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Définition et synonyme de : RÉVOLUTION MILITAIRE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis RÉVOLUTION MILITAIRE La portée tactique et stratégique de la révolution militaire En 1987, le Britannique Geoffrey Parker « revisite » le concept (dans La Révolution militaire. La guerre et l'essor de l'Occident : 1500-1800, paru en France en 1993) et retouche la thèse de Michael Roberts sur plusieurs points. Il fait commencer la « révolution militaire » beaucoup plus tôt que Roberts, avec e l'invention du canon de bronze et du boulet de fer dès la fin du xv siècle, la miniaturisation des armes portatives et donc l'augmentation de la puissance de e feu sur le champ de bataille, au début du xvi siècle. Pendant les guerres d'Italie, l'artillerie de siège devient une arme redoutable devant laquelle les anciennes fortifications, aux murs droits et élevés, aux tours rondes et creuses, sont incapables de tenir. L'une des premières conséquences de la révolution militaire se traduit donc par l'apparition de la fortification basse et bastionnée (la forteresse d'artillerie), dont le premier exemple a été réalisé à Civitavecchia en 1515. Geoffrey Parker fait aussi commencer plus tôt l'abandon de l'ordre profond dans l'infanterie. Le tercio espagnol, constitué de compagnies de fantassins plus réduites et plus mobiles, associant la pique et l'arquebuse, représente déjà une première tentative d'adaptation devant l'augmentation de la puissance de feu.
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RÉVOLUTION MILITAIRE

En 1956, l'historien britannique Michael Roberts analyse les effets induits par l'adoption de l'artillerie de campagne dans les armées européennes au début du xviie siècle. Deux hommes sont alors à l'origine de ce qu'il définit comme une « révolution militaire » : Maurice de Nassau dans les Provinces-Unies et le roi de Suède Gustave-Adolphe II. L'artillerie de campagne (canons légers, mousqueterie) oblige les chefs de guerre à abandonner l'ordre profond pour la ligne, dont l'étirement protège les soldats contre les tirs adverses et accroît la puissance de feu grâce à la technique du feu roulant et de la contre-marche. Sur le plan tactique, cette innovation technologique exige un entraînement poussé du soldat – la fameuse discipline du feu –, une plus grande manœuvrabilité des troupes, une plus grande complexité dans l'utilisation complémentaire des armes. Mais sur le plan stratégique, l'augmentation de la taille des armées offre des possibilités d'intervention simultanée sur plusieurs champs d'opération. Pour affronter ce défi, l'État doit mettre en place une administration plus performante afin de gérer les effectifs, les armements, la logistique et a recours aux sujets, sommés de contribuer à l'effort de guerre par l'impôt et la conscription. Pour Michael Roberts, la révolution militaire qui se manifeste en Europe entre 1560 et 1660 est à l'origine à la fois de l'État moderne et de la prépondérance de l'Europe sur le monde. Toutefois, ce texte (The Military Revolution 1560-1660) rencontre peu d'échos, même après sa réédition en 1967 (dans Essays in Swedish History).

La portée tactique et stratégique de la révolution militaire

En 1987, le Britannique Geoffrey Parker « revisite » le concept (dans La Révolution militaire. La guerre et l'essor de l'Occident : 1500-1800, paru en France en 1993) et retouche la thèse de Michael Roberts sur plusieurs points. Il fait commencer la « révolution militaire » beaucoup plus tôt que Roberts, avec l'invention du canon de bronze et du boulet de fer dès la fin du xve siècle, la miniaturisation des armes portatives et donc l'augmentation de la puissance de feu sur le champ de bataille, au début du xvie siècle. Pendant les guerres d'Italie, l'artillerie de siège devient une arme redoutable devant laquelle les anciennes fortifications, aux murs droits et élevés, aux tours rondes et creuses, sont incapables de tenir. L'une des premières conséquences de la révolution militaire se traduit donc par l'apparition de la fortification basse et bastionnée (la forteresse d'artillerie), dont le premier exemple a été réalisé à Civitavecchia en 1515. Geoffrey Parker fait aussi commencer plus tôt l'abandon de l'ordre profond dans l'infanterie. Le tercio espagnol, constitué de compagnies de fantassins plus réduites et plus mobiles, associant la pique et l'arquebuse, représente déjà une première tentative d'adaptation devant l'augmentation de la puissance de feu. Quant à l'augmentation significative de la taille des armées, il l'attribue surtout à la généralisation de l'architecture bastionnée. Il faut des garnisons pour assurer la défense des forteresses, et la nouvelle guerre de siège exige des armées nombreuses. Enfin, pour compléter le tableau de la révolution militaire telle qu'il la conçoit, Geoffrey Parker insiste sur les progrès considérables de la guerre navale, un point totalement ignoré par Michael Roberts. Les navires sont construits plus solidement, capables ainsi d'embarquer une artillerie nombreuse et lourde, l'invention du sabord permettant le tir par le travers, celle de l'affût mobile autorisant le chargement rapide du canon par la gueule. Tous ces progrès donnent aux flottes occidentales les instruments de la domination planétaire au point que la puissance de feu embarquée sur les flottes européennes surpasse sensiblement celle des armées de terre.

Débats et controverses

Le livre de Geoffrey Parker a donc contribué à relancer le débat. Lui aussi a été critiqué sous trois aspects différents. En 1991, Jeremy Black (A Military Revolution ? Military Change and European Society, 1550-1800) a mis en doute l'idée selon laquelle l'essor des forces armées en Occident aurait été causé par des facteurs technologiques. Les progrès techniques décisifs n'auraient été réalisés que dans la seconde moitié du xviie siècle, sous le règne de Louis XIV. Alors que, pour Michael Roberts et Geoffrey Parker, c'est la technologie de la poudre à canon, complexe et coûteuse, qui oblige les États à devenir plus efficaces et à mobiliser des ressources financières considérables afin d'entretenir une armée permanente, pour Jeremy Black, c'est bien parce que les États se sont modernisés qu'ils sont capables de mettre sur pied des armées plus performantes. La révolution étatique est donc un préalable à la révolution militaire.

Deux autres auteurs ont apporté des arguments aux thèses de Jeremy Black. Bert S. Hall (Weapons and Warfare in Renaissance Europe. Gunpowder, Technology and Tactics, 1997) suit avec précision la mise au point, par les Européens, de la technologie de la poudre, au cours des xve et xvie siècles. L'adoption de l'artillerie est lente et, pendant longtemps, son efficacité n'est pas évidente. Le canon de siège progresse, mais les fortifications rasantes annihilent ses effets au point qu'il devient impossible de prendre d'assaut une place correctement fortifiée. Quant à l'artillerie portative, elle reste longtemps peu précise, sa puissance de pénétration limitée et son usage sur le champ de bataille dangereux à cause du temps nécessaire à son chargement. Pendant longtemps, l'arquebuse reste une arme défensive utilisée à l'abri d'une fortification. Quant à en armer la cavalerie, le projet, tenté à la fin du xvie siècle, est vite abandonné, tant les contraintes techniques le rendent aléatoire. C'est l'utilisation conjointe de la cartouche et de la baïonnette qui donne, à la fin du xviie siècle, à l'artillerie portative sa vocation offensive.

De son côté, John A. Lynn, qui a étudié l'armée française au xviie siècle (Giant of the Grand Siècle. The French Army, 1610-1715, 1997), observe une première augmentation sensible des effectifs pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648). Mais cet effort, disproportionné compte tenu de l'armature administrative et fiscale rudimentaire de la monarchie, aboutit à une insurrection générale pendant la Fronde (1648-1652). Le véritable décollage se produit pendant les deux premiers conflits « mondiaux » que sont la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et la guerre de Succession d'Espagne (1702-1714). Rentrées fiscales régulières, mise sur pied d'une administration militaire efficace, élaboration de la stratégie défensive du « pré carré » conçue par Vauban, énormes efforts de construction de citadelles, équipement massif des troupes en fusils, et donc augmentation considérable de la puissance de feu, toutes ces caractéristiques de la « révolution militaire », John A. Lynn ne les retrouve donc que tardivement, dans les dernières années du xviie siècle.

Tout le monde n'est pas d'accord sur ce qu'il faut mettre sous l'étiquette de « révolution militaire ». Le terme a aussi été utilisé pour définir les transformations de l'art de la guerre chez les Grecs (viie s. av. J.-C.) ou, mieux encore, pour la période de la fin de l'Âge du bronze (1200 avant J.-C.). Mais les historiens conviennent aujourd'hui de la réserver à l'Europe moderne. L'expression, née confidentiellement en 1956, a renouvelé une histoire militaire désuète, en l'arrimant à l'histoire sociale, à l'histoire politique et à l'histoire des techniques.

Auteur: Jean-Michel SALLMANN