une période intense d'élaboration et de conquêtes. Bientôt dotée d'un comité de rédaction élargi, la revue va servir au mouvement à la fois de lieu de rencontre, de terrain d'expérimentation et de canal de diffusion. En 1981, le grand éditeur turinois Giulio Einaudi crée la collection Microstorie, qui ne fera que relayer cette influence.

Paradoxalement, la crise de l'Université italienne contribue à l'expansion internationale du mouvement. Faute de recrutements sur place, les jeunes micro-historiens se tournent vers les universités européennes et nord-américaines. En France, l'École des hautes études en sciences sociales se révèle particulièrement réceptive. Outre ses liens anciens avec l'Italie, elle trouve dans la microstoria une pertinence particulière en cette fin des années 1980, où les paradigmes des Annales sont remis en cause. De la micro-histoire, les historiens français, à commencer par Bernard Lepetit et Jacques Revel, retiennent l'importance de l'expérimentation et des jeux d'échelles, nécessaires pour renouveler une historiographie jusqu'alors trop centrée sur les dynamiques macroscopiques.

Surtout, la micro-histoire contribue au grand basculement qui caractérise alors les sciences sociales, de l'étude des structures à celle des pratiques. De ce mouvement d'ensemble découle un bilan ambigu : il assure une certaine pérennité aux outils, ingénieux et efficaces, qu'a forgés la microstoria, tout en diluant ses acquis dans l'historiographie générale. C'est la contrepartie, sans doute, de l'empirisme d'un mouvement qui, à la formulation serrée d'un programme de recherche de long terme, a préféré la curiosité et l'inventivité, en tentant de porter un regard neuf et parfois insolite sur les dossiers historiographiques les plus balisés.

Auteur: PAUL-ANDRE ROSENTAL