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Définition et synonyme de : NEW HISTORY, NOUVELLES HISTOIRES

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Article publié par Encyclopaedia Universalis NEW HISTORY, NOUVELLES HISTOIRES L'écriture de l'histoire des États-Unis a sa propre histoire, scandée par des transformations institutionnelles et des changements de paradigmes e intellectuels. L'émergence, à la fin du xix siècle, d'une pratique historienne au sein des grandes universités américaines alors en plein développement constitua l'une de ces transformations majeures : elle déboucha sur une distinction entre historiens professionnels et amateurs et elle institua le cadre dans lequel prirent place les nombreux débats théoriques qui ont, depuis lors, caractérisé la pratique de la science historique aux États-Unis. Cet article aborde deux de ces principales confrontations intellectuelles, qui aboutirent à des changements de paradigme : la première, dite de la « New History », se traduisit au début des années 1910 par une polémique sur l'histoire positiviste et par l'émergence d'une histoire plus engagée dans le siècle et davantage liée aux sciences sociales ; la seconde a vu, depuis le début des années 1960, l'essor de « nouvelles histoires » à l'origine élaborées en réaction à l'école du consensus qui en était venue à dominer la pratique historique américaine dans les années 1950.
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NEW HISTORY, NOUVELLES HISTOIRES

L'écriture de l'histoire des États-Unis a sa propre histoire, scandée par des transformations institutionnelles et des changements de paradigmes intellectuels. L'émergence, à la fin du xixe siècle, d'une pratique historienne au sein des grandes universités américaines alors en plein développement constitua l'une de ces transformations majeures : elle déboucha sur une distinction entre historiens professionnels et amateurs et elle institua le cadre dans lequel prirent place les nombreux débats théoriques qui ont, depuis lors, caractérisé la pratique de la science historique aux États-Unis. Cet article aborde deux de ces principales confrontations intellectuelles, qui aboutirent à des changements de paradigme : la première, dite de la « New History », se traduisit au début des années 1910 par une polémique sur l'histoire positiviste et par l'émergence d'une histoire plus engagée dans le siècle et davantage liée aux sciences sociales ; la seconde a vu, depuis le début des années 1960, l'essor de « nouvelles histoires » à l'origine élaborées en réaction à l'école du consensus qui en était venue à dominer la pratique historique américaine dans les années 1950.

La « New History »

Le premier de ces débats, dit de la « nouvelle histoire », eut lieu suite à la publication, en 1912, du livre The New History de l'historien James Harvey Robinson (1863-1936), alors professeur à l'université Columbia à New York.

La profession historienne s'était constituée aux États-Unis dans les années 1870-1910, en réaction aux grands historiens romantiques des décennies précédentes, qui étaient souvent des amateurs au talent littéraire reconnu, tels George Bancroft (1800-1891) ou Francis Parkman (1823-1893). Soulignant, contrairement aux historiens romantiques, l'importance de la formation universitaire à la recherche, les premiers historiens professionnels, à l'image de Herbert Baxter Adams (1850-1901) et de John Franklin Jameson (1859-1937), étaient convaincus, en bons positivistes, de la possibilité d'accéder à une objectivité scientifique absolue.

La « New History » s'en prenait à ces certitudes. Elle faisait fond sur les critiques émises, à l'égard de l'histoire enseignée dans les universités, par les spécialistes des sciences sociales prompts à dénoncer le peu d'intérêt des historiens pour les hypothèses, les théories et les généralisations. Les « nouveaux historiens » tels que James H. Robinson, Frederick Jackson Turner (1861-1932), Charles Beard (1874-1948), Carl Becker (1873-1945) entre autres, reprenaient à leur compte ces critiques en revendiquant, pour l'histoire universitaire, une place aux côtés des sciences sociales et un rôle dans les débats contemporains. Le livre de Robinson vint donc donner corps, en 1912, à un mouvement qui couvait depuis une quinzaine d'années dans les universités américaines.

Nouvelle, l'histoire que proposaient Robinson et ses collègues l'était donc doublement. Méthodologiquement, il s'agissait d'élargir les champs d'étude couverts par la démarche historique au-delà de l'histoire des institutions politiques et de s'ouvrir à l'histoire économique, sociale et culturelle : un déplacement qui impliquait d'établir des liens avec les sciences sociales et leur approche nomothétique. Idéologiquement, il s'agissait d'écrire une histoire aux fortes résonances contemporaines, une histoire pertinente pour la compréhension du présent et l'élaboration d'un futur meilleur : une histoire appelée progressiste, comme l'était le mouvement de réforme sociale qui s'était emparé des États-Unis depuis le début du xxe siècle, et dont l'un des porte-parole les plus éloquents était le philosophe John Dewey (1859-1952), collègue et ami proche de Robinson.

Les tenants progressistes de la nouvelle histoire, et notamment Beard, Becker et Robinson, tous trois à Columbia, développèrent des analyses qui mettaient en valeur l'importance des conflits et des luttes sociales et politiques pour les progrès de la démocratie. L'histoire de la Constitution américaine fit l'objet de nombreuses études dont celle de Beard en 1915. Son interprétation économique de la Constitution cherchait à montrer que le souci de profit personnel des Pères fondateurs avait joué un rôle déterminant dans l'élaboration du texte lui-même. Plus largement, les historiens progressistes explorèrent de nouveaux domaines, jusque-là laissés en friche : par exemple les immigrants, qu'étudièrent notamment Arthur Meier Schlesinger Sr. (1888-1965), ou Marcus L. Hansen (1892-1938) ; ou l'histoire urbaine, à laquelle le même Schlesinger consacra en 1933 un livre célèbre, The Rise of the City, 1878-1898.

Du consensus aux nouvelles histoires

La nouvelle histoire progressiste de la première moitié du xxe siècle s'essouffla dans les années 1950, et fut remplacée par une lecture nouvelle de l'expérience américaine : une démarche qui ne se caractérisait plus par un souci de pertinence contemporaine ou de réforme progressiste, mais plutôt par le constat que l'histoire américaine avait été moins marquée par les tensions sociales, économiques ou politiques que par l'existence de valeurs communes et d'un large consensus. Aux yeux d'historiens comme Daniel Boorstin, il s'agissait également d'insister sur le caractère exceptionnel de l'histoire américaine. En 1959, l'historien John Higham baptisa ce courant « école du consensus » et, trois ans plus tard, il contribua au développement de nouveaux courants historiographiques en mettant en garde contre le « vide moral » qu'avaient entraîné, selon lui, la fin de l'aspiration progressiste et l'émergence de l'école du consensus : au souci critique des progressistes, facteur de transformation, s'était substituée à ses yeux, chez les historiens du consensus, la certitude satisfaite de l'exceptionnalité américaine.

Higham avait compris que quelque chose était en train de changer dans l'écriture de l'histoire américaine au début des années 1960. En effet, un demi-siècle après le manifeste de James Harvey Robinson, un nouveau paradigme émergea bientôt, en réaction à l'école du consensus : les nouvelles histoires. Parallèlement, la profession historienne, jusque-là largement composée d'hommes blancs d'origine anglo-américaine, commença à se transformer et à se diversifier. Les universités accueillirent davantage d'historiennes, d'historiens noirs ou d'historiens issus de l'immigration est-européenne ou sud-européenne.

Ce renouveau affecta tous les champs historiques (nouvelle histoire sociale, économique, culturelle, politique, diplomatique, etc.). Durant les années 1960 et 1970, l'histoire américaine connut, comme au début du siècle mais avec une plus grande ampleur, un double déplacement idéologique et méthodologique qui traduisait une extension du territoire des historiens. À l'exception remarquable de la New Economic History, qui était presque exclusivement affaire de méthodologie, ces nouvelles histoires s'inscrivaient pleinement dans le contexte politique et social de l'Amérique des années 1960-1970, et revendiquaient souvent leur lien avec les mouvements sociaux qui transformaient alors les États-Unis. Les historiens qui inventèrent ces nouvelles approches étaient souvent eux-mêmes des activistes, mobilisés par le mouvement des droits civiques, la cause des femmes ou l'affirmation identitaire des minorités raciales, ethniques ou sexuelles.

Méthodologiquement, les évolutions n'étaient pas moins significatives. Le souci d'écrire l'histoire des personnes et des cultures ordinaires, des exclus et des oubliés de l'histoire, et de donner voix aux individus et aux groupes que l'histoire traditionnelle avait condamnés au silence – bref, l'histoire « du bas vers le haut » (from the bottom up) – imposa le recours à des sources jusqu'alors négligées (comme les manuscrits des recensements fédéraux), à la quantification, à l'histoire orale, et plus largement à la pratique raisonnée et revendiquée de l'interdisciplinarité, en particulier avec la sociologie et l'anthropologie.

Ainsi, Africains-Américains, femmes, ouvriers, immigrants, cultures populaires urbaines ou rurales, pratiques politiques, c'est-à-dire des pans entiers de la société et du savoir historique furent révélés et légitimés grâce aux nouvelles histoires. Pourtant, lorsqu'en 1964 Stephen Thernstrom publia Poverty and Progress, une analyse de la mobilité sociale des migrants dans une ville du Massachusetts au xixe siècle, la principale revue d'histoire américaine, le Journal of American History, n'en fit pas de compte rendu parce que, à ses yeux, il s'agissait à l'évidence d'un travail de sociologie. Vingt ans plus tard, le livre fit l'objet d'un long débat lors d'un congrès d'historiens, qui permit de mesurer l'importance des évolutions qui avaient balayé l'historiographie américaine depuis les années 1960.

Cette véritable révolution historiographique n'alla pas sans tensions ni conflits. D'une part, il s'agissait de débats scientifiques souvent liés au recours à des techniques nouvelles (la quantification, par exemple) ou à des questionnements et des méthodes importés – tels que l'usage de la théorie sociologique de la modernisation ou de l'anthropologie culturelle d'un Clifford Geertz – parfois sans nuance excessive, des sciences sociales. D'autre part, il y eut aussi nombre de controverses beaucoup plus idéologiques, à mesure que les historiens traditionnels, c'est-à-dire tournés vers l'histoire politique ou l'histoire intellectuelle, virent leur position marginalisée aussi bien dans les discussions que dans les départements d'histoire des universités.

Dans les années 1980 et au début des années 1990, ces historiens conservateurs contribuèrent à nourrir un nouveau débat engagé sur les mérites et les défauts des nouvelles histoires et, en particulier, sur la fragmentation des savoirs due à la pluralité des travaux qui donnaient à voir un pays éclaté en ses composantes (ethniques, de classe, de genre, etc.). Nombreux furent également les « nouveaux historiens » à prendre part à ces débats, souvent parce qu'ils étaient déçus par ces nouvelles approches. Depuis le milieu des années 1990, ces débats ont laissé la place à des efforts de synthèse qui tentent de préserver les tensions entre unité (objet de l'histoire dite traditionnelle) et diversité (mise en valeur par les nouvelles histoires). À leur manière, ces tentatives attestent qu'un retour en arrière est impossible, et que les avancées des nouvelles histoires sont désormais bien ancrées dans les pratiques des historiens.

Auteur: FRANCOIS WEIL
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