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NÉOPLATONISME

Dans le brassage culturel et l'effervescence religieuse de l'Empire romain du iiie siècle, le néoplatonisme est au contact des courants contemporains : judaïsme, christianisme, gnosticisme et hermétisme, influences orientales (indiennes ?). Plotin (205-270), son fondateur, se rattache explicitement à la philosophie grecque antérieure et surtout à Platon, dont il revisite la pensée. Venu d'Alexandrie, il fonde à Rome une école où une philosophie complexe traversée de mysticisme doit permettre « de faire remonter ce qu'il y a de divin [en l'homme] à ce qu'il y a de divin dans l'univers ».

Une pensée de l'Un

Dans les Ennéades, Plotin déploie intellectuellement une expérience spirituelle d'appartenance et de retour au divin, vécue dans l'extase. À une réalité multiple et confuse, il oppose un recentrement sur soi consistant à revenir au Principe des êtres, l'Un, le Bien ou Dieu. Le multiple exige l'unité comme son fondement, sauf à être inconsistant et inintelligible. L'être et la connaissance postulent un principe d'unification à partir de quoi les êtres se constituent comme multiples. Deux mouvements inverses mais corrélatifs désignés par le mot grec hodos qui désigne la route, qui descend en même temps qu'elle monte, constituent la réalité : l'un sort de l'Un et se disperse dans l'être (on parle de kathodos, « procession ») ; l'autre vient de l'être et retourne à l'Un, jusque dans la contemplation et l'extase (anodos, « conversion »).

Le néoplatonisme est théologique. Cette théologie est dite négative. Elle explicite une formule de Platon : ineffable, l'Un se tient au-delà des êtres dont il est le principe. Il n'a ni forme ni essence. Inconnaissable sinon dans de l'extase, il ne peut être pensé de façon analytique et discursive. Par ailleurs, on a là une conception originale de la production du monde pensée comme le « rayonnement » du Principe, son « émanation ». L'Un est un feu qui répand sa chaleur et sa lumière, le centre invisible et indivisible d'une circonférence dont les rayons transportent la puissance jusqu'aux plus lointaines extrémités du cosmos. Façons de dire en images le paradoxe d'un Don(ateur) qui jamais ne s'épuise, qui est partout et nulle part, ni en repos ni en mouvement, ni mélangé à rien ni absent de rien, etc. L'« émanatisme » se distingue des schèmes mythologiques habituels de fabrication et d'engendrement du monde ; il se différencie aussi de la création judéo-chrétienne et présente moins de difficultés philosophiques.

L'âme et l'intelligence

La réalité connaissable se situe entre deux pôles : en bas la matière indéterminée et négative, en haut l'Un indéterminable et positif. Cette structure a pour effet que si le monde n'est pas Dieu, il est néanmoins intelligible, beau et bon dans la mesure où il constitue un « débordement » divin. La tradition ultérieure a schématisé les degrés de présence de l'Un sous le nom d'« hypostases » : l'Un, l'Intelligence et l'Âme. L'Intelligence (ou l'Esprit) est la puissance de diffraction de l'Un dans les Âmes (âme du monde aussi bien qu'âmes individuelles), et elle est elle-même diffractée dans les corps (le sensible) par les Âmes. L'Intelligence procède de l'Un. Elle demeure auprès de Lui sans cesser de sortir de Lui et de retourner à Lui. Elle pense la diversité à partir de l'unité, et vice versa. L'Âme, elle, fait du corps une expression sensible de l'Intelligence, l'anime et lui donne sa beauté. L'âme fait de tout homme vivant un être plus beau que la plus belle des statues. Grâce à l'Intelligence, elle est habitée par l'amour (Éros), c'est-à-dire par le désir de l'Un ou du Bien. Sans intelligence et sans âme, la « matière » informe n'est rien que la limite inférieure de la diffusion de l'Être à partir de l'Un. Si Plotin dit qu'en ce sens « le Mal, c'est la matière », il ne dénigre ni le sensible ni le corps, à la différence des gnostiques, et ne reconnaît pas de positivité au mal.

Le corps, si près de la matière, doit être le miroir de l'Âme qui l'anime comme un musicien son instrument. Mais qui est incapable de s'unifier, retournant à son principe, se perd peu à peu comme la lumière dans les ténèbres. Le sage est ainsi pris dans une double tension vers le haut ou vers le bas, qu'il doit résoudre par la philosophie, à la fois réflexion raisonnée et exercice spirituel. Par la connaissance et la vertu, indissociables, l'âme retrouve et irradie le dieu qui est en elle de toute éternité. Contemplant la Lumière, elle devient cette Lumière. Ce mouvement, fidèle au « connais-toi toi-même » de Socrate, n'implique aucune sortie de soi, mais plutôt de rentrer au plus intérieur de soi. Dieu est plus intime à nous-mêmes que nous-même. « Chacun doit devenir le dieu qu'il est » par un travail d'ascèse purificatrice intellectuelle et morale.

Pensée très spéculative et très haute exigence spirituelle, le néoplatonisme n'a pas manqué de dérouter ceux qui contestent son appartenance à la philosophie. Mais sa force intellectuelle et poétique pour dire l'expérience d'un Dieu aux limites de la raison a marqué de son empreinte la spiritualité et la mystique tant chrétiennes qu'arabes. Saint Augustin regrettait de n'avoir pu rencontrer Porphyre, disciple de Plotin, et dit sa dette à l'égard des libri platonicorum, qui sont surtout néoplatoniciens (on remarquera que le platonisme dans le patrimoine culturel européen est plus souvent néoplatonicien que platonicien). La Théologie mystique de Denys le Pseudo-Aréopagite lui doit beaucoup. Au Moyen Âge, son influence se fait encore sentir sur des esprits comme Scot Érigène, mais aussi saint Thomas, plus encore Maître Eckhart et les mystiques rhénans. Pensée du dévoilement, il reste présent aujourd'hui, par exemple, dans la philosophie de Heidegger.

Auteur: GENEVIEVE HEBERT
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