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Définition et synonyme de : PROGRÈS /RÉACTION

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Article publié par Encyclopaedia Universalis PROGRÈS /RÉACTION Le mot « progrès » vient du latin progressus, qui désigne tout simplement l'action d'avancer. On peut parler du progrès d'une armée sur le champ de bataille, ou des progrès d'une maladie dans le corps humain. Ce n'est qu'au e xviii siècle, avec la philosophie des Lumières, que le terme, employé absolument, va acquérir une signification à la fois politique, historique et philosophique : évolution de l'humanité, ou de la civilisation, vers un état plus avancé ou supérieur. Un des textes les plus représentatifs de la notion moderne de progrès est l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795) de Condorcet. Le dernier des encyclopédistes passe en revue l'évolution de l'espèce humaine, depuis les peuples pasteurs jusqu'à la République française, et arrive à la conclusion que la perfectibilité de l'être humain est infinie. « Les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendants de la volonté de ceux qui voudraient les arrêter [...] pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais elle doit être continue et jamais rétrograde tant que la terre occupera la même place dans le système de l'univers... » Le progrès des sciences et des techniques occupe bien entendu une place essentielle dans le raisonnement de Condorcet, mais il pense que le perfectionnement des lois et des institutions publiques est également inévitable.
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PROGRÈS /RÉACTION

Le mot « progrès » vient du latin progressus, qui désigne tout simplement l'action d'avancer. On peut parler du progrès d'une armée sur le champ de bataille, ou des progrès d'une maladie dans le corps humain. Ce n'est qu'au xviiie siècle, avec la philosophie des Lumières, que le terme, employé absolument, va acquérir une signification à la fois politique, historique et philosophique : évolution de l'humanité, ou de la civilisation, vers un état plus avancé ou supérieur.

Un des textes les plus représentatifs de la notion moderne de progrès est l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795) de Condorcet. Le dernier des encyclopédistes passe en revue l'évolution de l'espèce humaine, depuis les peuples pasteurs jusqu'à la République française, et arrive à la conclusion que la perfectibilité de l'être humain est infinie. « Les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendants de la volonté de ceux qui voudraient les arrêter [...] pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais elle doit être continue et jamais rétrograde tant que la terre occupera la même place dans le système de l'univers... » Le progrès des sciences et des techniques occupe bien entendu une place essentielle dans le raisonnement de Condorcet, mais il pense que le perfectionnement des lois et des institutions publiques est également inévitable. L'avenir appartient donc à une espèce humaine affranchie de toutes les chaînes, « marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur ».

La dialectique du progrès

Au cours du xixe siècle, la notion de progrès deviendra peu à peu le thème unificateur des idées économiques, sociales et politiques dominantes, et le dénominateur commun d'un large éventail de conceptions politiques et philosophiques. Par exemple, dans l'œuvre d'Auguste Comte, ce qui était chez Condorcet une utopie généreuse et libératrice devient une idéologie foncièrement conservatrice. En associant nécessairement le progrès à l'ordre – « l'ordre pour base, le progrès pour but » –, le fondateur du positivisme insère le développement de la science et de l'industrie dans le cadre invariable de la société bourgeoise et de ses hiérarchies sociales. Chez Hegel, par contre, on observe une tension, une contradiction jamais résolue, entre la méthode dialectique, qui fonde le progrès sur la négativité, et la philosophie de l'histoire, qui présente l'État prussien comme l'aboutissement des progrès de la liberté humaine.

La pensée de Marx est traversée de tensions entre deux conceptions différentes de la dialectique du progrès. La première est une dialectique hégélienne, téléologique et fermée : le but final, nécessaire et inévitable légitime les « accidents historiques » comme moments du progrès en tant que spirale ascendante. Ce raisonnement se rencontre dans certains textes de Karl Marx, qui semblent considérer le développement des forces productives – impulsé par les grandes métropoles européennes – comme identique au progrès, dans la mesure où il nous conduit nécessairement au socialisme. Il suffit de penser à ses articles sur l'Inde en 1853. Contrairement aux apologistes du colonialisme, Marx n'occulte nullement les horreurs de la domination occidentale : « la misère infligée par les Anglais en Hindustan est essentiellement différente et d'une espèce infiniment plus intense que tout ce que l'Hindustan a pu souffrir avant ». Loin d'apporter un « progrès » social, la destruction capitaliste du tissu social traditionnel a aggravé les conditions de vie de la population. Cependant, en dernière analyse, malgré les crimes de l'Angleterre, celle-ci a été « un instrument inconscient de l'histoire » en introduisant les forces de production capitalistes en Inde et en provoquant une véritable révolution sociale dans l'état social (stagnant) de l'Asie.

Il n'existe pas moins chez lui une autre « dialectique du progrès », critique, non téléologique et fondamentalement ouverte. Il s'agit de penser simultanément l'histoire comme progrès et comme catastrophe, sans privilégier l'un des aspects, puisque l'issue du processus historique n'est pas prédéterminée. Dans le cadre de cette variante critique du matérialisme historique, en rupture avec la vision linéaire du progrès, la civilisation bourgeoise moderne apparaît, par rapport aux sociétés précapitalistes, à la fois comme un progrès et une régression. D'où l'intérêt de Marx et d'Engels pour les travaux de Maurer ou Morgan sur des formes communautaires « primitives », depuis les tribus iroquoises jusqu'à la « Marche » germanique. L'idée que le communisme moderne retrouve quelques-unes des qualités humaines du « communisme primitif » détruites par la civilisation fondée sur la propriété privée et l'État est un thème qui traverse plusieurs de leurs écrits.

Les derniers travaux de Marx sur la Russie sont un autre document capital de la « dialectique du progrès » non linéaire. Par exemple, dans les brouillons de lettre à Vera Zassoulitch (1881), Marx envisage la possibilité d'épargner à la Russie les tourments du capitalisme, dans la mesure où, grâce à une révolution russe, la commune rurale traditionnelle pourrait être la base d'un développement spécifique vers le socialisme. Marx expose ici une hypothèse aux antipodes du raisonnement évolutionniste et déterministe des articles sur l'Inde en 1853.

Divergences

Au cours du xxe siècle, la gauche marxiste s'est tellement identifié à la notion de progrès qu'elle s'autodéfinit souvent comme mouvement « progressiste ». Parmi les rares exceptions à cette démarche, la tentative la plus importante de critique marxiste de l'idéologie du progrès est sans doute l'œuvre – tout à fait hétérodoxe – de Walter Benjamin. Pour Benjamin, la révolution future n'était pas « inévitable » et encore moins déterminée par le niveau des forces productives : au contraire, il la concevait comme l'interruption d'un « progrès » catastrophique, n'ayant pour tout sens que le perfectionnement croissant des techniques militaires.

Refusant une écriture de l'histoire en termes de progrès – que ce soit celui de la « civilisation » ou des « forces productives » –, il se propose de l'interpréter du point de vue de ses victimes, des classes et peuples écrasés par le char triomphal des vainqueurs. La révolution n'est plus la locomotive de l'histoire mais plutôt l'humanité qui tente d'échapper à l'abîme (thèses sur le concept d'histoire).

Le contraire de progrès est régression, mais depuis la Révolution française c'est « réactionnaire » qui devient, de plus en plus, l'opposé de « progressiste » dans le langage politique. À l'origine le terme « réaction » était un terme mécanique, désignant simplement l'action en retour d'une force sur une autre force agissante ; à partir de 1796, la notion définit une action ou un mouvement d'idées qui s'oppose au progrès social issu des principes de la Révolution et vise à rétablir des institutions antérieures. Le pamphlet contre-révolutionnaire Considérations sur la Révolution française (1790) du philosophe politique anglais Edmund Burke est probablement le premier grand document intellectuel du courant de pensée réactionnaire moderne.

Reste à savoir si le progrès, défini en termes plus étroits comme avancée irrésistible des sciences et des techniques, de l'industrie et de l'administration rationnelle, n'est pas compatible avec certaines formes de « réaction » politique et sociale. Le fascisme est probablement un exemple de cette paradoxale dialectique entre progrès et réaction.

Auteur: Michaël LÖWY
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