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Définition et synonyme de : PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis PHILOSOPHIE ANALYTIQUE L'acception restreinte du terme « analytique », qui l'identifie à un certain style en philosophie courant dans le monde universitaire anglo-saxon – un style technique, étroitement spécialisé, très éloigné de celui de la philosophie « continentale » – n'est qu'une vérité partielle. Certes, la philosophie analytique accorde, depuis ses débuts, une importance centrale à la rigueur logique, à la clarté d'expression et à l'échange argumentatif. Mais sa pratique s'étend aujourd'hui aussi bien aux pays de langue et de culture slave, scandinave ou hispanique qu'à l'ensemble des champs de questionnement philosophique reconnus (métaphysique, langage, connaissance, morale, politique et esthétique). L'originalité de l'approche analytique en philosophie se situe à partir d'une e double rupture qui intervient à la fin du xix siècle : celle, d'une part, qui marque l'émancipation de la logique par rapport à la philosophie de l'esprit menée, en parallèle et en partie indépendamment, par Gottlob Frege (1848- 1925) à Iéna et Bertrand Russell (1872-1970) à Cambridge ; et celle, d'autre part, qui traduit une révolte contre l'idéalisme néo-hégélien anglais, révolte dont les figures principales sont de nouveau Russell, précédé et encouragé par son collègue G.  E. Moore (1873-1958).
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PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

L'acception restreinte du terme « analytique », qui l'identifie à un certain style en philosophie courant dans le monde universitaire anglo-saxon – un style technique, étroitement spécialisé, très éloigné de celui de la philosophie « continentale » – n'est qu'une vérité partielle.

Certes, la philosophie analytique accorde, depuis ses débuts, une importance centrale à la rigueur logique, à la clarté d'expression et à l'échange argumentatif. Mais sa pratique s'étend aujourd'hui aussi bien aux pays de langue et de culture slave, scandinave ou hispanique qu'à l'ensemble des champs de questionnement philosophique reconnus (métaphysique, langage, connaissance, morale, politique et esthétique).

L'originalité de l'approche analytique en philosophie se situe à partir d'une double rupture qui intervient à la fin du xixe siècle : celle, d'une part, qui marque l'émancipation de la logique par rapport à la philosophie de l'esprit menée, en parallèle et en partie indépendamment, par Gottlob Frege (1848-1925) à Iéna et Bertrand Russell (1872-1970) à Cambridge ; et celle, d'autre part, qui traduit une révolte contre l'idéalisme néo-hégélien anglais, révolte dont les figures principales sont de nouveau Russell, précédé et encouragé par son collègue G. E. Moore (1873-1958).

Analyse, décomposition et logique

Alors qu'une certaine forme d'analyse philosophique semble avoir été présente dès l'Antiquité grecque (ainsi dans le Théétète de Platon), c'est surtout au xviie siècle, et en particulier dans la philosophie de John Locke (1632-1704), où la résolution d'« idées complexes » en « idées simples » (Essai sur l'entendement humain, 1690) constitue à l'époque l'exemple même de la méthode philosophique, élaborée en parallèle à la décomposition de la matière en « corpuscules », que nous pouvons reconnaître une méthode proche de celle qui sera défendue par G. E. Moore en particulier. En revanche, la priorité accordée par Emmanuel Kant (1724-1804), à l'encontre des empiristes comme Locke, au jugement sur la simple identification des composantes de l'expérience, et à la synthèse sur l'analyse, conduit à une forme d'idéalisme qui, dans sa variante anglaise chez F. H. Bradley (1846-1924), permet d'affirmer le primat de la spéculation métaphysique sur les données de l'expérience et sur l'évidence des sciences.

Contre l'empirisme, les idéalistes soutiennent l'unicité du réel et sa dépendance à l'égard de l'esprit. De là, ils infèrent que les contradictions présentes dans la logique des relations ne le sont qu'en apparence : toute chose étant liée avec toute autre, seule la totalité, ou « Absolu », manifeste la vérité comme telle. G. E. Moore va s'employer à réfuter ce « holisme » moniste par le moyen d'une analyse décompositionnelle. Il soutient que les relations, à l'instar des choses dont elles dépendent, sont plurielles et existent indépendamment de l'esprit. Pour lui, un concept n'est pas, comme c'est le cas pour Bradley, une abstraction construite à partir d'une réalité idéelle. Il possède au contraire une existence propre, objective, en tant qu'élément d'une proposition. Une proposition vraie ne possède pas, pour G. E. Moore, de « correspondance » avec le réel : elle est le réel. Par conséquent, et contrairement à ce que l'idée de correspondance laisse entendre, la vérité des propositions ne saurait être une question de degré : une proposition (selon la loi du tiers exclu) est vraie ou fausse. La vérité chez G. E. Moore, tout comme le bien (Principia Ethica, 1903) est simple et inanalysable, saisie par une faculté d'intuition intellectuelle. Le philosophe est fidèle en ceci à un réalisme platonicien qu'il partage avec Frege, et initialement avec Russell.

La notion d'analyse n'est pas la même chez Russell. Celui-ci finit par abandonner l'ontologie propositionnelle selon laquelle la proposition peut être connue indépendamment de son expression linguistique. Vers 1912-1914, et en partie sous l'influence de son élève Ludwig Wittgenstein (1889-1951), il se tourne vers une conception de la philosophie qu'il qualifie de « méthode logico-analytique », méthode dont l'un des présupposés clés – baptisé « atomisme logique » – est la conviction que l'analyse logique du langage permet d'identifier des propriétés et des objets fondamentaux dont la combinaison produit des « faits atomiques », c'est-à-dire élémentaires. Pour Russell, la logique fournit la structure et la compréhension du monde, et débouche sur une épistémologie (il se sépare ici de Wittgenstein, pour qui la science « n'a rien à faire avec la philosophie », cette dernière n'étant « pas une théorie mais une activité »). S'ouvre ainsi une perspective qui, de Russell à nos jours, en passant par le Cercle de Vienne et l'Américain Quine, voit dans la philosophie le prolongement, sur le plan conceptuel, de l'activité des sciences naturelles.

Le « tournant linguistique »

Qu'il soit possible de représenter la philosophie analytique autrement que dans cette perspective, nous le devons en grande partie à la théorie de la signification, parallèle et alternative, issue du « tournant linguistique » frégéen et wittgensteinien. Celui-ci consiste en un rejet intégral de la théorie représentationnaliste de la pensée propre à la philosophie postcartésienne, qui conduit à l'« expulsion de la pensée et de ses éléments constitutifs hors de la conscience » (Michael Dummett). Pour Frege, la logique s'occupe, non des actions ou intentions par lesquelles la signification est transmise ou communiquée par le sujet, mais de ce qui possède de la signification, c'est-à-dire le langage, et plus précisément de cette unité de transmission linguistique qu'est la proposition. « Penser, dit Frege, ce n'est pas produire des pensées, mais les saisir. » Interprétée d'une manière frégéenne, la philosophie analytique sera donc une théorie générale de la signification, qui va expliciter les conditions pour qu'une proposition ait une signification – autrement dit les conditions dans lesquelles cette dernière peut être jugée vraie ou fausse.

La signification ainsi conçue a la particularité d'être d'abord et avant tout publique. Le langage, à la différence de la conscience, appartient non à la capacité de raisonnement du sujet, mais aux normes sociales qui gouvernent l'apprentissage, et surtout l'usage, des mots et des phrases. Cette contextualisation, encore très imparfaite chez Frege, prend tout son sens chez le « second » Wittgenstein, en particulier dans sa critique de l'argument dit « du langage privé », dont les conditions de signification seraient des expériences intérieures, qui constitue sans doute la critique la plus radicale connue des philosophies modernes de la conscience (Recherches philosophiques, 1953). Elle connaîtra également des développements parallèles intéressants dans la philosophie de l'esprit de Gilbert Ryle (1900-1976), et, d'une façon très différente, dans la philosophie dite « du langage ordinaire » de l'école d'Oxford.

L'influence de Wittgenstein, aujourd'hui immense au-delà des pays anglophones et de la seule pratique « analytique » de la philosophie, connaît pourtant dans ces mêmes pays un déclin à partir de 1960 au profit du « holisme » de Willard Van Orman Quine (1908-2000). Celui-ci récuse toute autonomie de la notion de signification ou de discontinuité entre la philosophie et la science. L'image du philosophe postquinéen est proche de celle du praticien de la « science normale », chère à Thomas Kuhn : attaché à sa minuscule spécialité, le philosophe tâche ici de produire une œuvre modestement novatrice, fuyant les attraits illusoires de la « profondeur ». Dans cette perspective, l'image kantienne du philosophe, ayant accès à une science conceptuelle générale, et surplombant les sciences particulières, semble destinée, à en croire Richard Rorty, à « rejoindre celle du prêtre médiéval ».

Le fait que cette représentation ne soit pas aujourd'hui totalement convaincante est dû en partie à la capacité de la philosophie analytique à reprendre à nouveaux frais les problèmes classiques de la philosophie, mais aussi aux rapprochements récents auxquels on assiste entre la philosophie analytique et la philosophie dite « continentale » : on insiste désormais sur les affinités entre Frege et Husserl, ou entre Wittgenstein et Derrida. La philosophie morale anglophone, pour prendre un exemple frappant, est largement traduite et commentée, enrichissant la réflexion éthique sur les problèmes de société, en France et ailleurs. Cet assouplissement et cet enrichissement mutuel, encore embryonnaires, permettent d'espérer que la tradition analytique résistera aux dérives liées à une spécialisation excessive et pourra demeurer une source non de connaissance mais de sagesse.

Auteur: RONAN SHARKEY
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