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Définition et synonyme de : ORDRE SYMBOLIQUE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ORDRE SYMBOLIQUE L'expression « ordre symbolique » est peu attestée sinon chez le psychanalyste Jacques Lacan. Ce dernier reprenait ainsi sous une forme originale un courant de pensée, qui, avec des variantes, est représenté par le philosophe Ernst Cassirer, les linguistes Ferdinand de Saussure et Roman Jakobson, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Sous différentes expressions, telles que « fonction symbolique », « formes symboliques », voire « symbolicité », on trouve une conception du symbolisme où la culture apparaît comme une élaboration de formes générales (le langage, l'art, la religion, la science, etc.) définies moins par leur contenu que par leur capacité à engendrer des significations selon leur ordre propre. Le terme « symbole » est alors pris dans son sens abstrait, sur le modèle du symbolisme mathématique, et non dans son sens imagé (qui renvoie à l'allégorie, etc.) : c'est bien le rapport des symboles entre eux qui fait sens, et non celui de tel symbole à telle « chose ». L'ordre de la conscienceL'ordre de la conscience On peut retracer les grandes étapes de l'élaboration de cette conception en observant le passage d'un symbolisme fondé sur la conscience à une théorie de l'ordre symbolique déterminant le sujet selon les lois de l'inconscient.
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ORDRE SYMBOLIQUE

L'expression « ordre symbolique » est peu attestée sinon chez le psychanalyste Jacques Lacan. Ce dernier reprenait ainsi sous une forme originale un courant de pensée, qui, avec des variantes, est représenté par le philosophe Ernst Cassirer, les linguistes Ferdinand de Saussure et Roman Jakobson, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Sous différentes expressions, telles que « fonction symbolique », « formes symboliques », voire « symbolicité », on trouve une conception du symbolisme où la culture apparaît comme une élaboration de formes générales (le langage, l'art, la religion, la science, etc.) définies moins par leur contenu que par leur capacité à engendrer des significations selon leur ordre propre. Le terme « symbole » est alors pris dans son sens abstrait, sur le modèle du symbolisme mathématique, et non dans son sens imagé (qui renvoie à l'allégorie, etc.) : c'est bien le rapport des symboles entre eux qui fait sens, et non celui de tel symbole à telle « chose ».

L'ordre de la conscience

On peut retracer les grandes étapes de l'élaboration de cette conception en observant le passage d'un symbolisme fondé sur la conscience à une théorie de l'ordre symbolique déterminant le sujet selon les lois de l'inconscient.

Dans la Philosophie des formes symboliques (1923-1929), le philosophe allemand Ernst Cassirer élabore une vaste analyse de la culture selon les bases de la théorie transcendantale de Kant. Chez Kant, les formes sont définies avant tout selon les critères logiques de la construction de la physique mathématique. Le projet de Cassirer est d'étendre cette notion de forme constructrice à l'ensemble de la culture, tout en conservant la référence essentielle au sujet kantien, c'est-à-dire à la conscience : « Dans la fonction symbolique de la conscience, telle qu'elle est à l'œuvre dans le langage, dans l'art, dans le mythe, certaines figures fondamentales qui restent identiques à elles-mêmes, et qui sont de nature soit conceptuelle, soit purement intuitive, se distinguent d'abord du flux de la conscience ; au contenu fuyant qui s'écoule se substitue l'unité de la forme, en elle-même close et permanente. » Le but de la recherche est celle de l'unité fondamentale des différentes formes culturelles, qui permettrait de dégager une « espèce de grammaire de la fonction symbolique ».

Chez Cassirer, le langage est bien l'un des modes d'expression de cette grammaire, mais non la matrice fondamentale de tout symbolisme. C'est la linguistique structurale, et surtout l'usage qu'en fait l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss qui vont conduire à reconsidérer la place du langage.

Le langage comme ordre fondamental de la culture

Selon cette nouvelle approche, le langage apparaît alors moins comme une forme parmi d'autres que comme la structure symbolique fondamentale sur fond de laquelle s'élève toute autre construction culturelle.

Il faut d'abord s'entendre sur les termes, puisque, dans son Cours de linguistique générale (1916), Saussure s'emploie à distinguer le signe linguistique du symbole. Le symbole se caractérise par son lien naturel avec l'objet, le signe se définissant comme la relation arbitraire entre le signifiant et le signifié, qui ne fait sens que par son rapport différentiel avec les autres signes : le signe est « la contrepartie des autres signes de la langue ». La langue se définit alors comme un système fait uniquement de différences, et non de termes pleins : « La langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l'un ne résulte que de la présence simultanée des autres. »

Se dégage ainsi l'idée fondamentale du structuralisme que le tout conditionne la partie, et que le langage offre le modèle de tout système symbolique. Voici la formulation générale qu'en donne Claude Lévi-Strauss dans l'Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss (1950) : « Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion. » Mais il faut aller plus loin : quelle est l'unité qui régit les différents niveaux, et pourquoi le langage occupe-t-il cette place privilégiée ? Il est la matrice selon laquelle on peut reconstituer la logique profonde de tous les niveaux, qui est d'obéir à la règle de l'échange : « Sans réduire la société ou la culture à la langue, on peut [...] interpréter la société dans son ensemble en fonction d'une théorie de la communication [...] : car les règles de la parenté et du mariage servent à assurer la communication des femmes entre les groupes, comme les règles économiques servent à assurer la communication des biens et des services, et les règles linguistiques, la communication des messages. [...] Ces trois formes de communication sont, en même temps, des formes d'échange » (Anthropologie structurale, 1958).

Certes, Lévi-Strauss insiste sur le fait que la compréhension intégrale des ces systèmes est impossible. Mais l'essentiel est ailleurs : dans la capacité à déterminer un ordre symbolique sous-jacent, les lois de l'échange telles qu'elles régissent telle société, et qui sont essentiellement inconscientes. Le sujet est bien régi par une structure symbolique dont le sens lui échappe en grande partie. On n'est plus sur le terrain cassirerien d'une conscience projetant ses formes.

Ordre symbolique et désir

Jacques Lacan fera son miel de cette dimension inconsciente d'une structure, qui se définit chez lui expressément comme un « ordre » : « La découverte de Freud est celle du champ des incidences, en la nature de l'homme, de ses relations à l'ordre symbolique » (Écrits, 1966). La référence à la langue est toujours présente, puisqu'il s'agit de réinterpréter les catégories freudiennes de condensation et de déplacement à la lumière de catégories proprement linguistiques issues de Roman Jakobson, celles de métaphore (substitution) et de métonymie (combinaison). Si l'on peut parler d'ordre, c'est aussi parce qu'il s'agit de distinguer le symbolique des deux autres catégories essentielles : l'imaginaire, comme lieu de l'illusion constitué par l'identification primordiale, et le réel, comme reste échappant à toute symbolisation. Mais Lacan ne se contente pas de reformuler l'inconscient sous une forme linguistique (selon la célèbre formule « l'inconscient est structuré comme un langage »). On peut retrouver une dimension culturelle dans la problématique lacanienne. L'ordre symbolique, c'est certes le défilé des signifiants qui conditionne tout sujet, mais la notion d'ordre renvoie aussi aux structures de la parenté : si la chaîne des signifiants conditionne le désir, c'est aussi parce qu'elle s'ordonne autour de la loi de l'interdit de l'inceste.

Chacun de ces auteurs s'efforce de définir la spécificité de l'être humain comme être de symboles. Pour Cassirer, l'homme est source des différents mondes symboliques. Pour Lévi-Strauss, l'homme est être d'échange, les différents systèmes s'articulant à partir d'une logique qui est celle du langage, logique essentiellement inconsciente. Chez Lacan, la question porte sur le désir : l'ordre symbolique fait de l'homme un être de désir parce que la logique du langage est une logique du manque. Mais, au-delà de ces différences, on trouve une question sous-jacente : plus que le langage, le modèle d'ordre symbolique est représenté par les mathématiques (la « caractéristique universelle » de Leibniz pour Cassirer, l'analyse combinatoire pour Lévi-Strauss, la logique mathématique pour Lacan). La question d'une symbolique fondamentale renvoie au paradoxe suivant : que les formes de signification trouvent leur fond dans la forme la plus dénuée de signification.

Auteur: ALEXANDRE ABENSOUR
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