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REVUE LITTÉRAIRE

Le terme « revue » apparaît en français au début du xviiie siècle, d'abord comme un anglicisme (review). Il désigne une publication périodique vouée au « passage en revue » de l'actualité. Il se spécialise progressivement par rapport à d'autres formes de presse : le journal (au sens strict, le quotidien), le magazine (dans sa formule actuelle, le plus souvent hebdomadaire), pour s'imposer au début du xixe siècle. Le rythme de la revue est plus lent (mensuel, trimestriel, voire moins encore), le propos plus ambitieux. Littéraire, la revue se fait souvent l'organe d'une école ou d'un mouvement – délaissant sa vocation initiale d'information pour offrir un espace de création, espace semi-public, intermédiaire entre le livre et le « non lieu » du manuscrit. L'auteur débutant y trouve dans chaque livraison la compagnie d'autres écrivains et surtout la réception d'un public certes peu nombreux mais moins distant, moins anonyme, qui soutient l'entreprise en s'abonnant. Car la revue repose sur une économie originale, aujourd'hui le plus souvent artisanale, sans les contraintes (juridiques notamment) de l'édition de livres. Sa souplesse même autorise une grande variété, qui rend difficile de s'en tenir ici à des généralités. Atomisé par principe, le phénomène des revues se laisse malaisément approcher, et l'on se limitera, pour l'essentiel, à la situation française.

Un espace de création

On distinguera d'abord la revue littéraire de la revue d'idées (comme par exemple Le Débat ou Esprit), a fortiori de la revue savante – y compris dans le domaine littéraire (comme Romantisme ou Littérature) : même vouée pour une part à la critique, ou à la défense d'une « ligne » par son fondateur ou ceux qui lui ont succédé, elle doit accorder l'essentiel à la création littéraire. Dans quelle mesure cette dernière peut-elle être autre chose que le fait d'individus ? Pourtant la revue se veut collective – mais rares sont celles qui, sur le modèle de l'Athenäum (instrument d'une utopie, chez les romantiques allemands du cercle d'Iéna, entre 1798 et 1800 : celle d'une écriture indivise), militent pour une pratique réellement collégiale. L'homme de revues (le mythique Félix Fénéon à la tête de la Revue blanche, Jacques Rivière s'opposant à André Gide aux débuts de la N.R.F., plus récemment Georges Lambrichs avec les Cahiers du Chemin) se reconnaît à ce que son œuvre propre s'efface derrière celles qu'il a choisi de servir : type idéal (modèle de l'éditeur) dont on peut douter qu'il se satisfasse indéfiniment de son sort ; aussi les revues ont-elles souvent une histoire tourmentée, passionnelle, rythmée par les investissements contradictoires de ceux qui les animent. Inversement, certaines d'entre elles n'ont existé que pour servir une œuvre (Charles Péguy et ses Cahiers de la Quinzaine, Kark Kraus et Die Fackel), un courant, une école : comme si la diversité qu'elles recueillent ne prenait sens qu'à façonner une figure unique – La Muse française (créée en 1823) pour le cénacle romantique, Le Symboliste à la fin du xixe siècle, Dada dans les années 1920...

Cependant, le souci de communauté fait traditionnellement de la revue, par le biais de la traduction, un vecteur d'échanges entre les littératures nationales. Le travail de traducteur peut être défini comme celui d'un « passeur », en parfaite conformité avec le rôle des revues, qui, le plus souvent, ont commencé par l'accueillir : Commerce en France (avec l'action déterminante de Valéry Larbaud), 900 en Italie, Sur en Argentine... Comme l'a souligné Olivier Corpet, l'un des fondateurs du groupe de recherches Entr'revues, cette « passion cosmopolite » s'exprime aussi dans les « revues d'exilés », qui publient cette fois des textes dans la langue d'origine, mais dans un pays d'accueil : la France pour The Transatlantic Review (auteurs américains) ou Kultura (polonais), l'Argentine pour Les Lettres françaises (fondées par Roger Caillois pendant la guerre, en 1941), etc. Elle s'exprime encore dans la vocation spontanément internationale des avant-gardes, de Dada à Cobra, Fluxus, ou beaucoup d'autres, souvent liés à des plasticiens et donc éditant des revues proches du livre d'art ; ou dans celle, classique au contraire, de revues « miroir des lettres européennes », comme Europe en France ou la Revue de Genève en Suisse.

Le XXe siècle, âge d'or des revues

Milieu électif, la revue est naturellement exposée aux stratégies de reconnaissance et d'influence, souvent dérisoires, parfois efficaces. Parce qu'elle est pour la littérature un espace vital, voire un lieu de naissance et, comme le disait Valéry, un « laboratoire », la revue, malgré ses petits tirages, est largement reconnue par les historiens et les critiques. Certaines sont directement à l'origine de maisons d'édition devenues prestigieuses : Le Mercure de France pour l'éditeur éponyme, La Nouvelle Revue française (N.R.F.) pour Gallimard. D'autres ont accompagné l'essentiel de l'activité d'un mouvement littéraire : Littérature, La Révolution surréaliste, Minotaure (qui associait les artistes aux écrivains) et leurs épigones en Europe ou aux Amériques pour le surréalisme.

Néanmoins, tous ces exemples appartiennent à la même période – la première moitié du xxe siècle, qui passe en effet pour un âge d'or des revues en France. Le symbole en est La Nouvelle Revue française, créée en 1909, dont la parution est interrompue en 1943, après la tentative de Drieu La Rochelle de lui donner une orientation « collaborationniste » ; elle ne reparaîtra qu'en 1953. Jean Paulhan, qui en incarnait « l'esprit », choisit dans l'intervalle la forme plus luxueuse des Cahiers de la Pléiade (1946), militant pour une « littérature dégagée » au moment où s'imposent au contraire des revues « engagées », c'est-à-dire visant à subordonner la littérature à l'action politique (Les Temps modernes de Sartre, créés en 1945). C'est dans cette même période que Georges Bataille impose Critique, la seule revue en France dédiée à la recension de livres, dans un esprit de dialogue avec les œuvres et d'approfondissement. S'imposent alors des revues délibérément orientées vers la théorie (Tel Quel dans les années 1960).

Aujourd'hui les affinités des revues littéraires avec le monde universitaire (dirigée par Michel Deguy, Po&sie en est un bon exemple), devenu le refuge des gros lecteurs, sont de plus en plus étroites. Si, avec le recul du demi-siècle, on définit la revue moins par un contenu ou une forme que par un mode d'élection réciproque entre des auteurs et des lecteurs, aboutissant à la création d'un micro-espace d'accueil pour des œuvres en cours, nul doute que le type de médiation qu'elle propose – avec son coût minimal, la fidélité que l'abonnement suppose, la relative mise à distance des urgences du temps – est désormais mis à mal. Le besoin cependant demeure, et l'on peut aussi bien considérer que, mieux que le livre, elle a chance de se réinventer « en ligne », le réseau permettant de fédérer, sans intermédiaire et sans coût, tous ceux qui se reconnaissent dans un même projet – mais sera-t-il d'écriture ? A contrario, la marginalisation croissante de certaines formes littéraires – on songe d'abord à la poésie – fait des revues leur conservatoire ; marginalisation qui, paradoxalement, rend ces dernières à la fois plus éphémères et plus vivaces.

Auteur: FRANCOIS TREMOLIERES
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