Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition et synonyme de : POSITIVISME

De
5 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis POSITIVISME La science positive De telles inflexions obligent à parler d'un positivisme historique, celui de Comte et de son Cours de philosophie positive (1830-1842), auquel il convient de revenir, mais sans pratiquer un réductionnisme historique, qui s'efforce de concilier une histoire dynamique de la philosophie et une philosophie de l'histoire. Le positivisme accorde une primauté intellectuelle à Bacon, Galilée et Descartes, dans la mesure où la philosophie naturelle prend toute sa portée scientifique à l'intérieur d'un système social où s'esquisse la crise du « régime ontologique ». Comte considère aussi Condorcet comme son véritable prédécesseur, malgré son romantisme philosophique et son idéologie vague du progrès. À partir de là, le positivisme se démarque du scientisme, du matérialisme, de l'empirisme, du réalisme et du spiritualisme, tels qu'ils sont pensés jusqu'à la e fin du xix siècle. D'un point de vue épistémologique, il considère le fait (« l'énoncé ») comme observable (l'objet) et subjectivable (la relation), pour éviter un naturalisme et un subjectivisme absolus. Il n'y a donc de science que positive : c'est-à-dire fondée sur l'énonciation des faits, le travail de coordination par l'hypothèse et la vérification par un retour constant à l'observation, historique et relative, puisque le critère de vérité s'établira sur la base de la méthode positive.
Voir plus Voir moins
POSITIVISME

Le mot positivisme (1830) – dont le Vocabulaire de Lalande donne une histoire détaillée – fut rapidement complété par le terme positiviste (1835) dont les connotations sont variables (l'utilisation négative a pris son essor dans les milieux catholiques au moment de l'opposition à Littré). Mais tous deux dérivent de la notion de « philosophie positive » dont Auguste Comte (1798-1857) est l'acteur déterminant. Le positivisme, bien que surdéterminé par ce moment comtien, désigne pourtant un ample mouvement de pensée dont les racines plongent dans une période courant de Bacon à Hume et irradient, souvent conflictuellement, chez J. S. Mill et chez Herbert Spencer, sans oublier des discontinuités chez É. Littré, C. Bernard, M. Berthelot, E. Goblot, voire Renan et Taine. Les disciples de Comte, dont Littré, ont joué un rôle essentiel dans la réception du système, notamment en mettant en avant son opposition à une philosophie théologique et métaphysique. Le positivisme n'a pas laissé indifférents des philosophes issus du « second spiritualisme », tels Ravaisson, Lachelier, Boutroux, Bergson, Blondel, ou encore E. Le Roy, qui s'efforçaient de penser les rapports de la nature et de l'esprit. On parle encore d'un prépositivisme pour désigner, selon Henri Gouhier, l'esprit des travaux de d'Alembert, Laplace, Lavoisier, etc. On évoque un positivisme logique pour désigner les travaux du cercle de Vienne. Ce mouvement antimétaphysique, recherchant une analyse logique de la signification, est déjà distant des articulations du système comtien. Enfin, le postpositivisme (Guba, Lincoln, Scharff) affirme l'existence d'une réalité extérieure, mais qui ne peut être totalement appréhendée.

La science positive

De telles inflexions obligent à parler d'un positivisme historique, celui de Comte et de son Cours de philosophie positive (1830-1842), auquel il convient de revenir, mais sans pratiquer un réductionnisme historique, qui s'efforce de concilier une histoire dynamique de la philosophie et une philosophie de l'histoire. Le positivisme accorde une primauté intellectuelle à Bacon, Galilée et Descartes, dans la mesure où la philosophie naturelle prend toute sa portée scientifique à l'intérieur d'un système social où s'esquisse la crise du « régime ontologique ». Comte considère aussi Condorcet comme son véritable prédécesseur, malgré son romantisme philosophique et son idéologie vague du progrès.

À partir de là, le positivisme se démarque du scientisme, du matérialisme, de l'empirisme, du réalisme et du spiritualisme, tels qu'ils sont pensés jusqu'à la fin du xixe siècle. D'un point de vue épistémologique, il considère le fait (« l'énoncé ») comme observable (l'objet) et subjectivable (la relation), pour éviter un naturalisme et un subjectivisme absolus. Il n'y a donc de science que positive : c'est-à-dire fondée sur l'énonciation des faits, le travail de coordination par l'hypothèse et la vérification par un retour constant à l'observation, historique et relative, puisque le critère de vérité s'établira sur la base de la méthode positive. Tenant que chaque science définit son « type » de fait, au point que « tout est relatif », Comte situe les sciences (avec la méthode qui leur est propre), pense leur articulation et construit le savoir, en situant l'activité scientifique selon le fait qu'elle sélectionne, en fonction de son référent historique et social. Car un fait observé est nécessairement construit ou isolé par le travail de l'hypothèse. Un tel examen montre des états du savoir dotés d'une logique propre, avec des institutions, des rationalités, des mentalités et des langages historiquement situés. C'est précisément sur ces sédimentations culturelles et sociales que la science positive émerge, puisque celles-ci sont porteuses de positivité et ne sont pas ou bien niées, ou bien assimilées par un réductionnisme épistémologique. Cette attitude épistémologique veut manifester les « conquêtes de l'esprit » qui sont au cœur du fonctionnement de l'âge industriel et de la constitution de l'Humanité. Se formule ici un projet global de penser le monde et d'en donner un nouveau récit de création, en relation avec la régénération totale qui adviendra par le positivisme inauguré, puis institué en religion.

Une pensée de la totalité

Pour Auguste Comte, c'est théoriquement et pratiquement que l'homme prend possession du monde (déjà déterminé par la relation vitale qu'il construit avec lui). D'où la priorité (notamment par rapport aux mathématiques, reconduites à leur fonction de science modélisant le passage du concret à l'absolu) accordée à l'astronomie : outre qu'elle est une appréhension théorique du réel, celle-ci revendique en effet une fonction de synthèse au regard des différents savoirs. On doit entendre un tel projet comme un croisement permanent entre deux organisations internes, structurées et spécifiques : celles de l'entendement humain et celles de la dynamique qui meut l'histoire des sociétés (l'analyse objective et la synthèse subjective). La matière du monde et la forme de l'homme, l'interaction entre le statique et le dynamique, tels sont les deux paradigmes fonctionnels de la pensée positiviste. Avec cette méthode historique et sociale, elle tend à déboucher sur un « tout » ne résumant point les parties, les discontinuités et les ruptures, mais les récapitulant, tout en s'efforçant de dégager des structures et des réseaux d'homologies, ce qui n'étonnera pas au regard du caractère encyclopédique, puis catéchétique, du projet. C'est sur cette base, et en passant par le moment moral, que Comte entend penser une anthropologie totale dont le symbole serait le noyau irriguant. En définissant la réalité humaine comme un ensemble de relations et de règles historiques, où interagissent l'homme et les phénomènes du monde, le positivisme cherche à poser un ordre entre anarchie et hiérarchie, deux extrêmes des possibles dérives du « Grand Être ». D'où la devise « Ordre et Progrès », cherchant à instaurer des fondements internes selon les fins inchoatives de la société, but avoué de l'état positif, qui viendrait succéder aux états précédents, théologique et métaphysique. Enfin, on n'oubliera pas l'esprit politique (l'organisation des sciences s'articule à la recherche d'une rationalité de l'ordre social, en vue de son progrès) et religieux de l'entreprise (la philosophie positive se construit face au catholicisme).

Lucien Lévy-Bruhl, dans le plan d'une conférence (1935), a déjà posé la question de « ce qui est vivant, ce qui est mort dans la philosophie d'Auguste Comte ». Le positivisme reste une forme de naturalisme qui pose les phénomènes humains au cœur des régulations naturelles et des explications des sciences. La dissolution du corps de la doctrine conduit souvent à la réduire à une attitude de défiance pour la métaphysique et la théologie, au profit de la méthode scientifique. On retiendra cependant que le positivisme a voulu lutter contre un réductionnisme déterministe à portée universelle dans la compréhension du fait, en le situant dans sa dynamique totale, historique et sociale. La question portant sur la légitimité et les effets de l'hégémonie des sciences, dans le domaine social et politique, reste d'actualité, surtout si l'on n'oublie pas que Comte, fondamentalement, formule une réflexion épistémologique, qui est aussi politique, sur les conditions de possibilité et les modalités d'une connaissance de l'Humanité par elle-même. Ses interrogations sur une possible limite de la raison, sur une sociologie de la science et sur le fait religieux nous donnent aujourd'hui encore à penser.

Auteur: JEAN LECLERCQ