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NÉORÉALISME

Le terme « néoréalisme » désigne un mouvement culturel et artistique qui s'est développé en Italie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il se caractérise, après la période fasciste qui avait privilégié une littérature maniériste, une peinture grandiloquente et un cinéma de pur divertissement, par une attention à la réalité qui s'exprime dans des romans, des tableaux, des films qui puisent leur inspiration dans la chronique quotidienne, les milieux populaires, les gens ordinaires. Le néoréalisme est un mouvement d'idées aux composantes multiples comprenant des personnalités, des courants, des expériences diverses, à l'intérieur d'un horizon essentiellement humaniste, qu'il s'agisse d'écrire un roman sur un thème ouvrier, de peindre la périphérie urbaine, ou de filmer la condition des exploités. La révolution du néoréalisme se situe dans la représentation de la guerre et de l'après-guerre, dans l'évocation du fascisme et des combats de la Résistance. Livres et films se singularisent par le renouvellement des thèmes abordés : ils affirment leur différence en se plaçant sur le plan de la chronique et du témoignage – à travers notamment la collection Gettoni dirigée par Elio Vittorini chez Einaudi – et en rejetant les traditions expressives artificielles.

« Des films sans artifice »

Dès les années 1930, Gente in Aspromonte de Corrado Alvaro, Fontamara d'Ignazio Silone, Tre operai de Carlo Bernari, ainsi que les livres publiés au début des années 1940 par Vitaliano Brancati, Cesare Pavese, Elio Vittorini, Francesco Jovine ou Carlo Levi marquent la rupture avec le conformisme ambiant, tout comme les peintres Renato Guttuso, Titina Maselli, Renzo Vespignani affirment leur rejet de l'académisme officiel. Mais c'est peut-être avec le cinéma que la révolte est la plus décisive, ouvrant à une prise de conscience qui déborde largement les frontières de l'Italie. Déjà en 1933, Leo Longanesi, un intellectuel peu suspect d'antifascisme, écrivait dans la revue L'italiano : « Nous devons réaliser des films sans artifice, tournés sans scénario, autant que possible sur le vif. Il faut se lancer sur les routes, porter la caméra dans les rues. » En 1941, la revue Cinema se fait plus explicite en publiant deux textes fondamentaux de Giuseppe De Santis, « Pour un paysage italien » et « Vérité et poésie, Verga et le cinéma italien » (cosigné avec Mario Alicata). Cette référence au grand écrivain sicilien s'inscrit dans une réflexion qui décrit le passage du vérisme au réalisme social. De Santis et Alicata affirment : « Comme force créatrice, le réalisme est la mesure véritable et éternelle de toute expression narrative. »

Du point de vue théorique, les principes généraux sont donc formulés au début des années 1940. Désormais, il est clair que la seule issue possible pour le cinéma italien est le retour à la réalité. De fait, en 1942, se tournent des œuvres novatrices comme Les enfants nous regardent de Vittorio De Sica et Ossessione de Luchino Visconti. C'est à propos de ce film que le monteur Mario Serandrei utilise pour la première fois – sans doute en référence aux films réalistes des années 1910 – le mot « néoréalisme » pour exprimer ce que lui inspirent les rushes.

L'œuvre comme témoignage

Le néoréalisme donne ses premières œuvres en 1945 avec Jours de gloire, film documentaire coordonné par Mario Serandrei et Giuseppe De Santis et auquel prennent part Luchino Visconti et Marcello Pagliero, et Rome ville ouverte de Roberto Rossellini, véritable acte de naissance du mouvement. Le courant se développe très vite et, sans qu'il y ait eu de véritable concertation, presque tous les grands cinéastes s'engagent dans la recherche anxieuse de la réalité. En rupture avec le caractère intemporel du cinéma de la période fasciste, les films de l'après-guerre veulent avant tout porter un témoignage sur le moment présent et le proche passé, sur la guerre qui a ravagé le pays et sur les difficultés de la reconstruction. Ce travail de réflexion est enrichi par des scénaristes comme Sergio Amidei ou Cesare Zavattini, l'inventeur du pedinamento, la « filature » destinée à suivre la vie quotidienne d'un individu ordinaire pour en faire naître une œuvre.

Ce mouvement novateur, qui constitue la ligne de crête de tout le cinéma italien, n'est finalement que de courte durée. Né en 1945, il s'éteint ou se transforme au début des années 1950. Face à l'hostilité des producteurs qui se rendent aux injonctions du pouvoir démocrate-chrétien et en présence d'une médiocre mobilisation du public – ni l'un ni l'autre n'appréciant des films qui renvoient l'image des misères du pays –, les cinéastes se détournent progressivement des exigences du mouvement : en 1952, une œuvre comme Onze heures sonnaient de Giuseppe De Santis ou en 1953 L'Amour à la ville, le film manifeste coordonné par Cesare Zavattini et réalisé par Antonioni, Fellini, Lattuada, Lizzani, Maselli, Risi, marquent la charnière entre l'époque néoréaliste et les années 1950 où triomphent la comédie et les films de genre. Le congrès de Parme en 1953 ne peut que constater l'essoufflement du mouvement.

Le succès international est souvent venu pallier le médiocre accueil national. En effet, si l'Italie réussit à modifier son image internationale, c'est grâce au néoréalisme. D'abord perçue comme l'alliée de l'Allemagne – l'axe Rome-Berlin –, elle devient à son tour un pays martyrisé par les nazis : le néoréalisme est le fruit de la guerre et de la Résistance, et les films accompagnent la reconstruction morale et matérielle d'un pays qui émerge peu à peu de la misère pour s'engager dans le chemin de l'espérance – pour reprendre le titre d'un film de Pietro Germi.

Roberto Rossellini, Vittorio De Sica, Luchino Visconti, Giuseppe De Santis constituent les figures dominantes de ce qu'André Bazin appelait, dans un article d'Esprit en janvier 1948, « l'école italienne de la Libération ». Malgré des sensibilités différentes et des idéologies spiritualiste ou marxiste marquées par l'influence de Benedetto Croce et d'Antonio Gramsci, ces cinéastes ont contribué à une redéfinition de la notion de réalisme, mettant l'accent tantôt sur l'approche morale (« Pour moi – note Rossellini – le néoréalisme était vraiment une position morale »), tantôt sur les leçons de l'expérience, à l'image de Vittorio De Sica déclarant : « L'expérience de la guerre fut déterminante pour nous tous. Chacun ressentit le désir fou de jeter en l'air toutes les vieilles histoires du cinéma italien, de planter la caméra au milieu de la vie réelle, au milieu de tout ce qui frappait nos yeux atterrés. » D'autres encore comme Visconti avec La terre tremble (1948) ou De Santis avec Chasse tragique (1947) et Riz amer (1949) ont choisi le primat de l'adhésion au communisme dans des films traversés de recherches esthétiques pour le premier, de préoccupations spectaculaires et romanesques pour le second. Au total, le néoréalisme, qu'il soit littéraire ou cinématographique, marque sans doute le moment culminant de la culture italienne au xxe siècle.

Auteur: JEAN A. GILI
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