Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition et synonyme de : SALONS LITTÉRAIRES

De
6 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis SALONS LITTÉRAIRES Les salons littéraires sont par excellence le lieu de ce que, après Marc Fumaroli, l'historienne de la civilisation française Benedetta Craveri a appelé L'art de la conversation. Un lieu de sociabilité, essentiellement aristocratique à son origine mais fondé sur d'autres valeurs que celles de la Cour ou de l'ancienne noblesse – bien plutôt sur un « culte rigoureux des formes », entendues à la fois comme art de vivre (mondanité, esprit, élégance, politesse) et comme idéal littéraire, dont les Maximes de La Rochefoucauld re (1 éd., 1664), élaborées au départ comme un jeu de société pour une élite choisie, dans le salon de la marquise de Sablé, offrent une expression typique : on y assiste à la mutation de l'idéal héroïque en celui de « l'honnête homme » (l'homme du monde), l'un des creusets de la littérature au sens moderne, affranchie des « grands genres » qui caractérisaient avant elle « l'âge de l'éloquence ». Une parole à l'écart du pouvoir Dans cette acception stricte, le salon littéraire est donc une institution d'Ancien Régime, qui accompagne l'absolutisme puis sa progressive mise en question par les Lumières, participant de l'invention d'un espace public qui ne soit plus strictement délimité par le pouvoir central, ni par l'Église : un espace propre à la ville (par opposition à la Cour, comme le soulignera le sociologue Norbert Elias), et régenté par des femmes.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Pauline Viardot

de grasset

Physiologie de la Parisienne

de bnf-collection-ebooks

SALONS LITTÉRAIRES

Les salons littéraires sont par excellence le lieu de ce que, après Marc Fumaroli, l'historienne de la civilisation française Benedetta Craveri a appelé L'art de la conversation. Un lieu de sociabilité, essentiellement aristocratique à son origine mais fondé sur d'autres valeurs que celles de la Cour ou de l'ancienne noblesse – bien plutôt sur un « culte rigoureux des formes », entendues à la fois comme art de vivre (mondanité, esprit, élégance, politesse) et comme idéal littéraire, dont les Maximes de La Rochefoucauld (1re éd., 1664), élaborées au départ comme un jeu de société pour une élite choisie, dans le salon de la marquise de Sablé, offrent une expression typique : on y assiste à la mutation de l'idéal héroïque en celui de « l'honnête homme » (l'homme du monde), l'un des creusets de la littérature au sens moderne, affranchie des « grands genres » qui caractérisaient avant elle « l'âge de l'éloquence ».

Une parole à l'écart du pouvoir

Dans cette acception stricte, le salon littéraire est donc une institution d'Ancien Régime, qui accompagne l'absolutisme puis sa progressive mise en question par les Lumières, participant de l'invention d'un espace public qui ne soit plus strictement délimité par le pouvoir central, ni par l'Église : un espace propre à la ville (par opposition à la Cour, comme le soulignera le sociologue Norbert Elias), et régenté par des femmes. Il apparaît à Paris avec le salon de l'hôtel de Rambouillet, un peu avant 1620, au début du règne de Louis XIII, pour s'achever avec la Révolution française. Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, s'est éloignée volontairement de la Cour, pour lui préférer un milieu choisi, mêlant grande noblesse et gens de lettres : Voiture, Guez de Balzac, plus tard Corneille, réunis pour le seul agrément de leur compagnie ; afin de les accueillir, elle aménage la « Chambre bleue », dans son hôtel particulier, rue Saint-Thomas-du-Louvre. C'est en l'honneur de sa fille, Julie d'Angennes, que sera composé le célèbre recueil de poèmes La Guirlande de Julie (1634).

Le salon correspond aussi à une sorte d'âge d'or du français en Europe, langue des diplomates et des élites cultivées, celle d'Antoine Hamilton en Écosse (Mémoires du comte de Gramont, 1707) ou du baron de Grimm en Allemagne (la Correspondance littéraire, qui publie à partir de 1759 les Salons de Diderot, entendus cette fois comme lieux d'exposition des œuvres d'art). Une bonne part de la socio-histoire de la littérature, durant ces deux siècles, se confond donc avec l'activité des salons. Le genre épistolaire (à commencer par Madame de Sévigné), le roman avec Madame de La Fayette (La Princesse de Clèves, 1678), les formes brèves, et jusqu'au théâtre avec la querelle du Cid, en 1637, en seront marqués. La littérature précieuse, la pastorale, la « galanterie » doivent beaucoup aux « Samedi » de Mademoiselle de Scudéry, elle-même auteur de Clélie (1654-1660) et de la Carte du Tendre. Les jansénistes eux aussi tiendront salon, après la « conversion » de Madame de Sablé. Le terme, préféré progressivement à d'autres comme la chambre, l'alcôve, la ruelle, désigne un espace domestique, et suppose une forme de proximité : il s'oppose de ce point de vue à l'académie, lieu de sociabilité savante et, en France au xviie siècle, mode de reconnaissance de l'écrivain qui passe par la faveur royale ; on n'aura garde cependant d'oublier que l'Académie française est née elle aussi, en 1635, d'un salon, mais masculin : celui de Conrart.

Brillant de tout leur éclat au temps de la Fronde, les salons connaissent une certaine éclipse sous le règne du Roi Soleil, soucieux que rien ne porte ombrage à Versailles. Ils renaissent sous la Régence, comme on le voit dans les Lettres persanes de Montesquieu (1721), chef-d'œuvre de l'esprit mondain. Renouant avec la tradition de libertinage des cours galantes, ils sont les auxiliaires puissants des Lumières. Le plus célèbre des salons parisiens au xviiie siècle sera celui de Madame du Deffand, modèle de liberté de mœurs et de scepticisme d'idées ; Mademoiselle de Lespinasse, qui avait d'abord été sa demoiselle de compagnie, devient sa rivale à partir de 1764 – et la compagne de D'Alembert. Représentative de leur éclat en Europe, Madame Geoffrin, qui avait reçu Stanislas Poniatowski dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, fera un voyage triomphal en Pologne et à Vienne. Avec elle s'affirme une élite qui n'est plus noble, mais bourgeoise.

Le crépuscule des salons

Les « salons de lecture » qui se multiplient à la fin du xviiie siècle participent d'une autre logique : celle d'une aspiration collective à l'émancipation par la connaissance, contraire par principe aux privilèges d'une classe, et qui aura sa part dans l'effervescence pré-révolutionnaire. L'idéal de « bonne société » ou de « société polie », – selon les termes de son premier historien, Roederer, en 1835 –, survit difficilement aux oppositions idéologiques qui marquent le xixe puis le xxe siècle. Les salons littéraires de l'époque contemporaine reflètent une société désormais divisée dans ses aspirations : celle par exemple que décrit Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, déchirée, au tournant du siècle, par l'affaire Dreyfus ; de fait, ils disparaîtront après la Seconde Guerre mondiale (le mécénat de Florence Gould pouvant apparaître comme un dernier avatar). Un Mallarmé, un Zola tiennent salon si l'on veut. Mais il s'agit désormais plutôt d'écoles, de groupes – bientôt capables de s'organiser autour de revues proprement littéraires –, que de ces « institutions bâtardes » dont a parlé Pierre Bourdieu, tels les salons du second Empire, souvent liés aux milieux d'affaires et à la presse, où les affinités littéraires recoupent des affiliations politiques. Flaubert, lors du procès de Madame Bovary (1857), réussit à mobiliser des réseaux qui manquent cruellement, au même moment, à Baudelaire lorsqu'il tente d'organiser la défense de ses Fleurs du mal. Le romancier est reçu par la princesse Mathilde (qui s'est attaché les conseils de Théophile Gautier et Sainte-Beuve), dont le salon, comme celui de son frère Jérôme, « le prince de la Montagne », se trouve certes moins inféodé au régime que le cercle très conformiste de l'impératrice Eugénie. Il n'en est pas moins typique, écrit Bourdieu dans Les Règles de l'art, de ces « formes douces d'emprise qui empêchent ou découragent la sécession complète des détenteurs du pouvoir culturel et qui les engluent dans des relations confuses, fondées sur la gratitude et la culpabilité du compromis et de la compromission... » De moindre importance, les salons de Madame Sabatier, Madame d'Agoult, ou même Louise Colet, fédéraient plutôt des opposants. On comprend la nostalgie, chez les frères Goncourt par exemple, d'un xviiie siècle où le « bourgeois » n'avait pas ravalé l'homme de lettres au rang « de bête curieuse, de bouffon ou de cicerone ». Paradoxalement proche de celle de Madame de La Fayette pour la cour des Valois, elle manifeste le rêve d'une sociabilité heureuse, porté par la littérature.

Le salon, sorte d'utopie en acte sous la monarchie, ne fut pourtant pas exempt de tensions, entre une tendance proprement aristocratique (théorisée au xviie siècle par Nicolas Faret puis par le chevalier de Méré), parfois dure aux gens de lettres (de ce point de vue, la liberté de parole d'un Voiture, figure centrale de l'hôtel de Rambouillet, n'était pas si éloignée de celle des bouffons de Cour), et l'hypertrophie au contraire, comme l'a souligné Alain Viala, du « bel esprit » et de la galanterie, considérée comme art de la convenance, de l'adaptation à tous les publics et toutes les situations – donc le propre du grand écrivain, magnifié par la figure de l'amateur (Saint-Évremond) ou du dilettante, annonciatrice du Philosophe, dont Fontenelle allait être un des premiers exemples.

Auteur: FRANCOIS TREMOLIERES